De la marchandisation de la duoté

(je retourne ici un texte paru là http://debord-encore.blogspot.fr/2011/06/situationnistes-encore-un-effort-gerard.html et que j’ai trouvé incomplet. Il commence vers sa moitié et je l’écourte d’un bon dixième. La comparaison aurait été plus facile — et plus éducative — avec des couleurs, mais…)

Le spectacle est en fait un concept paradoxal. L’essai de 1966, « Le déclin et la chute de  l’économie spectaculaire-marchande » spécifie que le spectacle est devenu la catégorie critique centrale de la théorie situationniste (…) : « Le spectacle est universel comme la marchandise, mais le monde de la marchandise étant fondé sur une opposition de classes, la marchandise est elle-même hiérarchique. L’obligation pour la marchandise et donc pour le spectacle qui informe le monde de la marchandise, d’être à la fois universelle et hiérarchique, aboutit à une hiérarchisation universelle. Mais du fait que cette hiérarchisation doit restée inavouée, elle se traduit en valorisation hiérarchique, inavouable parce qu’irrationnelle dans un monde de la rationalisation sans raison. » Le spectacle correspond au fantôme de ce qui est vécu sans être dit ou décrit, comme explication de ce qui est vécu et pourtant fonde les rapports qu’implique un monde marchand, c’est-à-dire étrange, en en précisant la forme comme explication. La plasticité de la compréhension de l’esprit humain face à ce qui est étrange permet cette entourloupe du seul mouvement qu’il y retrouve un prétexte à un retour au calme. Ainsi, le spectacle satisfait par sa forme l’esprit humain insatisfait en reproduisant sans fin cette insatisfaction solutionnée sous sa propre forme spectaculaire. (…)

Citation : « La marchandise est hiérarchique. Cette hiérarchie désigne naturellement le fait que, entre les deux aspects de la marchandise que sont la valeur d’usage et la valeur d’échange, seule la valeur d’échange présente de l’intérêt pour le cycle capitaliste, et donc que la valeur d’échange est le maître, et la valeur d’usage le négligeable serviteur ». (…) Guy Debord préfère une métaphore plus guerrière dans sa thèse 46 de la Société du Spectacle : « la valeur d’échange est le condottiere de la valeur d’usage. » En soulignant que cette hiérarchie inavouable — et qu’il faut justifier par le spectacle — est au service de l’inavoué mouvement de la valorisation capitaliste — que le spectacle dissimule comme évidence naturelle —, l’essai formule exactement la thèse de Marx, que le mouvement du capital est le mouvement d’un « sujet automate » qui change d’état par simple déclenchement succédant à un déclic, de la forme argent à la forme marchandise, et de la forme marchandise à la forme argent ; mouvement dans lequel bourgeois et prolétaires ne sont que des agents de cette fonction qui se satisfait en dehors de eux-mêmes et qu’ils font leur.

Le terme de « sujet automate » est un terme qui, dans la tradition marxiste en particulier française, n’est pas connu. En effet, on trouve dans l’édition allemande du Capital le texte (traduit par Joseph Roy) : « Dans la circulation A-M-A’ [argent, marchandise, davantage d’argent], marchandise et argent ne fonctionnent que comme des formes différentes de la valeur elle-même, de manière que l’un est la forme générale, l’autre est la forme particulière, et pour ainsi dire dissimulées dans la marchandise, forme particulière où la valeur est dissimulée. La valeur passe constamment d’une forme à l’autre, sans se perdre dans ce mouvement. » Joseph Roy coupe ici la phrase allemande. La phrase allemande continue : « c’est ce qu’on appelle la transformation de la valeur en sujet automate ». La notion de « sujet automate » n’est pas indifférente. Cela veut dire en clair que le seul sujet capitaliste est la valeur, qu’il n’y a pas de prolétariat-sujet ou de bourgeoisie-sujet et que le capitalisme est un mouvement autonome, automate dont les bras et la cervelle sont des êtres. Marx est explicite à ce sujet. C’est pour proposer qu’il se supprime en tant que moteur de la substance matérielle de la valeur — la force de travail réalisée dans un temps — que Marx identifie le prolétariat en tant que sujet destiné à devenir pour soi alors qu’il était en soi, dans le cours du mouvement et conséquemment par son côté éphémère, ou d’une classe capitaliste, les bourgeois — en tant que créateurs de la substance spirituelle de la valeur, souvent à coups de fouets ou de prison, d’affamement ou de viols — qui seraient eux-aussi les sujets de la valeur — notion qui donne aux choses un caractère scissible en échange et usage (…)

Le spectacle informe ce monde de la marchandise, il œuvre à la cohérence affective de la société en proposant, alors qu’il l’impose, un rapport affectif aux choses qui devrait retourner aux êtres, une idéologique de ce monde de la marchandise (…).

Donc, la marchandise est hiérarchique. Quand on va jusqu’au bout de l’analyse de la marchandise par Marx, on aboutit à l’identification du mouvement de la valeur comme sujet automate et on aboutit donc à cette espèce de dépréciation des deux pôles de ce mouvement et des agents de cette fonction créée par l’humain qui les incarnent de manière empirique, comme étant une étrangeté. Étrangeté qui en revanche constitue la vulgate du marxisme traditionnel. Ce marxisme traditionnel qui date de plus d’un siècle, partait de la première observation de la misère, d’une opposition de classes alors qu’elles sont complémentaires, chacune produisant sa propre misère spécifique et une misère globale qui déteint sur la planète en tant qu’environnement vital.

Deuxième citation : « Le monde de la marchandise est fondé sur une opposition de classes » dont une s’estime la valeur marchande et estime l’autre la valeur d’usage, chacun dans son camp. Cette formule confirme à demi la formule précédente. Car pour Marx, ce n’est pas l’opposition de classes qui fonde le monde de la marchandise, c’est au contraire le monde de la marchandise qui fonde l’opposition des classes dont l’objectif de l’une de ces deux classes qui intègre la valeur d’usage — le prolétariat caractérisé par l’obligation de passer le temps de sa vitalité à la transformer en force de travail —  ne doit viser qu’à se ré-approprier la valeur marchande, loin de la reconsidérer. Encore une fois, sans parvenir aux mêmes avantages, bourgeois et prolétaires ne sont que des agents de fonction du cycle de la valorisation. Et on touche là à l’équivoque de la critique situationniste de la marchandise et de la notion de spectacle. Une équivoque que l’Internationale partage d’ailleurs avec l’ensemble du marxisme traditionnel, y compris dans ses courants hétérodoxes. J’ai tout à l’heure presque paraphrasé Georg Lukacs.

Ce dont il est en question ici, c’est du fétichisme de la marchandise, fétichisme qui consiste à allouer à une chose, de manière pré-établie, une valeur affective supérieure à celui qui la lui porte : cette affectivité en est la seule justification et satisfaction ; c’est l’affectivité qui conditionne le rapport entre les personnes et se sert de l’objet comme supériorité ou non, supériorité auquel on accorde une valeur et qui est cette supériorité-même. En prenant pour cible la société de la marchandise — société spectaculaire, société spectaculaire-marchande — l’Internationale Situationniste ne s’est pas trompée d’ennemi. Le moyen pratique qu’elle s’est donnée pour en opérer la critique est son refus radical du travail ; et par son refus radical, du rapport à l’activité vitale dans le spectacle, elle se donnait aussi les armes pour en faire une critique radicale, une critique issue de la racine des rapports de classes : la transformation du temps qui passe en valeur à travers l’activité vitale transformée en travail. Et l’Internationale Situationniste n’a pas évalué toute la portée de cette arme. Quand je parle de refus radical du travail, je pense par exemple au slogan « Ne travaillez jamais », tracé parait-il par Guy Debord en 1953 rue de Seine et qui lui était particulièrement cher, puisqu’il le reproduit dans le tome second de ses Panégyriques (1997 chez Fayard).

L’Internationale Situationniste a été conséquente, elle s’est donnée les armes d’une critique radicale de la société spectaculaire-marchande, en rétablissant immédiatement la position traditionnelle, et affirmant que de la lutte des classes est le phénomène second et la circulation des marchandises est le phénomène princeps. Mais elle a n’a pas avancé jusqu’à l’analyse du fétichisme de la marchandise, l’analyse de la forme valeur, l’analyse de cette emprise sur la globalité sociale, ce qui l’aurait amené à critiquer toutes les catégories des fétiches sécrétées par la forme valeur, les variantes de son adoration qui montrent au moins deux spécificités, suivant qu’on est ou non ici ou là : la forme bourgeoise et la forme prolétaire, c’est-à-dire : la valeur d’échange et la valeur d’usage ; et à la fois, selon à qui est laissé l’objet sur lequel ces deux formes de la valeur s’exercent  et qui spécifie précisément la forme de ce fétichisme.

J’ose résumer ce fétichisme par une expression patriarcale au possible : « La valeur ? C’est en avoir, bien sûr, et pouvoir prouver qu’on en a, fût-il par intermédiaires qui s’accordent sur ce fait que plus de deux n’y suffisent pas ! ».

De plus, chacune des formes est spoliée de la maîtrise de l’autre et revendique cette forme antagoniste comme son but, ce qu’elle perd en étant ce qu’elle est et ce qu’elle veut ré-acquérir. Ce qui a pour effet immédiat que chaque membre de chacune de ces deux classes ne peut comprendre un autre membre de sa propre classe que suivant ses espérances qui ne sont en rien la suppression de la valeur, mais l’acquisition du caractère antagoniste (le fétiche…) comme substrat de relation, de rapport ; et corrélativement, ne peut comprendre un membre de la classe antagoniste que suivant ces mêmes espérances, mais dont la modalité est d’être déjà acquise, ce qui ne répond en rien à ce qu’il lui est possible encore de faire.

La perception de ce manque est l’entame d’une critique de sa propre situation qui reste entachée de l’espoir d’atteindre jamais ce qui la provoque, jamais du seul fait de changer de classe et donc d’espoir, de fétiche. Or, seule la critique de la forme-valeur est susceptible de donner la clé des formes spectaculaires et de définir — décrire — la réalité de ces formes. Le spectacle nous montre simplement les espoirs possibles d’acquisition de gains, facteur de domination sur les êtres pris pour objet de cette domination — le rapport pré-établi — comme succès sans contrepartie, immédiatement là et indiscuté ; le fétiche de la valeur d’échange pour l’acquisition d’un objet, assez futile au demeurant, liés à la valeur d’usage de l’échange : la valeur d’échange se trouve justifié dans les images, les espoirs, comme adoration, comme fétiche dans le « spectacle » où un objet affectif, un délire, une passion, un amour manqué, fonde le centre de ce qui est, mais n’existe pas encore… et se poursuit sans fin dans la réalité de la vie, du temps qui court son cours court duquel il ne reste que le goût amère de la gueule de bois des images soulantes qu’on a du mal à vomir.

On trouvera donc dans ce spectacle, la protection de la marchandise suivant ses deux spécificités, contradictoires et complémentaires, qu’il devra réunir en image comme suppression de sa perception sensible marchande, dans une acquisition de la valeur d’échange gratuite, l’affectivité retrouvée à l’état pure et satisfaisante devenue substitutive. J’en reviens donc rapidement à ce puits gravitationnel de l’interchangeabilité de la valeur et de l’amour, où l’inévitable dépendance à l’Autre de son soi adopte la forme déstructurée de l’amour comme aliénation à l’Autre par l’ignorance volontaire de l’amour écrasé dans cette dépendance mal acceptée ou même carrément refusée. Le pouvoir malsain sur l’Autre n’est que l’habitude de se savoir mauvais en matière de relation à Autrui, comme pratique habituelle. Donc, le fétiche justifie ce pouvoir à la fois comme dominant et comme acceptation de dominé, réciproquement dans l’espoir correspondant à sa classe sociale : la réduction impérieuse, impérative et impératrice des relations, ici à la valeur d’échange, là, à la valeur d’usage des relations entre les gens.

Illusion, réalité… Dans les textes situationnistes, la teneur de  réalité  du spectacle n’est pas  toujours dépourvue d’ambiguïtés. La force d’attraction de l’interprétation psychiatrisante de l’aliénation n’a sans doute pas facilité les choses. De même, dans une brochure publiée il y a plus de quarante ans, on peut lire ceci (p. 10 de la brochure De la misère en milieu étudiant):« La mise en spectacle de la réification sous le capitalisme moderne impose à chacun un rôle dans la passivité généralisée, rôle qu’il assumera en éléments positifs et conservateurs dans le fonctionnement du système marchand ». Un appel de note permet à l’auteur de préciser que « ces concepts de spectacle, de rôle, etc., sont employés dans le sens situationniste ». Mais ce « sens situationniste » ne permet pas vraiment de déterminer s’il s’agit ici d’une illusion théâtrale ou d’une emprise réelle, car, de fait, l’objet du drame est l’emprise affective sur le sens du réel et l’humain est un être dramatique : seule la forme imprègne son âme et son âme l’absorbe comme l’encre sympathique le buvard. (…)

Il est clair qu’en comprenant le mouvement de la valeur en tant qu’automatisme affectif et pour autant cambiste, et l’emprise de la forme valeur sur l’ensemble de la composition sociale de sorte à se retrouver dans chacune de ses deux formes fondamentales (échange et usage) dans deux comportements sociaux répondant l’un à l’autre, indispensable l’un à l’autre, chacun avec ses avantages et inconvénients inhérents à ses incapacités de retour à l’unité, on risquait d’élucider la lutte des classes comme une lutte interne au mouvement du capital, et le renversement d’un des pôles de ce mouvement comme une simple redistribution spectaculaire des rôles au sein d’une formation sociale toute aussi capitaliste. Ce qui donne, pour approcher le socialisme réel, des outils autrement plus performants que les notions de « déformation bureaucratique » ou de « dégénérescence révisionniste ». La thèse 17 de la Société du spectacle de Guy Debord qui dit : « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » condense le concept de spectacle. Son développement met en évidence la critique radicale par Marx du fétichisme, et en quoi il permet une interprétation théorique du fétichisme. (…)

Les premières occurrences du concept de spectacle mettent l’accent sur la séparation. Séparation entre le spectateur et le spectacle, séparation entre la réalité de la vie vécue et la vie spectaculaire, séparation réelle entre eux des spectateurs qui n’ont de liens que par et dans le spectacle. Ces formulations justes permettent de comprendre la désignation d’un écart entre ce qui est réel et ce qui est illusion, entre ce qui est de la terre et ce qui est du ciel, entre ce qui est vérité sensuelle et ce qui est croyance religieuse, ce qu’il en est du spectacle. L’illusion est ne pas voir ce qui est, l’hallucination est voir ce qui n’est pas.  (…) La thèse 4 de la Société du Spectacle de Guy Debord : « le capital n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social médiatisé par des images ». (…) Le capital n’est pas une chose, mais un rapport social médiasé par les choses devenues idées, ce n’est pas une somme d’argent, mais de l’activité vitale transmutée en argent, valeur qui entre dans un cycle où elle transforme les choses en marchandise, pour se transformer à son tour en rapport à cette activité vitale et se présenter de nouveau sous la forme d’argent. Au cours de ce cycle, elle aura augmenté du temps mesuré, mais perdu. Et elle aura augmenté grâce à l’activité vitale humaine — transmutée en « force de travail » — qui aura été dépensée.

(…) Voir dans une marchandise quelconque un produit particulier, c’est se faire une illusion. La marchandise, fruit d’une dépense de temps humain transformé en valeur d’échange, n’est pas un produit particulier présentant la seule valeur d’usage, (…) c’est une valeur d’échange qui se présente dans un produit particulier comme valeur d’usage. La marchandise c’est ce qu’on peut ne pas voir, mais que l’on paye : c’est la transmutation, par l’apposition d’une charge affective ou vitale — faim, soif, froid, intempéries, renouvellement de l’obsolète —, l’activité vitale humaine en valeur. Et ce qu’on voit de la marchandise, c’est une illusion : c’est un cadavre, le squelette de cette vitalité rongé par le vers de l’usage avant sa sortie de la chrysalide de l’échange, nettoyé des chairs corrompues de l’affectivité débile. L’objet comme tel, a peu d’intérêt du point de vue de la valeur. Cet intérêt négligeable est de plus en plus négligé, puisque l’intérêt réel, la valeur d’échange, est de plus en plus fort dans les marchandises d’aujourd’hui. On peut reformuler cela en disant que le travail humain, tel qu’il se manifeste dans la production des marchandises, n’a d’intérêt pour le sujet automate qu’en tant qu’il se cristallise en valeur, en valeur dont la visibilité se réalise dans son obligation à l’échange, obligation unidirectionnelle, que vous soyez ou non d’accord avec un tel contrat.

Le « travail abstrait » de Karl Marx est cette réponse que se donne à elle-même la valeur pour ce qu’elle est : une spéculation sur la cristallisation de l’affectif prise pour matérielle, non parce qu’elle n’est pas réelle, il n’y a rien de plus réel au contraire, ni parce qu’elle serait immatérielle, elle peut être au contraire extrêmement matérielle (…). En fait, ce « travail » est abstrait parce qu’on ne le voit pas : il est un objet de pensée, alors qu’il est une véritable réalité sociale et reste pourtant non-pensé, réellement (…). Il apparaît cependant comme symptôme, une étrangeté qu’on refuse de reconnaître comme signe d’une maladie et que l’on cherche à guérir sans guérir la maladie. Il est un objet de pensée, encore une fois, comme étrangeté immédiate, un mystère dont on soulève à peine le voile : la valeur de la marchandise.

J’espère pouvoir revenir sur l’évolution de ce cycle « duoté —> participation —> don —> échange —> marchandise ».

Criardes gardes

Comme je l’ai souligné, l’angoisse se manifeste à la fois à partir d’image et est génératrice d’image. Qu’elle génère des images n’est pas une spécificité qui lui est exclusive ; la joie, la mélancolie, la colère provoquent aussi bien l’émergence d’images.

Ces deux modes — subir et générer — font un ping-pong dont la balle saute avec joie de la raquette à la table, de l’un à l’autre ; le joueur-double qui s’y affronte tente de ne pas l’augmenter en évitant qu’elle tombe à terre… allez-vous en savoir pourquoi, sinon que c’est la règle du jeu.

La règle du jeu a pour substrat que la vie doit se consumer, énergétiquement parlant, elle doit SE dépenser en mouvement et comme on en sait pas quoi en faire, elle angoisse et trouve à se mouvoir à travers des jeux où cette angoisse trouve une forme de maîtrise et se consume à la fois. Le résultat qui en résulte est un plaisir, bien évidemment, mais de cette sorte qu’on nomme plaisir-angoisse : le fait que l’angoisse bouge, soit agile, frétille, se bouscule, pétille, ne soit pas immobile (elle est immobilisable et immobilise par essence) procure du plaisir, amène la joie, le sourire, sinon même une forme de grâce.

Je vais exploiter l’image du ping-pong : le joueur-double ou les deux joueurs, la raquette, la balle, la table et son filet, le sol et la règle ; l’ensemble formant le jeu dont on peut découvrir la raison de l’existence qui est à la fois de satisfaire à l’énergie, le mouvement, dans un but, la satisfaction et ici, aussi bien, la confrontation et la participation à l’obtention d’un meilleur — l’Autre étant indispensable — et la certification de ce meilleur toujours remise en cause.

Dans le stade du jeu il y a plusieurs étapes : la découverte, l’apprentissage, l’entrainement, le perfectionnement, la maîtrise. Pour pouvoir me permettre d’écrire ce livre que tu lis, cher lecteur, ce n’est pas que je maîtrise plus ou mieux mon angoisse, mais que je n’ai pas la même que celles qui roulent cette société ; ce qui me donne la possibilité de voir ces dernières, tout simplement. Et si cela peut aider….

Je suis un homme tout à fait moyen, je n’ai pas une intelligence particulièrement importante, un « QI » élevé comme on dit, je me trouve confronté très vite à des limites d’abstraction, surtout mathématiques (à grand peine, l’équation du second degré me paraît déjà incroyable) insurmontables et j’ai parfaitement conscience, sans le comprendre, cela va sans dire, qu’il y a des gens sains qui comprennent des choses qui m’échappent totalement. Mais, j’ai orienté ma vie vers des jeux qui se sont montrés de plus en plus différents de ceux de mes contemporains que je trouvais — et trouve encore — assez mièvres. La question qui vient est : pourquoi de tels jeux ici et tels autres là, pour telle et telle satisfaction… et insatisfaction ? J’en ai conclus que j’ai orienté mes angoisses dans des directions éloignées que celles qui fondent cette société, sans plus me préoccuper du fait de vivre. Oh ! ne croyez pas que je sois très différent ! Non ! Ce n’est qu’une simple touche de terre de Sienne qui vient casser un blanc : une goutte suffit. Cette goutte de teinture est que j’ai considéré la vie comme un JEU où l’idée princeps est de s’y adonner avec une profonde conscience (profondeur qui se révèle alors une certitude qui s’ignore) qu’un proverbe d’angoisse précise en disant : « tant qu’on vit, il y a de l’espoir », encore que cet « espoir » est déjà la constatation que cette confiance que je mentionne se pose en doute. Et croyez bien que j’en ai joué des jeux dans ce grand jeu.

Nous voyons là une préoccupation tout à fait différente que celle qui oriente le fleuve de la vie de cette organisation sociale ; et je pense que c’est là aussi la source de ma solitude : personne ou si peu et si rarement — plusieurs compagnes (grand merci à elles !!!) et un ou deux hommes — pour jouer avec moi à UN jeu où la vie est mise en balance pour une satisfaction dont on ne connaîtra la teneur, la vertu et la puissance que lorsqu’elle arrivera, tandis que cette quête du Graal en sera une au moins aussi forte, variée, variable, surprenante, étonnante, curieuse et posant à réflexion.

Jouer consiste aussi à poser le cadre du jeu. C’est une démarche enfantine : on établit les règles, certes, mais on met aussi les conditions matérielles qui vont permettre au jeu son possible ; et mieux on organise ce cadre et meilleur le jeu sera, à ceci près qu’il y a une limite qu’il faut éviter de franchir, limite qui guindera les possibles de telle sorte que ce jeu n’aura plus assez de liberté pour se vivre. On voit tout de suite que le jeu a besoin d’une liberté qui lui est intrinsèque, qui pose SA condition de plaisir ; on veut trop l’ignorer. D’autre part, si l’intelligence se remarque dans les dispositions prise pour que le jeu se vive avec satisfaction (pleurs, colère, mélancolie, amour, joie, etc.) comme mouvement vivant de la vie, elle se remarquera aussi par les flous qu’elle saura laisser pour ne pas SE brider au cours du jeu. Et en même temps qu’on se trouvera confronté au fait de gagner et de ne pas perdre, l’empathie ressentie pour le collègue qui joue avec vous, vous donnera la satisfaction de ne pas trop gagner pour que la satisfaction vécue ne s’entache pas du gras de la malveillance. Hors cette malveillance, ne l’oublions pas, les moyens sont trop souvent sans correspondance avec le but, comme construction d’un monde d’empathie où le mouvement est continuel, fluide, fluctuant, incertain.

La sexuation détient une grande part dans ce jeu de la vie. Un des jeux qui englobe beaucoup d’autres aujourd’hui, est d’ignorer la sexuation, le simple fait d’être doté d’un des deux sexes : l’empathie — qui est un plaisir ! — est réduite à la souffrance, ce qui est pénible et source de séparation. Pire : la sexuation a une part active dans le jeu de la vie. Les moyens de l’ignorer sont multiples et soulèvent force angoisse et angoisses… mais c’est LE jeu de cette organisation sociale. Elle est pourtant une immense source de satisfaction, principalement lors des moments d’empathie arrivé à un point tel qu’on en perd sa propre conscience.

On construira le jeu en vue d’une participation la plus impliquante possible des collègues de jeu. Les règles seront majoritairement admises pour être manipulées en vue de cette participation impliquante et l’éveil y est indispensable pour garder la souplesse des possibles se mouvant autour d’elles. La prise de l’esprit, sa captation dans le mouvement du jeu fait la teneur du jeu, son aspect palpable, sa consistance. Je me souviens d’un jeu, alors que j’avais peut-être dix ans, où, dans le coin triangulaire aigu d’un bac à sable, nous étions dans un sous-marin et j’étais aux commandes : nous étions DANS le sous-marin, enfin… moi, mais cela n’aurait pas été possible sans mes deux collègues de jeu. Nous entendions tout : sonar, moteur, bulles d’air dans l’eau, l’eau autour de nous, la profondeur, les dangers : nous vivions la vie à travers ce jeu. Cela avait duré une éternité, peut-être cinq, peut-être dix minutes, mais c’est là que j’ai découvert le jeu et son caractère obnubilant, très semblable à la lecture… mais à plusieurs !

Un inconvénient majeur, dans la diversifications des jeux, est de ne pas devenir spécialiste, de quoi que ce soit, mais de jouir du jeu jusqu’à une saturation qui ne veut pas aller au-delà d’elle-même. Et à la fois, par la redondance des conditions du jeu, de percevoir des sortes d’indispensable et notamment de la liberté et de ses exigences minimales d’expressions : le contexte du jeu et son cadre. À un stade social supérieur, c’est-à-dire au niveau d’une organisation sociale avec gouvernement, loi, police, prison, hôpital, etc., les possibles de jeux possibles reçoivent des restrictions sociales, notamment, relevant de la simple existence : étancher la soif (chaque mammifère commence sa vie par le liquide !), combler la faim, protéger du froid et abriter des intempéries. Nous avons là les bases enfantines des possibilités du jeu, je veux dire les fondamentaux dont l’enfance ne se préoccupe pas lorsqu’elle peut vivre les conditions « normales » d’une enfance gaie. L’âge adulte n’ayant la maturité nécessaire de ne plus se préoccuper de ces conditions minimales à la fois pour lui-même et pour cette enfance qu’il engendre. Ainsi formulée, la vie sociale prend une couleur sensiblement plus terne que les criarderies d’une télévision.

Le but du jeu est de soulever une angoisse, c’est-à-dire un mouvement du vivant a-priori non-maîtrisable, de le manipuler, ensemble ou seul, de sorte que ce mouvement se manifeste, finalement, sous la forme d’un plaisir, partagé, où le gain consiste à la disparition de cette angoisse. La différence entre l’amateur et le spécialiste se conçoit rapidement en la capacité d’une maîtrise plus ou moins exercée volontairement et de manière assidue, dans un jeu particulier. Ce n’est qu’un détail restrictif de la capacité de jouer qui, elle, est universelle et n’oriente, hors les jeux co-participatifs, dans l’implication mise dans ce jeu, que dans et par la notion de gain personnel. La force d’un jeu consiste donc dans cette capacité innée d’implication qu’il contient. On remarque alors que le but du jeu n’est pas le gain, mais le jeu lui-même et en ces sens tous les coups sont permis. Il suffira d’ajouter au jeu un objet affectivement important pour que le jeu gagne en relief montant parfois à des points dépassant la vie que l’on met en dette. L’importance de l’excitation que l’on attend d’être soulevée par le jeu est relative à la teneur de l’affectivité qui y est impliquée. Ce mouvement émotif, l’excitation, est le centre du jeu, mais on la regarde toujours en coin, le visage tourné à droite, les yeux subrepticement tournés à gauche de crainte qu’elle ne perde en intensité. Un de mes jeux étaient précisément de jouer de cette excitation en la rendant encore plus palpable, présente et immédiate par la description de l’angoisse qu’elle soulève, car l’humain est tel qu’il a peur du mouvement du plaisir du fait qu’il ressent le mouvement comme une angoisse ; et comme ce plaisir est un mouvement, il associe ce mouvement à l’angoisse, de ce qu’il vit… Il ne fait donc pas les choses en vue d’un plaisir, dans le but de la satisfaction, mais dans celui de satisfaire ce qu’il escompte du but atteint. C’est l’animal le plus curieux de la planète.

L’implication dans le jeu est par essence angoissante. Une multitude de moyens « techniques » sont utilisés pour circonscrire cette angoisse devenue excessive. Et à la fois, ces « techniques » sont des augmentateurs d’intensité ludique. On parle des drogues et le son de cette étrange musique assexuée sort des bouches de ceux qui ne tolèrent pas le mouvement et veulent imposer l’immobilité en lieu et place de cette motilité de l’angoisse, qu’ils rendent sans solution, considérant que cette angoisse vivante n’a pas lieu d’être prise en considération dans les calculs d’une vie sociale ou personnelle et que la seule indiscrétion de ces « techniques » est l’individualisation de la solution de l’angoisse. Ayant pour base ce qui pourrait NE PAS soulever d’angoisse mettant en jeu la vie propre à l’individu en le contraignant à des bassesses, telles que la salariat ou de punir selon un cadre rigide l’Autre pour des fautes que ces contrantes ont suscitées, les jeux de l’angoisse n’ont rien de particulièrement dangereux pour l’espèce, la nôtre, bien au contraire !

Réfléchissons un peu. Quand donc notre espèce se met-elle en danger, soit individuellement, soit collectivement ? Quelles sont ces circonstances que l’on peut observer où l’espèce se met en danger et que fait-on, en plus ou en moins, pour cela ? Soit accélérer la dégradation, soit la diminuer. Les guerres, bien sûr, la chevalerie, la protection du Temple, celle des banques ou plutôt des comptes de ceux qui ont pu y déposer davantage que quelque chose, la production des marchandises et leur circulation — principalement celle de la force de travail dans les « auto »-mobiles — et celle des « énergies » qu’elles soient fossiles ou radio-actives. Tout cela fait parti comme d’un « background » existentiel, un arrière-fond indispensable à la continuation même de cette organisation des jeux qui en restent. Et sortiriez-vous des limites de ces jeux — tel que de refuser de vendre sa « force de travail », sa vie transformée par la logique marchande en parcelle négociable sur et dans un marché de dupes plus ou moins conscientes de leur rôle — que des dispositions précises vous obligeront à renter dans le rang ou vous en écarteront raidement par une mise au placard, à deux ou trois dans un espace de 3 mètres sur 4, des barreaux aux fenêtres. Mais rien, au grand rien, ne sera entrepris pour que l’angoisse que soulève cette organisation de l’angoisse vitale dans sa forme sociale, ne suscite pas davantage d’angoisse, c’est-à-dire ne mettent pas davantage en péril la conscience de soi que l’on a de soi, du seul point de vue d’être vivant en vie.

L’ami qui se « drogue » résout deux problèmes : son incapacité à jouer de son angoisse sinon que « techniquement », et celui d’en avoir, un temps, la satisfaction. Il faut avoir été alcoolique pour parler de l’amour de l’alcool, je dis bien « amour de l’alcool », cet amour que l’alcool vous fait vivre en vrai. Je vous fait sous-entendre, bien sûr, que le problème des « drogues » est donc une question d’amour : qu’est-il plus angoissant que de ne pas aimer et d’être aimer en retour ? La solitude est le stress princeps de l’humain, comme de l’âne d’ailleurs. Les criarderies de la télévision s’emploient à bien le cacher, ce princeps.

L’ébauche hasardée

Finalement, il y a de fortes chances que je me trompe et vous trompe tout autant. L’être humain n’a rien à voir avec ce que j’en pense et ce que j’en pense est ridicule quant à lui/elle. Idiot et idéaliste que je suis. Ce n’est pas parce qu’on rencontre de temps à autre, temps dont les intervalles correspondent à peu près à la distance nécessaire pour parcourir la distance d’ici à Jupiter, à vitesse moyenne, une ou deux personnes dans sa vie, qu’il faut de suite en déduire que le reste du monde est une pourriture, à peu de chose près. Ou plus, si, c’est une pourriture, à ces deux exceptions près. Ne me dites as le contraire : où allez-voust trouvez, aujourd’hui,  — je dis bien aujourd’hui — un endroit de cette planète qui consomme grossièrement en trois mois l’équivalent de ce que la nature, sa nature à cette planète — imaginez que cet être humain est capable de procéder à un tel calcul sans qu’il puisse remédier à ce problème qu’il pose et se pose comme existentiel, contentant une solution et qu’il continue comme si de rien n’est — demande de réaliser en une année pour tout ce qui y vit, où allez-vous trouvez, dis-je, un seul endroit FRAIS, non pollué par un quelconque — sinon que pour répondre à une production industrielle établie en vue de l’appât du gain qui sordide tout le reste — bruit ou produit chimique issu de ce seul esprit d’observation rendu dément par ce même appât du gain ? Hein ? Dites-le moi ? Indiquez-le moi ! En conséquence, je suis stupide de me considérer comme un représentant, ainsi que les deux ou trois personnes dont je parlais tout à l’heure, du genre animal auquel j’appartiens entre 7 milliards d’individus : quand je suis né, il y a soixante années, nous étions deux fois moindre : en soixante ans ! Je suis stupide, borné, aveugle et idiot. Tant pis pour moi et je dois être plutôt de ce genre de variation de cette nature qui procède souvent à des essais pour voir qu’il lui est possible de s’orienter vers ici ou vers là-bas, pour voir. M’enfin… je ne serais bien dispensé d’être cette expérience in vivo, car elle est assez pénible à vivre ! Imaginez que je dusse supporter toutes ces avanies, que vous dussiez supporter à ma place toutes ces turpitudes liées au salariat, par exemple, avec ses flics qui tabassent pour la même feuille de paye d’autres qui ne sont pas content de la leur ; ces juges qui sélectionnent soigneusement ce qui doit ou non aller en prison sous prétexte que ce ne sont pas eux qui font les lois, mais d’autres qui n’y iront jamais parce qu’ils sont pas si bêtes de faire des lois qui les y mettraient ; et ces derniers de bien cadrer les récompenses, ou la répartition des richesses globalement produites — qui ne correspondent généralement qu’à très peu au stricte besoin de vivre pour jouer de cette vie : ce serait si dégradant de jouer comme des bonobos,, non ? — à ceci près que certains doivent êtres égaux entre eux pour ne pas se sentir égaux à de plus pauvres et d’organiser l’ensemble de la vie sociale suivant cette distinction finalement assez subtile dans les mots, mais assez pesante dans la réalité, surtout pour les pauvres qui ne le sont, non pas seulement du point de vue de cette richesse globale, mais surtout de la mainmise qu’ils n’ont pas — comme je me suis imaginé que cela devrait pouvoir se faire à contrario — sur leur propre vie de sorte à pouvoir en faire ce qu’ils en veulent : non, ils doivent aller au travail pour avoir l’argent qui va leur permettre de payer le loyer de leur abri, la piètre nourriture qui va les sustenter et les distractions du même genre dont ils vont détendre leur esprit et leur corps. Quant à l’amour, vu que cette richesse est précisément la correspondance de ce que l’ensemble de la société s’accapare en la transmutant en cet argent dont la répartition est si égalitaire, suivant ce qu’on est capable, inversement, et que ce qu’il leur reste est bien chiche, la division d’une telle quantité le réduit à une tension bien maigre et donc une satisfaction bien maigrichonne : certain même y renonce et préfère devenir obèse, pour moyen comme un autre de résignation. Et si vous n’êtes pas content, vous crevez. Vous voyez ! je n’invente rien, ecce homo, pire que la vision de Nietzsche. Ne me dites pas le contraire ! Ou alors vous ne regardez pas la télévision, vous n’écoutez pas la radio, vous n’avez pas l’Internet, vous ne lisez pas les journaux, vous ne conduisez pas de voiture ou de motocyclette, vos enfants ne vont pas à l’école, n’ont pas accès à une crèche, vous n’avez pas de travail, votre femme n’a pas de douleur liée au cycle œstral, votre homme n’a pas de problème lié à sa spécificité sexuelle, votre fille ne s’habille pas sexy, votre garçon ne visionne pas de porno, vos enfants ne sont quasiment pas majeurs intellectuellement, affectivement et socialement peu après la survenue de leur puberté qui ne les perturbe en rien — ils sont sages, en somme, obéissant et compréhensifs, disciplinés, doués et respectueux de l’expérience qui pèse avec votre âge, ont le goût de l’aventure sans avoir celui du suicide, possède et sont possédés par le sens de la musique ou de la poésie en général qu’ils pratiquent, eux, celui du moi-nous comme aussi prenant que le moi-je, le sens de la gratification du partage et de l’œuvre commune pour le commun — malgré cette forte charge hormonale que d’aucun veut y apposer le mot amour — c’est si sale l’amour, pour cet aucun —, votre maison n’est pas en parpaing et en plastique, vos meubles ne sentent pas les arômes chimiques d’une autre pays et n’empestent pas votre cuisine, votre sang n’est pas empoisonné sur quatre génération avec son bisphénol A, et vos aliments ne sont pas irradiés sinon aux rayons gamma pour des raisons de conservations, au moins aux matières radio-actives qui n’ont pas envahi cette pauvre planète dans le moindre de ses interstices que vous ne retrouvez pas dans le tabac que vous fumez avec tant de tendresse, ni dans cette boisson qu’on nomme encore du vin, pour autant qu’elle ne soit pas déjà diluée de résidus phyto-sanitaires, du fait que vous ne savez ni ce que vous pouvez attendre de la vie, ni en faire autre chose que ce qu’on vous indique de faire ou oblige à faire ou pensez devoir faire, ni avez entrevu, à moins d’un lointain rêve, quelque bribe d’un bonheur sur lequel vous n’osez même plus poser le nom, ni le votre ; d’ailleurs ce que vous vivez est le bonheur, vous en êtes persuadé ! Et vous avez raison, parfaitement raison, je suis obligé de vous le concéder : mon idéalisme une corruption de la vraie vie, j’en ai maintenant parfaitement conscience. Et si je suis triste, je n’ai qu’à m’en prendre qu’à moi seul ! Arrivé à mon âge, je ne sais pas si je parviendrai à rectifier le tir de la précision de ma pensée, tant les mauvaises habitudes de l’azimut de mon canon intellectuel qui voit ses embases rouillées par un positionnement toujours identique, tenace et persévérant, sur lesquelles la rosée matinale avait pourtant tant rafraichit la chaleur de l’entrain et en a corrompu par son immobilisation le fer en son dérivé oxhydrique, devenu vieux et toussif, atteint de la scrofule de l’obstination erronée et boursoufflée, puit donner encore quelque satisfaction intellectuelle à tant de fané pour lequel on en a plus rien à faire tant il est indifférent. Si, il reste la cuisson, après le trempage, de ce qui est devenu sec, mais je le laisse à d’autres : les mauvaises habitudes rendent aussi la digestion fragile, délicate et facilement perturbable : j’en resterai aux salades composées, si vous le voulez bien…

Absolument inutile

Le plus dur, dans la tristesse, c’est qu’elle s’accumule jour après jour, sans rancir, en englobant la personne dans un cocon affectif qui arrive à un point tel de développement dans son épaisseur périphérique, qu’il isole aussi socialement. Il arrive que je ne sache plus ce que je fais là, à quoi je sers, que je me sente totalement décalé et que les gens me regarde comme si je puais, littéralement, dispersant une odeur qui les écartent de moi. Véritablement, les jeux auxquels nous convie la simple convivialité deviennent sinon ridicules, pour le moins inutiles.

L’environnement prend une ampleur qu’il ne devrait pas avoir, comme cette « écoute holistique » des équidés pour lesquels un son n’a pas plus de signification qu’un autre, du moment où il n’indique pas un danger répertorié comme tel. Et cela est gênant, car le monde est plein de bruits idiots — essentiellement basés sur le bruit que génère le moteur à quatre temps et le 50 Hz des moteurs électriques — qu’une conversation avec quelqu’un vous fait oublié alors que seul, ils prennent une place amplifiée par la résonance — sans préjuger, bien sûr, de leur nécessité plus ou moins douteuse — de cette solitude. Et c’est très pénible, car on se sent alors réceptif à tout, pour ne percevoir que des déchets de relation « humaine », le bruit que font les autres.

Cela vous pousse à pénétrer dans un état de révolte contre lequel vous êtes obligé de vous résigner sur deux points essentiels : cette révolte est inutile, et elle est contre-productive, comme on dit de nos jours. Il est absolument inutile de vous révolter contre la solitude, cela vous mène au suicide social et conséquemment physique ; et de vous révolter du fait que vous êtes seul ne rend pas plus sociable pour autant, et bien au contraire : vous ne faites que vous rendre davantage incompréhensible, car tout le monde est convenablement adapté, dans cette société des humains, et il n’y a aucune raison de mettre les gens dans la leur, de solitude, alors qu’ils n’en perçoivent rien et que de percevoir la vôtre les met plutôt dans la gêne qu’autre chose. Et cela signifie aussi que vous n’êtes pas capable de vous adapter au monde, quand bien même ce monde est pourri ! Pour moi, ce monde est si pourri que les gens ont absolument besoin de toutes les images qui le cachent de sa réalité. Mais qu’y faire ? Le penser est vous isoler au surplus.

Mais je retrouve cette même dichotomie entre la résignation de ma révolte et cette propension des gens à cacher la réalité vivante en y apposant des images qui ne signifient rien, à peine érotiques, souvent brutales, humiliantes, etc. Il vaut mieux cacher le monde que de le vivre réellement, n’est-ce pas ? Un tel monde est — serait — si déprimant !

N’empêche, la solitude s’accumule sans solution individuelle, comme la conséquence d’un parti-pris, d’une orientation qui encline à augmenter son inclination à mesure qu’on y avance. À l’aune de la marche du monde, je me demande si, elle aussi, répond à la courbe mathématique de l’exponentiel ? Auquel cas, une fin sera d’autant plus immédiate que je m’en rapproche !

J’aime la vie, j’aime la sensation de la vie et celle du vivant qui m’entoure. Le monde humain barbouille cette sensation de couleurs qui en divertissent la perception en affirmant qu’elle est d’autant plus authentique que les couches de couleurs s’amoncellent les unes sur les autres jusqu’à faire disparaître la sensation initiale, qu’il a perdue. La vie que j’ai menée, jusqu’à aujourd’hui, a été, au contraire, d’atteindre au mieux la source claire et douce de cette sensation pour en ressentir davantage la vivifiance. Trompé ! je me suis trompé. C’est pas celui-ci, le chemin que j’aurais dû emprunter, celui qui aurait dû orienté mes pas, le désir du plaisir nourrissant le courage de l’atteindre ! Nul retour en arrière n’est possible, bien évidemment et rien n’est à refaire. On naît sans l’avoir demandé, on dit nous avoir donné la vie alors qu’on nous l’a imposée — je n’aurais eu rien à dire si j’étais né idiot, ou vache ou dauphin ou puce —, je dois m’adapter à des règles humaines qui sont délirantes du point de vue de l’affectivité, de la sexuation, de la résolution pratique de problème simplement liés à l’existence — amour, jeu, abri, nourriture, etc. — et je dois payer pour cela, comme un dû. Et si on propose ce qui vous semble un mieux, soit il est immédiatement détruit puisqu’il remet en question l’organisation des adaptations à la société-même, soit il est ignoré car il bouleverse des espoirs de gains, de domination des uns sur les autres et des institutions qui corroborent cet ensemble, soit on vous jette en prison comme pervers sexuel augmenté d’un fainéant, d’un terroriste et j’en passe.

L’aliénation princeps a lieu lorsque le sujet devient — pour une raison ou pour une autre — objet, c’est-à-dire, lorsque l’être n’a plus d’emprise sur son devenir, dans le cas de l’être humain. L’état dans lequel cette étrangeté se réalise — de même que le viol, par exemple, dénie un sujet par un autre sujet ; ou bien, lorsque ce sujet se sent l’objet du temps sur lequel il n’a pas d’emprise, le sort — peut correspondre à ce sentiment de mortification par opposition à l’Éros, qui est la vie jaillissante dans son excitation, l’érotisme, dynamique dynamite.

De toutes façons, on est tous foutu, car il faut d’abord se savoir sujet pour SE réaliser en tant qu’objet et reconnaître si cela en vaut la peine. Et de la coupe aux lèvres, le délice du poison de tes yeux, de tes yeux verts, lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers. n’est pas encore passé avant d’être bu !

Ce qui importe c’est les moyens de l’aliénation, comment l’objet-sujet n’est PLUS sujet. Le salariat, la marchandise, la fiche de paye, sont autant d’humiliations qui réduisent le sujet à un objet… et on ne peut attendre d’un objet qui ne se sait PLUS sujet de redevenir un sujet.

Chaque jour, dans chaque journal, il y a au moins une page qui indique l’urgence que l’objet-sujet redevienne sujet. Il n’en est proprement PLUS capable. Il s’agit seulement d’une question de masse ; je répète, il s’agit seulement d’une question de masse. Le rapport des masses de l’aliénation (des objets) SUR les sujets est tel, que ce « sujet » y est enfoui, comme une carcasse de navire échoué sous la vase. On le retrouvera peut-être un jour, mais certaimeent, sous un autre temps.

Pour que l’ébrouement du sujet disperse cette vase de la marchandise — qui est ÉNORME car elle implique une rapport social établi, corroboré et participatif — il faut d’abord qu’il ai conscience de lui-même et l’objet de la marchandise est précisément d’opérer efficacement cette immobilisation, jusqu’à ses derniers soubresauts.

Un « jeune » sur cinq se dit en état de solitude alors que la marchandise à mis sur le marché tant de moyens de « communication ». Près de la moitié des femmes « cadre » — qui ont donc accédé à une indépendance financière (n’allez pas comprendre le contraire de ce que je veut dire, bande le malpropres !) — sont SEULES. L’érotisme qui les oriente dans la satisfaction sexuée de la vie est réduit au ridicule : la mort de l’âme règne dans l’âme de la vie.

La solitude est comme le viol : on devient peureux de l’autre, car il s’agit d’une souffrance que cet autre a induite et dont on est tributaire, pourtant, de la disparition, par une dose accrue d’amour, demande si forte qu’elle en devient incommensurable. Elle fragilise le sujet en le brisant dans les incertitudes de ses sensations dont il ne sait plus faire le tri des sociales et des importantes et des accessoires et des idiotes et des pas-sûres et des comment-faire et des j’ose-pas et des tu-vaux-rien et des inutile-les -choses-ne-changeront-pas-d’un-poil… la solitude met la personne sous une tension qui se meut en cette incertitude car cette tension ne repose sur rien d’autre que soi. Certains deviennent violent, car elle est difficilement supportable ; d’autres la retournent sur eux-mêmes et se rongent.

À cela s’ajoute la lourdeur d’une fatigue quasi-permanente. La solitude empreigne à la manière de cette croissance que l’on observe des champignons dans une boîte de Pétri, tous les interstices du corps, les recoins des cellules, les espaces libres de pensées. On se lève, le matin, et on a envie de pleurer. On constate que ce n’est pas la société qui ne veut pas de vous, mais vous qui ne voulez pas de cette société et que cela semble irrévocable. On est encore capable de rencontrer des gens extraordinaires, qui vous plaisent, que vous trouvez beaux et intéressants, mais on se sent soi-même vide, une coquille vide, dépourvue du répondant nécessaire pour rendre à cette vie sa palpitation, en goûter son suc, en résonner la pétillance et la faire rebondir au surplus, comme il est normal de la vie qui rencontre une autre vie qui lui plait : voyez deux enfants ! deux chiens qui se reconnaissent ! On constate bien que leurs yeux pétillent de vous voir — ce qui les rend d’autant plus intéressants — encore qu’on ne puisse y répondre et qu’ils s’en vont, comme un goût de trop peu dans la bouche, ce goût que chacun connait bien, de l’espoir trahi. Vous entrez alors dans la catégorie des gens inintéressants et la prochaine rencontre se fera à travers des lunettes de soleil que l’on gardera sur le nez, car la vraie vie que l’on voudrait représenter pour eux, ne brille pas en suffisance pour être regardée de ses propres yeux.

On se sent affectivement agonisant. Oh ! cela ne veut pas dire grand-chose à beaucoup d’entre nous tant il est vrai que beaucoup d’entre nous ne prennent de cette chose que ce qu’ils ont et ont peut cultivé cette plante ! Mais l’agonie affective, c’est long, sans doute comme la bouture d’une grassulacée dont la feuille reste comme fraîche un long moment et qui, épuisée par le temps qui passe sans rencontrer un terreau favorable, se met tout à coup à se rabougrir — et appporterait-on ce terreau à ce moment-là que cela ne changerait plus rien ! — pour se dessécher en un temps très court avant de mourir et entamer celui de la décomposition, isolée sur la pierre où elle est tombée. Le vent alors la poussera, mais cette décomposition-même demandera encore du temps, puisque autant séchée, elle est devenue dure comme une corne.

Il y a encore un stade supérieur dans l’ignominie de la solitude qui est que, ne recevant pas ce que vous considérez comme un minimum de répondant affectif de la vie, les relations que vous ressentez comme secondaires et qui forment la base de la vie sociale, vous deviennent importunes, vous gênent par leur absence de sel… et vous vous isolez davantage.

Et de le dire ne résout rien : tout le monde va au boulot, chaque jour en pensant pourvoir avoir à saisir à faire quelque chose, en se présentant tout de même devant la pointeuse.

Si nous voulons que le sujet redevienne ce qu’il est, il faut cesser d’aller au travail, à la fabrication des sujets-objets ! Amen.

L’homme est un cheval pour l’homme.

Il ne restait plus que quelques vivants, bien déterminés à passer outre toutes ces fadaises que le monde dans lequel ils vivaient leur proposait d’adopter pour le bien-être des hommes, la satisfaction des femmes et l’égaiement des enfants ; en somme de la propre gratulation que cette société se vouait à elle-même et de sa base relationnelle : la Valeur. Il fallait, cependant, vivre soi, et chacun avait la conscience que de se dispenser de tout revenait à se dissocier de ses prochains sans pour autant les dissiper de leur asthénie adipeuse.

La plupart des femmes avaient immolé aux dieux leur suc vaginal et les hommes se situaient dans cet espace compris entre le mur instinctif de la protection — dont on pourrait dire que, physiologiquement, leur masse musculaire y trouve une justification — et l’absence de douceur qui pousse à la résignation de la tendresse, pour ne plus correspondre qu’à cette manifestation du désir si bien représentée dans cette statuette égyptienne priapique susceptible de montrer la puissance de la fertilisation de l’éther par le roi. Cette statuette, bien évidemment, était posée sur un pied d’estale.

Le suc vaginal, dont le glissant m’envoie (et où je trouve la souche de toute ma tendresse) bénir le cardinal frémissement de toi, se tarit par la crainte, la méfiance, la violence intolérée, la désapprobation. Et pourtant, nul ne se penche sur cela qui est connu, mais à peine reconnu, admis sans être vraiment compris, sur lequel il faut pourtant passer pour répondre à ce rapprochement qui fonde la puissance de la perte de soi dans et avec l’Autre et qui nous fait surseoir à la souffrance dont on est prêt à assumer l’étrangeté en échange de cette sensation de communiquer profondément.

À l’aube, quelques uns de nos éclaireurs rapportèrent que le camp de la Valeur était en cendres et que tous ses habitants étaient partis au loin en laissant un gigantesque cheval sur le rivage. Priam et plusieurs de ses affidés sortirent pour le voir, et en restèrent stupéfiés, muets d’admiration. Notre ami Thymoétès fut le premier à rompre le silence :

— Puisque c’est un présent destiné à la Valeur, dit-il, je propose que nous l’introduisions dans notre forteresse et que nous le montions au plus haut de la citadelle. Ainsi nous pourrons pérorer notre victoire par la possession du dieu ennemi. Nous l’aurons tous devant les yeux, nous pourrons à tous moments comprendre où nous en sommes, nous admirerons tous, en voyant devant nous ce symbole contre lequel nous nous sommes battus si longtemps avec tant d’obstination, de force et de courage, la grandeur de notre but, sa sagesse et la profonde reconnaissance de notre victoire.

— Non, non ! s’écria Capys, la Valeur a trop longtemps justifié les théories de l’Économie ; il faut immédiatement brûler ce symbole ou bien le casser pour voir ce qu’il porte dans son ventre de sorte qu’il ne nuise plus, ni à nous, ni aux générations futures. La Valeur veut tout expliquer de nos relations, et elle corrompt tout : la valeur de sa tâche lorsqu’elle transforme l’activité vivante en travail, spoliant les Autres de leur légitimité de vivre comme bon ils entendent ; c’est elle qui construit en détruisant ; c’est par elle qu’on construit pour détruire quelles qu’en soit les conséquences, radio-actives, chimiques, physiologiques, physiques, l’empreinte délétère qu’elle laisse sur la joie des enfants enceints dans leur poussettes à résigner leur indispensable gigottage à l’utilitaire du transport d’un endroit à un autre pour ce seul fait qu’on doive les transporter avec soi et non plus les accompagner dans la vie nouvelle ; c’est elle qui transforme le vagin de nos femmes en désert, certes chaud, mais aride et si péremptoirement conditionnel ; c’est elle qui nous rend brutaux pour LA justifier, lui donner SA valeur, envers et contre NOUS. C’est elle qui obstrue nos pensées, qui nous fait éviter les solutions simples, évidentes, élégantes, non-intrusives, non-destructives, de ces solutions qui ne s’empilent pas les unes sur les autres pour dire qu’UNE solution a été trouvée à un problème simple lié à l’existence, la NÔTRE, sur cette terre,  qui n’est pourtant pas si compliquée lorsqu’on admet que nous aimons l’amour, la joie, l’activité gratifiante, la concentration sur une tâche reconnue socialement hors de la Valeur, nous disputer. Faire entrer la Valeur dans notre forteresse, simplement pour dire qu’elle est notre victoire, nous voue à notre perte : il faut détruire ce cheval de cartoon-pâte.

Mais Priam déclara :

— Thymoétès a raison. Nous le ferons entrer en le poussant sur des rouleaux. Ce qui appartient à la Valeur ne doit pas être profané.  »

Il reste encore quelques mètres pour trouver quelque ruse qui l’en empêchera et dépassera l’autorité de celui qui se veut le chef en commandant l’ineptie. Il faut faire vite, car le sol même sur lequel nous posons nos pieds debouts et nos dos couchés, pourri par cette activité démentielle qu’exige la Valeur, jusqu’à l’air et l’eau qui nous sont indispensables et en donnent la caractéristique si singulière, si ténue et si rare, exceptionnelle — un peu à la mesure de cette exceptionnelle et remarquable aptitude à différer et faire parvenir indirectement notre capacité à nous comprendre les uns les autres — et n’atteigne le point de non-retour dont on frise la couche-limite du décrochage, qui induira la définitive disparition de notre capacité à jouir sans intrusion violente de la vie d’ici-bas.

Cassandre, femme ô combien femme, dont les dires ont été transmutés en médires par Apollon lorsqu’il lui a craché dans la bouche, jaloux de ses prérogatives d’humaine et de la chaleur de sa langue, se montre face à l’objet de toutes les attentions et prévient de ces mots ses compatriotes :

— Méfiez-vous des apparences, hommes, vous qui ne savez pas ce qu’est d’allaiter, de cajoler ou de vous recevoir en son sein et qui pourtant vous remuez, tel le serpent froid dans la roche chaude de nos chairs ! Voyez pour y voir ce qu’il est vraiment et seulement cela, cet assemblage de bois, de tenons et des mortaises correspondantes, des ligatures et des chevilles ligneuses qui vous épatent par leur agencements et vous semble un mystère ! Ce sont des hommes qui l’ont construit ! Ne restez pas pantois d’admiration devant cet ouvrage issus des mains situées au bout des bras de ceux qui sont vos ennemis ! Et ces bras sont mus par une volonté : celle de vous détruire ! de vous anéantir ! de vous effacer la pensée physiquement de sorte qu’elle ne puise plus se faire entendre sinon que comme souvenir ! et encore, comme un écho, au loin, qui s’éloigne aussi vite que l’ombre au soleil couchant. Méfiez-vous des apparences ! Vous vous laissez ébahir par la beauté des choses et elle vous paralyse l’intuition, le sentir et le pressentir en vous laissant à penser un meilleur que vous désirez tant alors que vous ne savez plus ce que vous êtes et avez oubliez votre empreinte sur vos propres vies ! Écartez de mon chemin, et en conséquence du vôtre, cet engin : il est néfaste, ne contient que du vide que vos pensées remplissent de ce qu’il n’est pas ! Ce vide est votre fatalité ! Vous égarez vos dieux, ceux qui vous sont si chers et ont octroyé sur vos épaules la protection de leur faveur dont vous avez goûté avec délice la saveur des jours et les caresses de la nuit, l’oubli dans le sommeil quiet et serein, alors que la coupole de leur bienveillance enrobait de son dais l’espace qui vous est légitimement alloué pour vivre. Dispersez en mille morceaux épars ces allumettes de l’espoir, brûlez le soutènement de cet ouvrage, saccagez cette hauteur qui vous domine ! Qu’attendez-vous de vous : votre propre esclavage ? votre mise en chaîne ? qu’un spectre tacle vos genoux pour vous ployer sous son joug ?

Mais de ces paroles, Apollon, je vous l’ai dit, par la vertu de sa déitude, change dans les oreilles de ceux qui l’écoutent, les préservatrices préventions de Cassandre pour n’en faire plus que leur contraire.

Car, oui, la Valeur fut introduite dans notre forteresse, elle a dissout de son poison dissimulé les défenses qui lui avaient été opposées, son poison à l’aide de ses pics acerbes ; elle a dilapidé les restes de fraîcheur qu’il nous restait de réserve. Cela nous le savons tous, nous en connaissons l’histoire, elle est implacable pour les crédules et les ignorants.

Les représentations se résument à inscrire sur sa peau la visibilité de l’image que l’on a de soi. On peut au surplus constater qu’il est heureux que le malheur se soit présenté à nous sous la forme d’un cheval, imaginez le désastre si ce fût une mule !

Un sensé

La vie c’est les sens. La perception de la vie se fait par les sens. De fait, je suis un jouisseur, car c’est ce mot qui tente de caractériser les personnes qui aiment leurs sens et ce qu’ils perçoivent.

Se borner à ses sens est aussi un cadre donné à cette vie duquel elle ne peut pas ne plus se percevoir : le rêve y est pour ce qu’il est, une tentative le plus souvent positive, de résolution des contradictions des sens confrontés à leur désir et à la réalité. Car le sens aime sentir. Oui, il est anodin, il ne se fait pas toujours percevoir, mais il est là, présent, puisque c’est son présent qui fait proprement votre vie.

Au contraire, mes contemporains affectionnent de s’ôter de la perception de la vie pour affirmer qu’il vivent hors de la perception et conçoivent l’image comme le supérieur de la sensation, du fait qu’elle excite l’image du sens. Non, l’image du sens n’est pas le mot, l’image du sens est l’espace entre cette image et le rien, le non-sens : elle n’est que sa propre perception, en tant qu’image et la perception d’une image ne fait pas appel à un sens, sinon que celui de l’imaginaire.

Le sens de l’imaginaire en est-il un, de sens ? Oui, il est une perception du monde, lorsqu’il reste branché, en tant que sens, à ce monde, sinon, il reste de l’image, un reflet sans goût, sans saveur, sans texture, sans chaleur ni froidure. L’humain ne comprend pas qu’une telle perception de soi — qui se résume à n’être que par image — est une perte de soi, qu’il est parfois difficile à l’extrême, de retrouver à travers des sens que l’on a anesthésiés par le rêve.

Être jouisseur n’est vraiment pas compliqué : un pétillement de regard, une complicité sexuée, une odeur de frai, le chant de l’hirondelle, pourtant disparaissent sous l’odeur du gasoil, du bruit des machines, des sirènes de pompier samu, le coup de trique ou l’emmaillotement des enfants dans les poussettes modernes appuyés par la peur induite par des images, de la mort dont on a oublié qu’elle est la mort des sens, du sensible et du sensitif, non pas poussés à la résignation de ne devoir plus pouvoir être, mais à l’absence… pour l’Autre qui en imagine, en lui, cette perte.

Et on perd son temps à pleurer de manque de plaisir qui passe à la mesure de ce temps perdu.

Je sais que cet imaginaire est une défense contre l’angoisse, car cet imaginaire ne sait plus que cette angoisse est la scission entre lui et ses sens. Jusqu’à dire que je suis bestial, que je manque de spiritualité, etc. Oui, le bruit de cette société est sa spiritualité, ses déchets qui couvrent la superficie des plusieurs pays en eau de mer, ses prisons, tout cela, elle l’a compris dans son prix à payer à l’anesthésie de la relation de soi au monde.

Bonjour, en guise d’introduction

En passant

Bonjour,

En guise d’introduction à ce blog, je vais donner l’ambiance :

La vie est comme une ombre errante, un pauvre acteur qui se démène et joue son petit bout de rôle d’une heure, et dont on n’entend plus parler.C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien ».

Shakespeare Macbeth acte V sc V

La vie n’est rien lorsqu’on est seul. Lorsqu’on est seul, on est vide et ce vide donne un aspect rédhibitoire à toute rencontre. On en vient à ne plus savoir parler, sinon qu’un monologue, comme ce blog, où on cherche à retenir son âme à cette brindille qu’on puit correspondre quelque part avec quelqu’un suivant ce qu’on pense être de soi-même pour mieux nous perdre… éventuellement.

J’ai lu, aujourd’hui, que dans la Palestine occupée, il a été inventé du cannabis sans THC, la substance qui en fait l’attraction, finalement, pour n’avoir plus développé que le canabinol. On voit où se niche cette angoisse du plaisir pour ne plus retirer de la vie qu’un côté utilitaire.

Je me vois donc confronté à un monde où les femmes, comme les hommes d’ailleurs, mais chacun selon sa spécificité sexuelle — qui, elle aussi voudrait disparaitre sous l’uniforme du cadre de la marchandise cachée dans le reflet du miroir de la valeur, sous la seule image dont on donne la certitude d’accessibilité comme immanquable — choisissent ce dont elles sont sures  d’insatisfaction pour être absolument sur que la satisfaction est inaccessible. Et à trente ans, elles sont frigides et savent alors qu’elles ne peuvent plus rien désirer qui soit satisfaisant. Chut ! faut pas le dire ! On n’a pas de plaisir satisfaisant, mais on en doit pas le dire, sinon on est ridicule ; et qu’on en ai perdu l’accessibilité doit encore davantage se taire, et surtout pas comme révolte contre un temps perdu.

Je voyais à un croisement, un type, moins de la trentaine, avec une voiture class de couleur noire et bordurée d’un liston blanc de dix centimètres qui soulignait les courbes de son engin. « Quel c.n » me dis-je. Mais aussitôt je me corrigeais : « Hé oui, couill.n, ce mec il baise tandis que toi, tu te fais la queue, Oui, il baise certes sans satisfaction, mais il a des nanas — et des canons, qui plus est — à qui cela plait et qui, elles non-plus, n’ont pas de satisfaction profonde (quelle connerie que la satisfaction profonde !) mais se font baisées. Alors ? Jaloux ? » Peut-être, finalement.

Mais non, je ne suis pas jaloux, cela me rend triste et n’y peut rien, car ce monde est triste. Si je suis jaloux, car même si la relation entre ces personnes a pour base un ensemble que je ne comprends pas ou bien dans lequel j’ai grande réticence à entrer, au moins, elles se parlent ; et je pense, finalement, que je voudrais bien être cette connerie, car au moins, je ne serais pas seul.

Je vais donc ici parler de cette solitude qui me pèse tant, jusqu’à la mort parfois et trop souvent. Elle me submerge. Le manque de contact me submerge et me noie.