La prison du désespoir

La vie est un drame, et vaut mieux les provoquer, les drames, que d’en être l’objet. C’est un peu ce que vit un délinquant meurtrier. Ça donne du sang à la vie, soit par l’adrénaline soit parce qu’on le voit s’écouler d’un corps. Cela donne une consistance à la vie qui vous la fait sentir avec le plus d’acuité. D’autant que les intrications du drame sont vraiment impliquantes du fait qu’il s’y joue le jeu de la vie et de la mort : on peut y mourir, soi. Pour cela il est besoin du groupe, mais on y est comme un électron dont on sait qu’il constitue ce groupe, avec des lois relationnelles, des affectivités dont la confiance est une caution qui sert parfois à payer un prix cher. L’essentiel est de se sentir intégré tout en craignant pour sa vie en ayant en réciproque le sentiment qu’on peut ôter la vie d’autrui.

Et puis, il y a la place du pouvoir et celle qu’on y occupe : plus on a de pouvoir plus on est fort, bien sûr, mais plus on doit compter sur les autres qui vous l’accorde et sur ceux qui vont le jalouser. Ces gens ont une vie trépidante, finalement, par rapport à un salarié, mettons… ou même un policier ! Si le pouvoir donne du pouvoir, il protège aussi puisqu’on a le pouvoir par ceux qui vous l’octroient. Le fait de se confectionner une arme donne cette densité à la vie, car l’arme va attaquer et aussi défendre, selon un protocole : on ne sait pas trop quand elle va servir à défendre, mais on sait quand elle va attaquer. Le pouvoir est une bulle dans laquelle on nage et qui peut éclater : c’est un jeu vital.

Tout cela relève d’émotions extrêmement fortes, aigües, transperçantes… et c’est là que se situe la maladie, car le propre de l’émotion est certes d’être vécue, puisqu’elle est le signe d’un mouvement vital, mais cette force dénonce que ce mouvement n’est pas accepté, qu’il transgresse la personne-même qui le vit et devient alors dangereux, pour soi et les autres.

Comme tous vivent sous ce module affectif, ils peuvent tous se sentir vivre et trouvent légitimes de vivre ainsi. C’est une vie tumultueuse et mouvementée ! Avoir le contrôle sur la menace, ou tenter de l’avoir, se dire qu’on a quelque part cette maîtrise, bien que cette puissance soit fragile, vous donne une consistance à la vie que vous ne sauriez avoir en un autre endroit sous une forme aussi intense… pour de tels êtres possédés par de telles formes d’émotion.

Je parlais d’une cause, mais cette cause n’est qu’un prétexte autour duquel s’organise le protocole de la violence, de son ressenti et de la vie qu’elle fait apparaître : plus les formes de ce prétexte sont proches de ce que l’on pense d’elle, plus il implique la personne dans ce protocole. La peur, la crainte et l’effroi sont les émotions les plus violentes vécues par l’humain et après le protocole desquelles il recherche l’harmonie du drame de la vie qu’il n’a été amené à comprendre que sous la forme de la violence.

C’est que le protocole de la violence a ses pions et ses règles, dont on s’assure de la pérennité à travers le fait de vivre. Il y a une confrontation entre qui on aime et ce que l’on aime, et entre comment on aime et ce qui est aimé, car ce qu’on aime ne peut être perdu qu’en perdant soi-même la vie : c’est le drame.

Puisqu’il faut ressentir la vie en soi, quand la vie est anesthésiée de son ressenti, elle a besoin de la violence pour y parvenir, elle se ressent sous la forme d’une violence ; cette violence est à la mesure de cette anesthésie, car pour un même ressenti, la sensation a besoin d’une émotion d’autant plus violente.

Le jeu vital a deux sortes de règles, si on veut : la douceur ou la violence. La consistance du versant de la violence est due à cette anesthésie, tandis que la douceur est précisément ce vécu sans intermédiaire, immédiat. On apprend donc à l’enfance à vivre ses propres émotions en les anesthésiant de sorte que leur ressenti ne puisse plus se faire qu’à travers une violence des émotions. Ainsi, dans le cas de l’anesthésie des émotions, pour se sentir vivre, pour sentir la vie vivre en soi — ce qui semble être un indispensable vital sans doute comme résultat au fait de penser qui est un mouvement de la vie sans véritable expression et est ici et maintenant sans fin — il faut de la violence, la violence est nécessaire.

La résolution selon laquelle la seule possibilité de résoudre un problème ressort de la violence, est apprise à coups de coups : c’est une forme concrète de désespoir, car l’humain est naturellement doté de la possibilité de résoudre ses difficultés relationnelles par des moyens beaucoup moins systématiquement violents (la colère est un acte de violence sporadique et peu fréquent, chez la personne saine). Ce désespoir est totalement ignoré par la société qui en est la pourvoyeuse, car la plus importante détentrice… et personne ne veut voir, percevoir, toucher, appréhender, constater, etc., ce désespoir, car le fonctionnement de cette organisation sociale l’a pour base structurelle : elle génère ce désespoir aussi bien. Les yeux de nos prisonniers sont emplis de la folie du désespoir social, affectif et amoureux.

L’impossibilité de communiquer, qui se change assez rapidement en incapacité, génère ce désespoir, ce manque obtus de ne pouvoir pas se joindre avec une certaine harmonie à autrui. Ce désir de correspondre quelque part avec autrui est un besoin aussi fort que celui d’aspirer l’air pour emplir ses poumons, ou de boire pour étancher sa soif : imaginez le désespoir lorsqu’on vous donne à boire une eau souillée alors que vous avez dans les narines l’odeur de l’eau douce et vous comprendrez ce qu’est le désespoir de ne pas se mélanger à autrui. On ne veut pas inclure dans les actes de nos délinquants ce désespoir qui les mine, les taraude, qui les empêche d’identifier la douleur infligée à autrui. Une telle personne n’a « jamais appris à aimer les gens » et pourtant il ne s’agit pas d’un « apprentissage » mais d’une possibilité qui n’a pas été nourrie, qu’elle a été étouffée, car elle est LÀ, cette capacité à aimer autrui ! Même les religieux en parlent, c’est dire !

Car pour vivre tel qu’elle vit, cette personne de doit pas avoir de scrupules ou de pensées positives d’autrui, c’est une condition inévitable de sa condition. Et cela, elle doit l’apprendre, à son encontre profond. D’autant plus qu’il y a un mur entre les deux armées que l’une ou l’autre ne veut pas franchir, qui accentue encore une condition de cette condition. Ici la volonté ne peut jouir qu’en montrant sa force contre celle de son ennemi voué.

Au reste, il ne faut pas penser que le désespoir est un simple envers de l’espoir, ou son opposé, même si l’un et l’autre sont complémentaires. Le désespoir est quelque chose de profondément ancré dans le soma, tandis que l’espoir est quelque chose d’aérien : l’attache de l’un et de l’autre au soma est différente à plus d’un point.

L’espoir est complémentaire au désespoir en ceci que la profondeur du désespoir ne peut se passer de l’air de l’espoir, sinon le désespoir porterait à une telle dépression que la mort s’en suivrait. Et pour l’espoir, le posséder n’indique pas davantage de satisfaction à la vie : l’état de plaisir de la vie est peut-être un peu moins lourd, mais lorsque la présence de l’espoir se manifeste, c’est que son état est déjà mal en point, qu’il pointe quelque part une touche de désespoir. Ce qu’en disent les religieux est une tautologie : c’est parce qu’on a plus d’espoir qu’on place aux cieux celui qu’on a perdu, cieux dont on attend un généreux retour !

Mais n’en est-il pas ainsi de ces personnes qui veulent, elles aussi, être riches, se différencier démesurément des autres, outrepasser autrui, imposer leur loi, donner des ordres indiscutables, prendre des décisions irrévocables, calquer le monde à l’image de leur pensée, seules ? 86 personnes détiennent la richesse cumulée de la moitié des gens de la planète : où se loge le désespoir et quelle est sa nature, de ces 86 personnes et de celui de la moitié des gens de la planète immobiles ? D’un côté nous avons des gens qui « maîtrisent » ce désespoir et de l’autre, qui sont le jouet de leur propre désespoir, mais tous recèlent au fond de leur soma, cette ancre qui les lient au rejet d’autrui et au refus de s’organiser collectivement pour dissiper cette misère, à sa mise en désespoir ou au maintien de la misère de leurs congénères.

La führeur de l’espoir

À croire que les gens sont emplis d’un immense désespoir et qu’il suffirait qu’une image trouve à incarner l’espoir de désobliger ce désespoir pour qu’ils adulent cette image comme des fous qui ont enfin trouvé la possibilité de rejeter leur désespoir : ils trouvent dans cette image une raison, une force de ne plus le vivre dans son immédiateté, de le différer en quelque sorte ou de le cacher derrière cette image, cet espoir.

Ce qui me questionne est cette force, cette énergie que détient cette image de dissimuler ce désespoir, force que les gens mettent eux-mêmes en œuvre, en eux ; ce qui revient à dire que la force de ce désespoir est si intense qu’elle en devient insupportable face à l’espoir soulevé par cette image de l’espoir à laquelle, encore, ils donnent, eux, la force. En somme les deux forces ne sont pas identiques, sinon que l’une prend le pas sur l’autre dans un mouvement qui s’exauce en tant que solution à l’absence de ce mouvement. La charge de l’espoir surpasse celle du désespoir, ok, mais il faut que le désespoir devienne invivable pour que cette charge se transverse dans l’espoir — encore que ! il doit rester une charge au désespoir pour alimenter celle de cet espoir ! — et détienne une telle force que la personne, en tant que personnalité, ne trouve plus d’expression que dans ce que cet espoir lui dicte — intensité de l’image — pour que sa réalité (celle de l’espoir) surpasse la réalité du désespoir.

Il y a donc deux mouvements : c’est la charge de l’espoir comme contraste qui donne la force au désespoir ; c’est la charge du désespoir transposée sur l’espoir qui donne celle de l’espoir comme solution exclusive. Le refus de faire face au désespoir donne la charge obnubilante de répondre aux conditions de l’espoir pour que celui-ci devienne une réalité tangible… qui n’est tangible que par la réalité que cette charge lui confère. Ce phénomène de l’obéissance ne regarde pas directement le führer, mais l’espoir qu’il porte, qu’il représente, dont il est l’image : le führer n’est que la représentation de cette charge et comme ce report est un phénomène collectif, social, il détient d’autant de force comme solution à ce désespoir.

Le führer n’a donc qu’à compresser le désespoir pour en extruder une force perceptible et inverser le mouvement de cette force dans un espoir, une image dont il ne se dit pas l’incarnation, mais le moyen de transport, l’objet de l’énergie de cet espoir, l’énergie de cet espoir en tant qu’objet : l’intercédant !

On comprend, dès lors, que cet espoir, ou plutôt l’intensité de l’énergie qu’il détient, ne fait pas voir les incohérences des moyens mis en œuvre par l’intercédant, car on devient soi-même l’intercédant de son propre désespoir dont l’exigence est de refuser de voir son espoir sous sa couleur, car l’action de cet intercédant est précisément d’exacerber cette couleur en la transformant en tolérable. Cette intensité justifiera donc les incohérences de son propre comportement alors qu’il réalise des actes délirants… par désespoir différé. Ou encore, en devenant l’intercédant de l’espoir, on dissimule le désespoir qui lui donne l’énergie et l’usage que l’on fait de cette énergie n’a de finalité que cette réduction du désespoir à ne plus paraître sans regard pour les moyens mis en œuvre… qui peuvent être les pires expressions d’une affectivité sociale malade, je veux dire, dont le désespoir n’est pas collectivement assumé jusqu’à se nuire à soi-même, collectivement.

Ce phénomène d’énergie rendue tolérable par transposition sur un tolérant — une personne ou un objet qui donne l’autorisation contre l’octroi d’une autorité — en vue de se décharger de cette même énergie dont on a changé la dénomination pour la nommer en son contraire, est la révélation d’un enfantillage de la relation des gens au monde, sinon cette transposition serait impossible, car le sens de la réalité des difficultés de la vie est un sens dont la présence et l’acceptation sont indispensables pour résoudre, précisément, ces difficultés de manière relativement satisfaisante ; et c’est dans le mésusage qui est fait collectivement de cette énergie individuelle en tant que somme d’une pensée du monde identique chez tous — constatation secrète du désespoir face à une situation sociale qui vous dépasse individuellement que vous supposez uniquement individuelle bien que sociale — que réside cet infantilisme qui ne pense que par soi et en soi, exempt de sens collectif, social, comme à l’âge de 6-10 ans. Tant que ce désespoir restera individuel, le führer trouvera l’énergie nécessaire et indispensable pour que son image se retrouve dans une représentation de solution à travers une obéissance, dans son adulation ; l’obéissance sert alors — comme toujours — à ne pas penser par soi en tant que détenteur d’une capacité collective de résoudre un problème, à refuser sa responsabilité dans ce transfert d’énergie sur une image, à pérenniser son état d’être en tant qu’insolidaire, à rejeter la douleur du désespoir en l’augmentant par contraste à cet espoir, à se fondre dans la masse pour y ressentir la force de son espoir et en assimilant cet espoir à la solution ici et maintenant de ce qui ne se réalise pas : une solution pratique au désespoir.

C’est que cet espoir engourdit la perception de l’exigüité de la solution qu’il incarne. C’est un peu normal, puisqu’il ne veut pas ressentir la source du désespoir qu’il dissimule et qui pourtant le stimule, je veux dire : la situation qui génère ce désespoir ; et de refuser d’admettre le désespoir qu’une situation génère, ne peut qu’amener à un espoir sans queue ni tête, propre à obéir à une représentation de solution, une image, l’intangible.

C’est dans ce flou qui laisse les solutions hors des précisions d’une affectivité sans équivoque, que se logent les maltraitances de l’obéissance irresponsable. L’obéissance est une recherche déterminée d’une approbation qui elle-même est un espoir de satisfaction dont la qualité est une soumission à ce qu’on se dit impuissant d’assumer, soi. En conséquence, la personne affectivement incertaine se jettera sur ces autorisations — l’obéissance est une autorisation donnée par plus quelque chose qu’on concède comme étant plus que soi — pour se disculper de ses actes de maltraitance dont il désire secrètement la réalisation comme vengeance face à sa propre impuissance vis à vis de la vie : ce sera toujours autrui le responsable de son propre malheur et non pas soi comme être socialement inadapté, alors que possédant le potentiel suffisant et nécessaire pour résoudre collectivement le problème que la vie sociale soulève de sa propre vie.

L’obéissance à une image qui se donne soi-même sa raison, est un aveu d’impuissance à résoudre collectivement — par la recherche du consensus — une difficulté à vivre collectivement.