Le diable et son odeur.

J’écrits beaucoup moins en ce moment, car je trouve le monde d’une bêtise crasse et que toute l’eau que je désirais verser pour lui donner un peu de luisant, me paraît d’une quantité telle que j’en suis épuisé avant d’avoir pu commettre la moindre ligne. Il faudrait lutter contre une malveillance qui aurait pour origine l’ignorance quasi-volontaire de pouvoir faire meilleur, le vouloir sous-jacent de ne pas faire meilleur mais pire, ne serait-ce que pour rester dans un mécontentement quasi « natif » et (pour finir?) ce contradictoire qui n’est plus que l’expression ultime d’affirmation existentiel. C’est dire la pauvreté du monde.

Cette pauvreté ne se constate pas seulement dans la pauvreté réelle des gens, leur misère pécuniaire — ce système pervers qui consiste à leur soutirer ce « fruit » de leur activité vitale en le monnayant, l’imposant lourdement et le poliçant —, mais aussi dans le mode de penser le monde qui s’en trouve aussi restreint que peut l’être l’épaisseur de leur richesse argenteuse. Je ne veux pas, par là, insinuer que le bonheur se trouve dans l’argent, loin de là ! mais on ne peut que se rendre à l’évidence que ce mode de penser ne permet plus d’entrevoir une porte de sortie à cette — sa — misère. La révolte même est réduite à un spectacle, soit par la manipulation des mots — et non pas de maux qui lui ont donné naissance — de manière à en perdre la formulation adaptée, qui est sa reconnaissance ; soit par une répression qui vous met dans un état tel que votre colère doive se résigner ou obscurcir d’une manière ou d’une autre son origine. Et par ailleurs, la richesse argenteuse est active en ce sens qu’elle ne permet plus de constater son état que comme une normalité différentielle, ne pouvant que soupirer comme un allant-de-soi. Partout il est dit, démontrer, décrit, rabâché, seriné, avec l’éloignement de la froide constatation statistique, le caractère grandissant de cette disparité sans que d’un côté comme d’un autre un quelconque mouvement initiant une « décroissance » soit entamé comme une entreprise louable, effective, réelle. Tout s’est éloigné dans le rêve, lui-même habillé du désir informulé du présent ; je veux dire : pas même préemptif d’un possible plus proche de l’immédiat que lui-même.

Oui, j’écrits pour soulager les maux, si tant faire se peut, de mes contemporains, comme tout être social dépourvu d’ambition hiérarchique, sinon que de voir se mettre en avant — ou bien « être mise en avant » — comme le caillou qui servira de point d’appui au levier de votre volonté pour déplacer de votre chemin cette obstruction au plaisir de vivre, m’enfin, puisqu’on est là pour cela, fortuitement. Mais, non plus, je sais que je ne soulagerai pas les maux de mes contemporains en procédant selon cette méthode que j’ai faite mienne. Au mieux, pourrais-je donner des mots qui éveilleront des formulations personnelles ou collectives qui, ensuite, se manifesteront, elles, selon le système du point d’appui et du bras de levier, car je sais que je ne présente rien d’universel, au mieux un lointain donné par un vécu qui place d’un point de vue assez différent que celui, peu ensoleillé, selon moi, qui s’est dispensé de lieux communs précisément morbides pour ne rien donner à mouvoir du tout, mais que quelques petits détails qui l’obscurcissent plus encore. Au mieux, un goût poétique.

Écrire, en ce moment, me coûte : donner me coûte lorsque je ne reçois par quelques lueurs claires, des étincelles que je puis en retour ajouter à la mienne, comme la braise a besoin d’être deux brandons pour que la chaleur s’augmente jusqu’au feu. À mesure que l’on a vu la différences des salaires des ouvriers relativement à ceux des patrons augmenter en trente ans de 50 à 150, on entend des chansons qui ne sont plus composées que d’un vingtaine de mots et cela devient suffisant pour qu’elles deviennent de tubes ; c’est dire les exigences du peuple qui résonne ici comme là… dans une misère qu’il corrobore, comme un enchantement de ses rêves, des sirènes qui les accompagnent, maintenant à trois mots et deux notes : celles des flics. L’emprise de « l’aliénation » est un bain de boue où toutes les couleurs tournent autour de celle de la boue, les couleurs des chansons, des ivresses qu’il est défendu maintenant d’avoir — interdit de changer, même virtuellement, de monde ou de voir le monde sous un autre point de vue —, de laquelle on sort boueux jusqu’au moment, devenu improbable, où on trouverait de l’eau claire pour s’en débarrasser.

On prend plaisir à écrire lorsqu’on entend un écho, au loin ou au près, indiquant qu’on correspond alors à un « état d’esprit », soi, comme particule dans l’océan des gens. Écrire ne coûte généralement que le plaisir difficile de formuler son idée, plaisir dans lequel doit résider une pincée de poudre de pédagogie. C’est parfois ardu, parfois aisé, selon cette idée qui demande à être formulée. Mais cela coûte lorsqu’il s’agit, avec le peu d’humour dont je suis doté innément, de labourer le cœur des gens pour qu’ils se bougent un peu, car ce plaisir dont je parlais à l’instant est trop peu puissant à mon goût pour des choses qui apportent une gratification aussi peu élevée. C’est comme une plante qui, de toutes les façons, dès lors qu’il y a l’humidité essentielle, se met à germer et qui, n’ayant pas le milieu adapté pour substrat, périt, ne pouvant trouver à vivre du milieu où elle est tombée. L’humain se nourrit de la poésie de l’humain et nous nous trouvons loin de jouir d’une vingtaine de mots, même si la chanteuse nous montrent ostensiblement des formes à son avantage ! Dans ce cas comme dans d’autres, le nombre fait la force et le mieux est de s’isoler sur la berge pour laisser ce courant de nov-émotions passe son flux, puisque tout est destiné à périr : j’estime le lointain de l’échéance parfois sur.

Ce « point de vue » ne se situe rien de moins que dans la manière de comprendre l’angoisse : ici, le « plaisir » consiste à y macérer, là à la susciter, ailleurs à la combattre avec l’obstination de l’idéologie — des grosses plaques de sclérose mentales soulevées chaque matin pour aller se porter à un boulot dont on ne maitrise rien, ni l’objectif (aussi éloigné de l’initial que ce voyage d’« explorateurs » martiens des possibles utiles et nécessaires de demain) ni la finalité ni les modalités : des zombies qui se renient intellectuellement et refusent de se savoir morts (y’a des films de morts-« vivants » qui font fureur !). C’est un monde clos. Bien sûr, la planète est close, le monde est clos, mais il est riche de lui-même. Ici, il est clos du gnangan rabâché avec obstination au quotidien, il est clos du manque de cette richesse qu’on extrait de la variété colorée montrée sur un écran dans des couleurs artificielles comme la réalité désirée. Le jeu de l’humain est de saisir l’angoisse, de la comprendre et de, finalement, s’en jouer pour la changer en plaisir. Encore une fois, je vais me redire : « plaisir » ? Oui, mais lequel ? Enfin … sous quelle intensité supportable, veux-je souligner. Déjà que la tension de l’angoisse supportable est bien faible, que dire de la tension supportable du plaisir ? Car la tension de l’angoisse serait-elle suffisamment supportée à forte dose, le monde ne serait pas cette angoisse stagneuse (ou stagnante, comme on veut), pourrissante de son manque de mouvement et de la peur que ce mouvement suscite. L’angoisse qui ne se reconnaît pas, fait peur et se rajoute à elle-même, c’est bien connu — et que, pourtant, la télévision évitera comme sujet « important » ou « crucial » ou « désastreux » ou « économique ». Il y a comme une alimentation gavante de l’angoisse qui momifie (extraction de cervelle, encens, bandage, etc.) les âmes et les pétrifient, loin de cette « cristallisation » du rameau de Stendhal, mais plutôt comme une gangue, celle qu’on retrouve dans ces tableaux qu’on compose en négatif et les fixe sous une stalactite pour en récupérer les sédiments. Les gens, comme les chevaux, sont craintifs, très craintifs, eux qu’on dit les maîtres de la Création, alors qu’ils sont les esclaves de leurs maîtres qui les rétribuent, ils le savent, à l’aune de leur soumission.

La perception de l’angoisse est donc ce qui me sépare de mes contemporains. Encore que ce ne soit pas si juste. Ce n’est pas seulement la perception de l’angoisse, ou le fait de refuser de la susciter pour la ressentir vive afin de se sentir, soi, vivant, qui distancifie ma manière de formuler le monde, sinon de le vivre — et ce en quoi, accessoirement, mon mode d’écriture, dans la mesure où il ne culpabilise pas (et c’est là le problème en quelque sorte de la formulation et de l’énergie qu’elle demande) peut intéresser mes contemporains — c’est aussi le fait de n’en pas ressentir de « plaisir ». L’objet de ce monde, avec son Capital, sa misère, sa « valeur » (la valeur, c’est la fiente du diable et elle en possède l’odeur exacte), la petitesse de ses « dirigeants » et de ses « riches » qui n’est pas la même que celle des « pauvres » et donne alors l’arrogance spécifiquement liée aux uns comme aux autres, l’objet, dis-je, c’est l’angoisse ; et quand on s’y penche un peu, elle est ridiculement ridicule, mais son importance est immense : elle englobe véritablement le monde de ses insanités, ses pollutions chimiques, organiques, nucléaires, hydrocarburiennes, de sa misère affective, de ses enfants perdus, de ses femmes et jeunes filles bafouées dans leur intime conviction d’elles-même, la liberté de cages, ces hommes au dos courbés devant les informations, les exigences économiques, technologiques et la perte de la vie des sols pour une rentabilité dont ils ne profiteront jamais sinon qu’en écrasant son congénère. Ces angoisses-là qui sont chacunes d’elles une forme de l’angoisse variée en général, personne n’en parle, ne veut en parler et restera sans solution immédiate ou différée. Que je le dise et rien-même n’en sortira !

Notons que je ne me dis pas supérieur au autres, ou quoi ou qu’est-ce. Non. Je ne vis pas l’angoisse comme les autres, ça : oui ; mais je ne suis supérieur en rien aux autres. Et cela est dû simplement à ce mode de vie que j’ai adopté, assez tôt, comme d’un dédain de la suite du moment où je vis le moment. Cela génère de l’angoisse, bien évidemment ! Mais si le moment est là, l’angoisse doit fuir, sinon le moment n’est plus. C’est en reportant (avec un seul « p ») à plus tard le moment du fait de l’emprise de l’angoisse, que ce moment disparait ; et comme l’angoisse qui lui est liée perdure, elle s’ajoute au moment qui suit. Vous comprenez ? C’est un stade quantitatif de l’angoisse quelque soit la qualité de l’angoisse, son origine. Les animaux prédatés, les « victimes », n’ont pas la même qualité d’angoisse que les prédateurs, comme celle des ouvriers des patrons, des sous-fifres de ceux qui les rétribuent pour tabasser d’autres. L’humain se comporte à la fois comme un prédaté et comme un prédateur, suivant son « rang » social qui lui permet de « gérer » de la sorte son angoisse. Celui qui est « au-dessus » des autres les commandent et refuse de penser à la rébellion des seconds sinon qu’en manière de prévention, sans penser à mal puisqu’il protège ses subordonnés de la misère qu’il imaginent, eux, comme étant de la misère : nager dans ses propres excréments. Ce « maximum » remue alors leur sens chrétien ou humaniste et ils daignent alors faire « quelque chose » pour leurs pauvres ; et encore, certains font macérer dans leurs excréments leurs contemporains, sciemment, sans que cela leur remue le cœur. Mais ces pauvres sont aussi responsables, à leur manière, de cette misère affective générale qui permet de telles formulations de la compassion qu’il est possible d’avoir pour les autres. Ils apprennent à leur progéniture, très tôt (parfois dans le giron-même) la résignation, ce sentiment de ne pouvoir plus rien devant l’angoisse suscitée par sa situation dans la géographie sociale : c’est de bon cœur puisque, selon eux, c’est la meilleure adaptation possible à ce monde, y ayant réussi de cette manière ! Quel succès, n’est-il pas ?

Ainsi, je vois la dégradation non seulement du monde en tant que planète vivante qui se meurt (même si elle n’a que faire de la mort de l’espèce humaine, ces produits chimiques, nucléaires et hydrocarburiens ne sont pas de toute innocence), mais surtout de l’affectivité sociale, ce lien qui nous relie les uns aux autres ; mouvement sur lequel je n’ai aucune emprise et me pousse à la solitude. La bêtise incroyable qui règne sur les gens obnubile leur entendement du monde et de eux : ils font ce qu’on leur dit de faire, sagement ou en maugréant, mais il le font, poussés par la faim et l’inconfort dans lesquels ceux qui règnent sur leur pensées les disposent. Ha ! l’angoisse de la faim ! Personne ne veut l’approcher, elle qu’on pensait si éloignée de nous, par la technologie (les intrants agricoles, le béton, le goudron, les ipad, et autres vasouilleries) et l’« intelligence humaine » (laissez-moi rire : hahaha!) : le spectre de la faim n’a pas cessé de hanter (un fantôme est une pensée enfantine dont on a retiré l’âme) cet humain qui préfère une auto-mobile à un repas à quinze. Et les gens dans la rue ? Non, ne riez pas, vous : regardez ! Tout cela est le produit de la résignation, ici devant l’angoisse de perdre, là devant l’angoisse du perdu. Nos enfants renient ce monde (« On nous parle de s’envoler vers des « exo-planètes » quand celle où nous sommes sera souillée, alors que certain-e-s d’entre nous ont déjà du mal à rentrer chez eux-elles faute de bus. Depuis la petite école on nous « sensibilise » : il faut trier la poubelle, éteindre la lumière, faire preuve de civisme. Et puis les mêmes prêcheurs-euses arrivent avec leurs gros sabots et dégueulassent nos petits efforts à coup de béton, de pesticides, de nucléaire. Mais tout ça, c’est pour « la croissance », qui finit par devenir « l’obésité » d’un système qui ne voit pas arriver la crise de foie planétaire. » affirment des écoliers de la Génération Y) et, devant ce manque de résignation, on est dépité du peu d’éducation qu’ils ont reçu : on leur envoie alors, avec l’assentiment de leurs parents bien sagement assis à « leur » « travail », d’autres, eux-aussi dotés mensuellement de fiches de paie, pour les tabasser afin de les remettre à l’ordre du monde de la résignation.

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La valeur est la solution inappropriée d’un conflit

La valeur est la solution inappropriée d’un conflit

  • Elle maintient ce conflit en place
  • Les forces en présence sont identiques à l’entrée et à la sortie du conflit
  • Le conflit n’est PAS résolu.

Quel est ce conflit ? Comment est-il né ? D’où provient-il ? Que se propose la valeur de résoudre dans ce conflit et que ne résout-elle pas ?

La valeur est le Tiers qui permet aux forces en présence de demeurer sur le statu quo.

Le fondement de l’humain est le Tiers, mais ici ce Tiers n’est pas choisi par les deux partis en conflit, il est imposé à l’un par l’autre. Si le fondement humain se retrouve dans le Tiers, il se manifeste dans l’objet ; ici, dans la valeur, le Tiers est une abstraction. C’est cette abstraction qui formule la valeur comme inopportune solution, car le Tiers doit être toujours et demeurer sans fin un objet. Pourquoi ? Car il est essentiel que la propension de l’humain à résoudre ses problèmes par l’abstraction, je veux dire le rêve, trouve sa matérialité dans l’objet et non dans le rêve. Et la valeur est cette manière de solution sans résolution : la part de rêve de la valeur surpasse et écrase le possible de bonheur, ici et maintenant, non pas seulement pour lui-même, mais aussi sur l’emprise que ce rêve a pris sur l’ensemble de la planète que ce rêve pourrit jusqu’à la moelle de l’os de la vie. L’emprise du rêve sur la vie est tel, aujourd’hui, du fait de la valeur — ce rêve de solution à un conflit issu d’une scission de l’humanité en deux entités opposées (les classes de K. Marx) dont il faut trouvé l’origine pour le résoudre réellement — que cette vie devient délétère à cet humain-même… alors que dire du reste de la vie qu’il partage sur cette planète ?

Les formes du conflit ont été excellemment clarifié par K. Marx, dans son Capital, parfaitement comprises par Guy Debord dans sa description de la Société du Spectacle, Wilhelm Reich et son Irruption de la morale sexuelle, sa Psychologie de masse du fascisme, son analyse du Caractère masochiste et sa Fonction de l’orgasme, l’équipe dynamique du groupe français de Krisis, et autres théoriciens auxquels je ne peux que renvoyer et remercier pour leurs immenses talents, et devant lesquels le mien fait la figure qu’il se donne.

La valeur comme Tiers dans le conflit entre classes, à la fois moyen, but et statu quo.

Le Temps comme point d’appui et l’argent comme bras de levier, pour soulever le poids de la vie du massacre des plaisirs, des disputes libres : la tare du néolithique.

La valeur est cette forme de Tiers qui est binaire : à la fois concrète et abstraite. Autant une idée dynamise un échange — idée qui tourne autour du plaisir de la réciprocité souvent directe et différée — autant dans la valeur, cette idée court après elle-même en tant que but et fondement, mais aussi comme moyen et brise toute possibilité de plaisir direct, immédiatement vécu alors qu’on se trouve dans l’obligation de la réaliser, puisqu’on la réalise pour un Tiers. Ici, le Tiers n’est pas seulement l’objet, mais aussi l’entité qui le détient sans partage, sinon que de condition qui est un retour à elle-même : la valeur à nouveau et même en pire.

Le Tiers n’est pas sensé être le facteur solvant d’un problème, il est généralement une richesse apportée au couple, à deux entités non-fondamentalement opposées, mais essentiellement complémentaires. Il peut être le facteur solvant d’un conflit puisqu’il se pose en extérieur à ce conflit — dans la mesure où cette précaution est prise, bien sûr. Dans le cas de la valeur, ce Tiers est le pivot du conflit : il le maintient, le justifie sans en formuler la résolution. Par son appropriation des espaces physique et psychique, au contraire, il obnubile les possibles de solutions, sinon que par sa propre mécanique, suivant ses propres schémas et les seuls moyens dont il dispose. La valeur, en tant que solution inappropriée d’un conflit, est hégémonique — d’autres dirons : impérialiste et le socialisme n’a jamais résolu le problème de la valeur !

L’humain est le fondement du Tiers : il n’existe nulle part ailleurs dans le monde animal sur cette planète — et je doute qu’il existe ailleurs, d’ailleurs. C’est ce qui le sort de la circularité du flux de sa perception du temps qui lui est si singulière. Le Tiers est sa source du renouvellement du flux irrégulier du temps et pourtant si identique à lui-même (de sorte qu’il en fasse son dieu caché dont il cherche la régularité à des fractions si petites qu’il n’en est cependant pas encore insatisfait !). La béquille douce sur laquelle il appuie sa pensée, extérieure à lui-même, focalisant sur un ailleurs à lui-même le passage de cette étendue qu’il matérialise par de multiples tintinabulesques événements mécaniques (fussent des tempi) sur lesquels il régularise le cours de son existence qui fuit à la mesure des espaces identiques qui séparent les pétillements de cette musique monotone, lui est indispensable du fait de sa vacuité ; et cette vacuité demande à être emplie de ces instants toujours identiques auxquels il accorde tant de valeur. C’est dans cette mesure qu’on entend qu’il résout un conflit dans cette perception de lui-même correspondante à ce monde du temps.

Mais là seulement n’est pas la chose entière. Car cette vacuité n’a de raison d’être que comme solution, elle aussi, à plus profond et dont il a peur d’autant plus qu’elle est profonde.

(à suivre)

« Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine… »

Mettez dans une poche étanche et ensuite dans la votre, une poignée de sel.

D’un stricte point de vue théorique, pour l’instant, je vais m’avancer dans un marécage étrange. Il est étrange parce qu’il va mélanger plusieurs matières essentiellement humaines qui sont actuellement en décomposition, à savoir : la notion de valeur qui se décompose en deux : d’échange et d’usage, la notion de jeu, de masculin et de féminin et pour finir, une constatation relative à la croyance d’un temps historique en un personnage féminin et une relation avec la liberté de la femme et en celle d’un personnage masculin qui spécifie la domination de l’homme sur la femme, l’enfant : en bref, la nature qui n’est pas lui. Je vous laisse contempler le touffu de ce marécage ! Mais, je vais m’y avancer, sans craindre les sangsues, les moustiques, les crocodiles, zet autres bébêtes qui pourraient poser quelques difficultés à mon existence.

Bien que sa manifestation s’estompe, engluées d’images comme un mur sans propriétaire, la notion de classes persiste et dure dans la guerre qu’au moins l’une d’elles fait à l’autre (qui la subit, donc) : la guerre du salaire : comment payer le moins possible un pauvre bougre ou une pauvre bougresse que l’on oblige à travailler pour soi et à acheter ce que d’autres bougres et bougresses produisent pour eux, mais contre de l’argent que chacun pour soi acquière par le salaire ? Naturellement, la classe qui subit cet état de fait, sans le comprendre, je veux dire : en saisir la subtilité de sorte à s’en ébrouer définitivement — ce qui reviendrait, je le sais, à se défaire de la cuirasse caractérielle nécessaire à une telle adaptation et, je le sais aussi, ce n’ai pas du tout facile — se dépatouille, parfois à l’aide de la grève que leurs syndicats les autorisent à mener pour que leur sort leur soit le moins pénible possible. Mais, las ! cette guerre inégale, ce bougre et cette bougresse se doivent de la subir toujours, comme une lourde boue colle à la semelle des chaussures au sortir du champ après la pluie.

Je me suis laisser aller à penser — ça y est, je rentre dans le marécage ! Je sens la vase passer entre mes doigts de pieds et ces pieds l’incertitude de ce sur quoi ils se posent… — une relation étrange : la classe bourgeoise serait malade de la valeur sous sa forme d’échange et le prolétariat serait, lui, le détenteur de ce qui est de l’usage de la valeur. Lorsqu’on parle de la valeur en tant que domination des pensées, elle domine selon sa forme d’échange, et non pas d’usage ; et ce que trouve le plus opportun le prolétariat à l’argent est son usage. Vous saisissiez ? Nous retombons donc sur nos pieds puisque la valeur en tant que telle qui se divise en deux, en échange et usage, a bien besoin de ses deux facteurs réels pour trouver à ÊTRE et devenir : la bourgeoisie et le prolétariat. Bien sûr, cette constatation fait immensément peur, immédiatement ! Le prolétariat et la bourgeoisie seraient deux aspects de l’humanité indispensables l’un à l’autre et ne pourraient que exister sous cette forme pour que cette humanité trouve sa matérialité. Zut : un crocodile ! Mais je suis courageux et je persiste dans ma progression : il est évident que ce marécage ne fait pas le tour de la planète et qu’avec un peu de chance, d’obstination et de constance, je pourrais en voir le bout avant le bout de ma propre vie.

Car il s’agit tout de même d’une lutte fratricide, à la fois dans chacune des classes et entre ces deux classes. Ce serait cet aspect des choses qui m’interpellerait, s’il me restait une sorte de vision différente de cette « humanité » — qui je l’avoue se manifeste bien plutôt dans la torture ou tout simplement d’irrespect de l’Autre — à laquelle je n’ai jamais cessé de poser la question de savoir, si oui ou non, je me trompe, en choisissant le oui, comme un bœuf tire le joug sous l’incitation de son maître et tire par la même occasion ses cornes auxquelles est relié le timon et la charrette au timon : je n’en sais strictement rien ! Je tire. Cette lutte brutale entreprise pour s’accaparer un maximum de valeur d’échange que détient l’un et que crée l’autre, m’a toujours laissé songeur. Et cela peut aller à des atrocités impitoyables de calculs tordus et pervers, violentes d’ignorance empathique plus ou moins volontaire. (Notons le mot « empathie » : il ne s’agit pas, pour mettre un mot sur ce phénomène lié au mammifère se manifestant par le ressenti de l’Autre, d’employer une relation usant de l’idée de plaisir, mais plutôt de celle de souffrance, c’est dire l’état de perception de ce phénomène pourtant lié à notre espèce).

J’ose prendre pour prémisse, en me bouchant le nez, car les gaz qui s’échappent de cette vase sont méphitiques, que le but de la valeur d’échange (une des deux partie de la division de la valeur proprement dit, de la valeur en tant que telle) est l’accumulation d’une contre-partie de la valeur qui donne au surplus la capacité au moins d’un autre échange possible ; tandis que celui de la valeur d’usage est au contraire de se défaire, que ce soit après l’acquisition ou au cours de l’acquisition, d’un objet, fut-il de cette capacité d’échanges ultérieurs possibles, mais à perte. Je comprends que les gaz qui s’échappent de cette idée soient paralysants : mais il faut avancer, sinon, à choir en l’instant vous met en pâture létale. Posons un deuxième pas ferme en avant. Si le brouillard qui surnage sur ce marécage me laisse bien distinguer la dichotomie des deux formes de la valeur comme opposées du fait que chacune de ses deux parties stationnent quasi-définitivement chez chacun des protagonistes qui sont dans ce cas, absolument complémentaires, avec une pensée correspondante auto-suffisante, ou même autarcique pour chacun des partis, il laissera aussi transparaître les feuillages camaïeux du sexisme. En ceci que ce qui s’échange est plutôt le féminin et ce qui achète l’usage du sexe féminin, est plutôt le masculin et le met dans une position, sociale, affective, physique, telle qu’il puisse opérer cette transaction sans trop de pertes, sinon que son sperme dont il est destiné, de toute façon, à se défaire ! Mais… ne sont-ce pas là des conditions dites « patriarcales » ?

Aïe-aïe-aïe, ces moustiques ! Paf ! paf ! paf ! C’est toujours au moment où il va pour s’endormir que les moustiques réveillent le somnolant. Il y a eu au moins deux périodes de l’histoire écrite où régnait une égalité sociale réelle entre l’homme et la femme : ce qui laisse irrévocablement, une légère supériorité à cette dernière sur le premier pour pouvoir discuter physiquement d’égale à égal. Lors de ces périodes, en parallèle à une monnaie étatique plutôt destinée aux échanges entre États, il y a une autre monnaie, populaire, dont la caractéristique principale est que sa valeur d’échange diminue à mesure que le temps passe (il en faudra plus demain qu’hier pour payer la même chose). J’ose nommer cette monnaie « féminine », car par contraste, on remarque immédiatement que la monnaie de la domination « masculine » est, elle, au contraire, accumulative, quitte à inventer un système pour que cette accumulation se réalise alors même qu’elle ne sert à aucun échange, qu’elle reste sans échange proprement dit : l’intérêt.

On voit immédiatement que rares sont ces moments de complicité où l’échange se passe sans transaction dans laquelle la sexuation retrouve une complémentarité comme pouvoir de satisfaction paire et non pas duelle. Ces moments de complicités, je leur donne le mot de « duoté » ou peut-être de participation qui est le stade juste immédiatement suivant dans ces opérations de complémentarités entre les êtres et leur sexuation, le simple fait d’être doté d’un des deux sexes. Un exemple de participation ou de duoté est l’enfant qui tête le sein de sa nourricière et la satisfaction que cette dernière en retire : c’est un partage pair dont les modalités ne sont pas du tout équivalentes, mais essentiellement complémentaires. De même, dans l’ordre du possible, nous avons l’accouplement humain où les dominés sont les dominants, non pas chacun leur tour, mais ensemble.

Dans la progression de cette progression vers l’improgrès (on aurait une régression, n’est-ce pas ?) dans les relations entre êtres pensants, affectifs et sociaux, il y aura donc, après la participation ou « duoté », le « don » qui serait alors un cadeau de sollicitation au « partage » au sens que je lui donne dans le mot « participation » ; « l’échange » qui une réciprocité de dons plus ou moins différés et indirects, et la « marchandise » qui contient un « don » extraordinaire : la valeur — qui se divise alors en deux : l’échange et l’usage — qui est et contient précisément le caractère différé et indirect de l’échange pour soi. La valeur n’est crée que pour l’échange, pas pour l’usage, qu’on le comprenne bien. Il y a toujours usage, mais pas obligatoirement échange et on échange une chose, pas un usage ; on partage un savoir que le pingre peut vendre en passant par la valeur.

Vous voyez qu’on l’a traversé ce marécage !

Regardons maintenant en arrière : les sangsues n’aiment pas le sel, c’est le moment de sortir celui de la poche étanche et de s’en servir. Il me semble que j’ai oublié de mentionner quelque chose de pourtant important, mais que je ne pouvais qu’utiliser pour la montrer ; il s’agit du « jeu ». L’animal humain aime le jeu, même à l’âge adulte, comme les perroquets. Dans tous les cas, il faut être au moins deux. Le jeu a deux fonctions : donner de l’excitation (on se sent vivre) et maîtriser ou moduler l’angoisse suscitée par l’excitation ou encore l’angoisse de la vie courante. Le jeu permet de faire, par l’accaparement de la conscience, de qui ne serait pas accompli « à jeun ». Et même si on peut en jouer, ffigurez-vous que l’argent est le jeu pré-établi qui se passe des règles du partage. Comme nous sommes sur la terre ferme, je vous laisse à ces douces paroles….

Prochainement, je parlerai peut-être de la relation être l’angoisse de perdre, caractéristique de l’intérêt, et cette perte relative au passage du temps dont je parlais tout à l’heure en relation avec la quiétude sociale de la femme et le bien-être de l’enfant… si cela se passe, bien entendu !

De la marchandisation de la duoté

(je retourne ici un texte paru là http://debord-encore.blogspot.fr/2011/06/situationnistes-encore-un-effort-gerard.html et que j’ai trouvé incomplet. Il commence vers sa moitié et je l’écourte d’un bon dixième. La comparaison aurait été plus facile — et plus éducative — avec des couleurs, mais…)

Le spectacle est en fait un concept paradoxal. L’essai de 1966, « Le déclin et la chute de  l’économie spectaculaire-marchande » spécifie que le spectacle est devenu la catégorie critique centrale de la théorie situationniste (…) : « Le spectacle est universel comme la marchandise, mais le monde de la marchandise étant fondé sur une opposition de classes, la marchandise est elle-même hiérarchique. L’obligation pour la marchandise et donc pour le spectacle qui informe le monde de la marchandise, d’être à la fois universelle et hiérarchique, aboutit à une hiérarchisation universelle. Mais du fait que cette hiérarchisation doit restée inavouée, elle se traduit en valorisation hiérarchique, inavouable parce qu’irrationnelle dans un monde de la rationalisation sans raison. » Le spectacle correspond au fantôme de ce qui est vécu sans être dit ou décrit, comme explication de ce qui est vécu et pourtant fonde les rapports qu’implique un monde marchand, c’est-à-dire étrange, en en précisant la forme comme explication. La plasticité de la compréhension de l’esprit humain face à ce qui est étrange permet cette entourloupe du seul mouvement qu’il y retrouve un prétexte à un retour au calme. Ainsi, le spectacle satisfait par sa forme l’esprit humain insatisfait en reproduisant sans fin cette insatisfaction solutionnée sous sa propre forme spectaculaire. (…)

Citation : « La marchandise est hiérarchique. Cette hiérarchie désigne naturellement le fait que, entre les deux aspects de la marchandise que sont la valeur d’usage et la valeur d’échange, seule la valeur d’échange présente de l’intérêt pour le cycle capitaliste, et donc que la valeur d’échange est le maître, et la valeur d’usage le négligeable serviteur ». (…) Guy Debord préfère une métaphore plus guerrière dans sa thèse 46 de la Société du Spectacle : « la valeur d’échange est le condottiere de la valeur d’usage. » En soulignant que cette hiérarchie inavouable — et qu’il faut justifier par le spectacle — est au service de l’inavoué mouvement de la valorisation capitaliste — que le spectacle dissimule comme évidence naturelle —, l’essai formule exactement la thèse de Marx, que le mouvement du capital est le mouvement d’un « sujet automate » qui change d’état par simple déclenchement succédant à un déclic, de la forme argent à la forme marchandise, et de la forme marchandise à la forme argent ; mouvement dans lequel bourgeois et prolétaires ne sont que des agents de cette fonction qui se satisfait en dehors de eux-mêmes et qu’ils font leur.

Le terme de « sujet automate » est un terme qui, dans la tradition marxiste en particulier française, n’est pas connu. En effet, on trouve dans l’édition allemande du Capital le texte (traduit par Joseph Roy) : « Dans la circulation A-M-A’ [argent, marchandise, davantage d’argent], marchandise et argent ne fonctionnent que comme des formes différentes de la valeur elle-même, de manière que l’un est la forme générale, l’autre est la forme particulière, et pour ainsi dire dissimulées dans la marchandise, forme particulière où la valeur est dissimulée. La valeur passe constamment d’une forme à l’autre, sans se perdre dans ce mouvement. » Joseph Roy coupe ici la phrase allemande. La phrase allemande continue : « c’est ce qu’on appelle la transformation de la valeur en sujet automate ». La notion de « sujet automate » n’est pas indifférente. Cela veut dire en clair que le seul sujet capitaliste est la valeur, qu’il n’y a pas de prolétariat-sujet ou de bourgeoisie-sujet et que le capitalisme est un mouvement autonome, automate dont les bras et la cervelle sont des êtres. Marx est explicite à ce sujet. C’est pour proposer qu’il se supprime en tant que moteur de la substance matérielle de la valeur — la force de travail réalisée dans un temps — que Marx identifie le prolétariat en tant que sujet destiné à devenir pour soi alors qu’il était en soi, dans le cours du mouvement et conséquemment par son côté éphémère, ou d’une classe capitaliste, les bourgeois — en tant que créateurs de la substance spirituelle de la valeur, souvent à coups de fouets ou de prison, d’affamement ou de viols — qui seraient eux-aussi les sujets de la valeur — notion qui donne aux choses un caractère scissible en échange et usage (…)

Le spectacle informe ce monde de la marchandise, il œuvre à la cohérence affective de la société en proposant, alors qu’il l’impose, un rapport affectif aux choses qui devrait retourner aux êtres, une idéologique de ce monde de la marchandise (…).

Donc, la marchandise est hiérarchique. Quand on va jusqu’au bout de l’analyse de la marchandise par Marx, on aboutit à l’identification du mouvement de la valeur comme sujet automate et on aboutit donc à cette espèce de dépréciation des deux pôles de ce mouvement et des agents de cette fonction créée par l’humain qui les incarnent de manière empirique, comme étant une étrangeté. Étrangeté qui en revanche constitue la vulgate du marxisme traditionnel. Ce marxisme traditionnel qui date de plus d’un siècle, partait de la première observation de la misère, d’une opposition de classes alors qu’elles sont complémentaires, chacune produisant sa propre misère spécifique et une misère globale qui déteint sur la planète en tant qu’environnement vital.

Deuxième citation : « Le monde de la marchandise est fondé sur une opposition de classes » dont une s’estime la valeur marchande et estime l’autre la valeur d’usage, chacun dans son camp. Cette formule confirme à demi la formule précédente. Car pour Marx, ce n’est pas l’opposition de classes qui fonde le monde de la marchandise, c’est au contraire le monde de la marchandise qui fonde l’opposition des classes dont l’objectif de l’une de ces deux classes qui intègre la valeur d’usage — le prolétariat caractérisé par l’obligation de passer le temps de sa vitalité à la transformer en force de travail —  ne doit viser qu’à se ré-approprier la valeur marchande, loin de la reconsidérer. Encore une fois, sans parvenir aux mêmes avantages, bourgeois et prolétaires ne sont que des agents de fonction du cycle de la valorisation. Et on touche là à l’équivoque de la critique situationniste de la marchandise et de la notion de spectacle. Une équivoque que l’Internationale partage d’ailleurs avec l’ensemble du marxisme traditionnel, y compris dans ses courants hétérodoxes. J’ai tout à l’heure presque paraphrasé Georg Lukacs.

Ce dont il est en question ici, c’est du fétichisme de la marchandise, fétichisme qui consiste à allouer à une chose, de manière pré-établie, une valeur affective supérieure à celui qui la lui porte : cette affectivité en est la seule justification et satisfaction ; c’est l’affectivité qui conditionne le rapport entre les personnes et se sert de l’objet comme supériorité ou non, supériorité auquel on accorde une valeur et qui est cette supériorité-même. En prenant pour cible la société de la marchandise — société spectaculaire, société spectaculaire-marchande — l’Internationale Situationniste ne s’est pas trompée d’ennemi. Le moyen pratique qu’elle s’est donnée pour en opérer la critique est son refus radical du travail ; et par son refus radical, du rapport à l’activité vitale dans le spectacle, elle se donnait aussi les armes pour en faire une critique radicale, une critique issue de la racine des rapports de classes : la transformation du temps qui passe en valeur à travers l’activité vitale transformée en travail. Et l’Internationale Situationniste n’a pas évalué toute la portée de cette arme. Quand je parle de refus radical du travail, je pense par exemple au slogan « Ne travaillez jamais », tracé parait-il par Guy Debord en 1953 rue de Seine et qui lui était particulièrement cher, puisqu’il le reproduit dans le tome second de ses Panégyriques (1997 chez Fayard).

L’Internationale Situationniste a été conséquente, elle s’est donnée les armes d’une critique radicale de la société spectaculaire-marchande, en rétablissant immédiatement la position traditionnelle, et affirmant que de la lutte des classes est le phénomène second et la circulation des marchandises est le phénomène princeps. Mais elle a n’a pas avancé jusqu’à l’analyse du fétichisme de la marchandise, l’analyse de la forme valeur, l’analyse de cette emprise sur la globalité sociale, ce qui l’aurait amené à critiquer toutes les catégories des fétiches sécrétées par la forme valeur, les variantes de son adoration qui montrent au moins deux spécificités, suivant qu’on est ou non ici ou là : la forme bourgeoise et la forme prolétaire, c’est-à-dire : la valeur d’échange et la valeur d’usage ; et à la fois, selon à qui est laissé l’objet sur lequel ces deux formes de la valeur s’exercent  et qui spécifie précisément la forme de ce fétichisme.

J’ose résumer ce fétichisme par une expression patriarcale au possible : « La valeur ? C’est en avoir, bien sûr, et pouvoir prouver qu’on en a, fût-il par intermédiaires qui s’accordent sur ce fait que plus de deux n’y suffisent pas ! ».

De plus, chacune des formes est spoliée de la maîtrise de l’autre et revendique cette forme antagoniste comme son but, ce qu’elle perd en étant ce qu’elle est et ce qu’elle veut ré-acquérir. Ce qui a pour effet immédiat que chaque membre de chacune de ces deux classes ne peut comprendre un autre membre de sa propre classe que suivant ses espérances qui ne sont en rien la suppression de la valeur, mais l’acquisition du caractère antagoniste (le fétiche…) comme substrat de relation, de rapport ; et corrélativement, ne peut comprendre un membre de la classe antagoniste que suivant ces mêmes espérances, mais dont la modalité est d’être déjà acquise, ce qui ne répond en rien à ce qu’il lui est possible encore de faire.

La perception de ce manque est l’entame d’une critique de sa propre situation qui reste entachée de l’espoir d’atteindre jamais ce qui la provoque, jamais du seul fait de changer de classe et donc d’espoir, de fétiche. Or, seule la critique de la forme-valeur est susceptible de donner la clé des formes spectaculaires et de définir — décrire — la réalité de ces formes. Le spectacle nous montre simplement les espoirs possibles d’acquisition de gains, facteur de domination sur les êtres pris pour objet de cette domination — le rapport pré-établi — comme succès sans contrepartie, immédiatement là et indiscuté ; le fétiche de la valeur d’échange pour l’acquisition d’un objet, assez futile au demeurant, liés à la valeur d’usage de l’échange : la valeur d’échange se trouve justifié dans les images, les espoirs, comme adoration, comme fétiche dans le « spectacle » où un objet affectif, un délire, une passion, un amour manqué, fonde le centre de ce qui est, mais n’existe pas encore… et se poursuit sans fin dans la réalité de la vie, du temps qui court son cours court duquel il ne reste que le goût amère de la gueule de bois des images soulantes qu’on a du mal à vomir.

On trouvera donc dans ce spectacle, la protection de la marchandise suivant ses deux spécificités, contradictoires et complémentaires, qu’il devra réunir en image comme suppression de sa perception sensible marchande, dans une acquisition de la valeur d’échange gratuite, l’affectivité retrouvée à l’état pure et satisfaisante devenue substitutive. J’en reviens donc rapidement à ce puits gravitationnel de l’interchangeabilité de la valeur et de l’amour, où l’inévitable dépendance à l’Autre de son soi adopte la forme déstructurée de l’amour comme aliénation à l’Autre par l’ignorance volontaire de l’amour écrasé dans cette dépendance mal acceptée ou même carrément refusée. Le pouvoir malsain sur l’Autre n’est que l’habitude de se savoir mauvais en matière de relation à Autrui, comme pratique habituelle. Donc, le fétiche justifie ce pouvoir à la fois comme dominant et comme acceptation de dominé, réciproquement dans l’espoir correspondant à sa classe sociale : la réduction impérieuse, impérative et impératrice des relations, ici à la valeur d’échange, là, à la valeur d’usage des relations entre les gens.

Illusion, réalité… Dans les textes situationnistes, la teneur de  réalité  du spectacle n’est pas  toujours dépourvue d’ambiguïtés. La force d’attraction de l’interprétation psychiatrisante de l’aliénation n’a sans doute pas facilité les choses. De même, dans une brochure publiée il y a plus de quarante ans, on peut lire ceci (p. 10 de la brochure De la misère en milieu étudiant):« La mise en spectacle de la réification sous le capitalisme moderne impose à chacun un rôle dans la passivité généralisée, rôle qu’il assumera en éléments positifs et conservateurs dans le fonctionnement du système marchand ». Un appel de note permet à l’auteur de préciser que « ces concepts de spectacle, de rôle, etc., sont employés dans le sens situationniste ». Mais ce « sens situationniste » ne permet pas vraiment de déterminer s’il s’agit ici d’une illusion théâtrale ou d’une emprise réelle, car, de fait, l’objet du drame est l’emprise affective sur le sens du réel et l’humain est un être dramatique : seule la forme imprègne son âme et son âme l’absorbe comme l’encre sympathique le buvard. (…)

Il est clair qu’en comprenant le mouvement de la valeur en tant qu’automatisme affectif et pour autant cambiste, et l’emprise de la forme valeur sur l’ensemble de la composition sociale de sorte à se retrouver dans chacune de ses deux formes fondamentales (échange et usage) dans deux comportements sociaux répondant l’un à l’autre, indispensable l’un à l’autre, chacun avec ses avantages et inconvénients inhérents à ses incapacités de retour à l’unité, on risquait d’élucider la lutte des classes comme une lutte interne au mouvement du capital, et le renversement d’un des pôles de ce mouvement comme une simple redistribution spectaculaire des rôles au sein d’une formation sociale toute aussi capitaliste. Ce qui donne, pour approcher le socialisme réel, des outils autrement plus performants que les notions de « déformation bureaucratique » ou de « dégénérescence révisionniste ». La thèse 17 de la Société du spectacle de Guy Debord qui dit : « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » condense le concept de spectacle. Son développement met en évidence la critique radicale par Marx du fétichisme, et en quoi il permet une interprétation théorique du fétichisme. (…)

Les premières occurrences du concept de spectacle mettent l’accent sur la séparation. Séparation entre le spectateur et le spectacle, séparation entre la réalité de la vie vécue et la vie spectaculaire, séparation réelle entre eux des spectateurs qui n’ont de liens que par et dans le spectacle. Ces formulations justes permettent de comprendre la désignation d’un écart entre ce qui est réel et ce qui est illusion, entre ce qui est de la terre et ce qui est du ciel, entre ce qui est vérité sensuelle et ce qui est croyance religieuse, ce qu’il en est du spectacle. L’illusion est ne pas voir ce qui est, l’hallucination est voir ce qui n’est pas.  (…) La thèse 4 de la Société du Spectacle de Guy Debord : « le capital n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social médiatisé par des images ». (…) Le capital n’est pas une chose, mais un rapport social médiasé par les choses devenues idées, ce n’est pas une somme d’argent, mais de l’activité vitale transmutée en argent, valeur qui entre dans un cycle où elle transforme les choses en marchandise, pour se transformer à son tour en rapport à cette activité vitale et se présenter de nouveau sous la forme d’argent. Au cours de ce cycle, elle aura augmenté du temps mesuré, mais perdu. Et elle aura augmenté grâce à l’activité vitale humaine — transmutée en « force de travail » — qui aura été dépensée.

(…) Voir dans une marchandise quelconque un produit particulier, c’est se faire une illusion. La marchandise, fruit d’une dépense de temps humain transformé en valeur d’échange, n’est pas un produit particulier présentant la seule valeur d’usage, (…) c’est une valeur d’échange qui se présente dans un produit particulier comme valeur d’usage. La marchandise c’est ce qu’on peut ne pas voir, mais que l’on paye : c’est la transmutation, par l’apposition d’une charge affective ou vitale — faim, soif, froid, intempéries, renouvellement de l’obsolète —, l’activité vitale humaine en valeur. Et ce qu’on voit de la marchandise, c’est une illusion : c’est un cadavre, le squelette de cette vitalité rongé par le vers de l’usage avant sa sortie de la chrysalide de l’échange, nettoyé des chairs corrompues de l’affectivité débile. L’objet comme tel, a peu d’intérêt du point de vue de la valeur. Cet intérêt négligeable est de plus en plus négligé, puisque l’intérêt réel, la valeur d’échange, est de plus en plus fort dans les marchandises d’aujourd’hui. On peut reformuler cela en disant que le travail humain, tel qu’il se manifeste dans la production des marchandises, n’a d’intérêt pour le sujet automate qu’en tant qu’il se cristallise en valeur, en valeur dont la visibilité se réalise dans son obligation à l’échange, obligation unidirectionnelle, que vous soyez ou non d’accord avec un tel contrat.

Le « travail abstrait » de Karl Marx est cette réponse que se donne à elle-même la valeur pour ce qu’elle est : une spéculation sur la cristallisation de l’affectif prise pour matérielle, non parce qu’elle n’est pas réelle, il n’y a rien de plus réel au contraire, ni parce qu’elle serait immatérielle, elle peut être au contraire extrêmement matérielle (…). En fait, ce « travail » est abstrait parce qu’on ne le voit pas : il est un objet de pensée, alors qu’il est une véritable réalité sociale et reste pourtant non-pensé, réellement (…). Il apparaît cependant comme symptôme, une étrangeté qu’on refuse de reconnaître comme signe d’une maladie et que l’on cherche à guérir sans guérir la maladie. Il est un objet de pensée, encore une fois, comme étrangeté immédiate, un mystère dont on soulève à peine le voile : la valeur de la marchandise.

J’espère pouvoir revenir sur l’évolution de ce cycle « duoté —> participation —> don —> échange —> marchandise ».

Criardes gardes

Comme je l’ai souligné, l’angoisse se manifeste à la fois à partir d’image et est génératrice d’image. Qu’elle génère des images n’est pas une spécificité qui lui est exclusive ; la joie, la mélancolie, la colère provoquent aussi bien l’émergence d’images.

Ces deux modes — subir et générer — font un ping-pong dont la balle saute avec joie de la raquette à la table, de l’un à l’autre ; le joueur-double qui s’y affronte tente de ne pas l’augmenter en évitant qu’elle tombe à terre… allez-vous en savoir pourquoi, sinon que c’est la règle du jeu.

La règle du jeu a pour substrat que la vie doit se consumer, énergétiquement parlant, elle doit SE dépenser en mouvement et comme on en sait pas quoi en faire, elle angoisse et trouve à se mouvoir à travers des jeux où cette angoisse trouve une forme de maîtrise et se consume à la fois. Le résultat qui en résulte est un plaisir, bien évidemment, mais de cette sorte qu’on nomme plaisir-angoisse : le fait que l’angoisse bouge, soit agile, frétille, se bouscule, pétille, ne soit pas immobile (elle est immobilisable et immobilise par essence) procure du plaisir, amène la joie, le sourire, sinon même une forme de grâce.

Je vais exploiter l’image du ping-pong : le joueur-double ou les deux joueurs, la raquette, la balle, la table et son filet, le sol et la règle ; l’ensemble formant le jeu dont on peut découvrir la raison de l’existence qui est à la fois de satisfaire à l’énergie, le mouvement, dans un but, la satisfaction et ici, aussi bien, la confrontation et la participation à l’obtention d’un meilleur — l’Autre étant indispensable — et la certification de ce meilleur toujours remise en cause.

Dans le stade du jeu il y a plusieurs étapes : la découverte, l’apprentissage, l’entrainement, le perfectionnement, la maîtrise. Pour pouvoir me permettre d’écrire ce livre que tu lis, cher lecteur, ce n’est pas que je maîtrise plus ou mieux mon angoisse, mais que je n’ai pas la même que celles qui roulent cette société ; ce qui me donne la possibilité de voir ces dernières, tout simplement. Et si cela peut aider….

Je suis un homme tout à fait moyen, je n’ai pas une intelligence particulièrement importante, un « QI » élevé comme on dit, je me trouve confronté très vite à des limites d’abstraction, surtout mathématiques (à grand peine, l’équation du second degré me paraît déjà incroyable) insurmontables et j’ai parfaitement conscience, sans le comprendre, cela va sans dire, qu’il y a des gens sains qui comprennent des choses qui m’échappent totalement. Mais, j’ai orienté ma vie vers des jeux qui se sont montrés de plus en plus différents de ceux de mes contemporains que je trouvais — et trouve encore — assez mièvres. La question qui vient est : pourquoi de tels jeux ici et tels autres là, pour telle et telle satisfaction… et insatisfaction ? J’en ai conclus que j’ai orienté mes angoisses dans des directions éloignées que celles qui fondent cette société, sans plus me préoccuper du fait de vivre. Oh ! ne croyez pas que je sois très différent ! Non ! Ce n’est qu’une simple touche de terre de Sienne qui vient casser un blanc : une goutte suffit. Cette goutte de teinture est que j’ai considéré la vie comme un JEU où l’idée princeps est de s’y adonner avec une profonde conscience (profondeur qui se révèle alors une certitude qui s’ignore) qu’un proverbe d’angoisse précise en disant : « tant qu’on vit, il y a de l’espoir », encore que cet « espoir » est déjà la constatation que cette confiance que je mentionne se pose en doute. Et croyez bien que j’en ai joué des jeux dans ce grand jeu.

Nous voyons là une préoccupation tout à fait différente que celle qui oriente le fleuve de la vie de cette organisation sociale ; et je pense que c’est là aussi la source de ma solitude : personne ou si peu et si rarement — plusieurs compagnes (grand merci à elles !!!) et un ou deux hommes — pour jouer avec moi à UN jeu où la vie est mise en balance pour une satisfaction dont on ne connaîtra la teneur, la vertu et la puissance que lorsqu’elle arrivera, tandis que cette quête du Graal en sera une au moins aussi forte, variée, variable, surprenante, étonnante, curieuse et posant à réflexion.

Jouer consiste aussi à poser le cadre du jeu. C’est une démarche enfantine : on établit les règles, certes, mais on met aussi les conditions matérielles qui vont permettre au jeu son possible ; et mieux on organise ce cadre et meilleur le jeu sera, à ceci près qu’il y a une limite qu’il faut éviter de franchir, limite qui guindera les possibles de telle sorte que ce jeu n’aura plus assez de liberté pour se vivre. On voit tout de suite que le jeu a besoin d’une liberté qui lui est intrinsèque, qui pose SA condition de plaisir ; on veut trop l’ignorer. D’autre part, si l’intelligence se remarque dans les dispositions prise pour que le jeu se vive avec satisfaction (pleurs, colère, mélancolie, amour, joie, etc.) comme mouvement vivant de la vie, elle se remarquera aussi par les flous qu’elle saura laisser pour ne pas SE brider au cours du jeu. Et en même temps qu’on se trouvera confronté au fait de gagner et de ne pas perdre, l’empathie ressentie pour le collègue qui joue avec vous, vous donnera la satisfaction de ne pas trop gagner pour que la satisfaction vécue ne s’entache pas du gras de la malveillance. Hors cette malveillance, ne l’oublions pas, les moyens sont trop souvent sans correspondance avec le but, comme construction d’un monde d’empathie où le mouvement est continuel, fluide, fluctuant, incertain.

La sexuation détient une grande part dans ce jeu de la vie. Un des jeux qui englobe beaucoup d’autres aujourd’hui, est d’ignorer la sexuation, le simple fait d’être doté d’un des deux sexes : l’empathie — qui est un plaisir ! — est réduite à la souffrance, ce qui est pénible et source de séparation. Pire : la sexuation a une part active dans le jeu de la vie. Les moyens de l’ignorer sont multiples et soulèvent force angoisse et angoisses… mais c’est LE jeu de cette organisation sociale. Elle est pourtant une immense source de satisfaction, principalement lors des moments d’empathie arrivé à un point tel qu’on en perd sa propre conscience.

On construira le jeu en vue d’une participation la plus impliquante possible des collègues de jeu. Les règles seront majoritairement admises pour être manipulées en vue de cette participation impliquante et l’éveil y est indispensable pour garder la souplesse des possibles se mouvant autour d’elles. La prise de l’esprit, sa captation dans le mouvement du jeu fait la teneur du jeu, son aspect palpable, sa consistance. Je me souviens d’un jeu, alors que j’avais peut-être dix ans, où, dans le coin triangulaire aigu d’un bac à sable, nous étions dans un sous-marin et j’étais aux commandes : nous étions DANS le sous-marin, enfin… moi, mais cela n’aurait pas été possible sans mes deux collègues de jeu. Nous entendions tout : sonar, moteur, bulles d’air dans l’eau, l’eau autour de nous, la profondeur, les dangers : nous vivions la vie à travers ce jeu. Cela avait duré une éternité, peut-être cinq, peut-être dix minutes, mais c’est là que j’ai découvert le jeu et son caractère obnubilant, très semblable à la lecture… mais à plusieurs !

Un inconvénient majeur, dans la diversifications des jeux, est de ne pas devenir spécialiste, de quoi que ce soit, mais de jouir du jeu jusqu’à une saturation qui ne veut pas aller au-delà d’elle-même. Et à la fois, par la redondance des conditions du jeu, de percevoir des sortes d’indispensable et notamment de la liberté et de ses exigences minimales d’expressions : le contexte du jeu et son cadre. À un stade social supérieur, c’est-à-dire au niveau d’une organisation sociale avec gouvernement, loi, police, prison, hôpital, etc., les possibles de jeux possibles reçoivent des restrictions sociales, notamment, relevant de la simple existence : étancher la soif (chaque mammifère commence sa vie par le liquide !), combler la faim, protéger du froid et abriter des intempéries. Nous avons là les bases enfantines des possibilités du jeu, je veux dire les fondamentaux dont l’enfance ne se préoccupe pas lorsqu’elle peut vivre les conditions « normales » d’une enfance gaie. L’âge adulte n’ayant la maturité nécessaire de ne plus se préoccuper de ces conditions minimales à la fois pour lui-même et pour cette enfance qu’il engendre. Ainsi formulée, la vie sociale prend une couleur sensiblement plus terne que les criarderies d’une télévision.

Le but du jeu est de soulever une angoisse, c’est-à-dire un mouvement du vivant a-priori non-maîtrisable, de le manipuler, ensemble ou seul, de sorte que ce mouvement se manifeste, finalement, sous la forme d’un plaisir, partagé, où le gain consiste à la disparition de cette angoisse. La différence entre l’amateur et le spécialiste se conçoit rapidement en la capacité d’une maîtrise plus ou moins exercée volontairement et de manière assidue, dans un jeu particulier. Ce n’est qu’un détail restrictif de la capacité de jouer qui, elle, est universelle et n’oriente, hors les jeux co-participatifs, dans l’implication mise dans ce jeu, que dans et par la notion de gain personnel. La force d’un jeu consiste donc dans cette capacité innée d’implication qu’il contient. On remarque alors que le but du jeu n’est pas le gain, mais le jeu lui-même et en ces sens tous les coups sont permis. Il suffira d’ajouter au jeu un objet affectivement important pour que le jeu gagne en relief montant parfois à des points dépassant la vie que l’on met en dette. L’importance de l’excitation que l’on attend d’être soulevée par le jeu est relative à la teneur de l’affectivité qui y est impliquée. Ce mouvement émotif, l’excitation, est le centre du jeu, mais on la regarde toujours en coin, le visage tourné à droite, les yeux subrepticement tournés à gauche de crainte qu’elle ne perde en intensité. Un de mes jeux étaient précisément de jouer de cette excitation en la rendant encore plus palpable, présente et immédiate par la description de l’angoisse qu’elle soulève, car l’humain est tel qu’il a peur du mouvement du plaisir du fait qu’il ressent le mouvement comme une angoisse ; et comme ce plaisir est un mouvement, il associe ce mouvement à l’angoisse, de ce qu’il vit… Il ne fait donc pas les choses en vue d’un plaisir, dans le but de la satisfaction, mais dans celui de satisfaire ce qu’il escompte du but atteint. C’est l’animal le plus curieux de la planète.

L’implication dans le jeu est par essence angoissante. Une multitude de moyens « techniques » sont utilisés pour circonscrire cette angoisse devenue excessive. Et à la fois, ces « techniques » sont des augmentateurs d’intensité ludique. On parle des drogues et le son de cette étrange musique assexuée sort des bouches de ceux qui ne tolèrent pas le mouvement et veulent imposer l’immobilité en lieu et place de cette motilité de l’angoisse, qu’ils rendent sans solution, considérant que cette angoisse vivante n’a pas lieu d’être prise en considération dans les calculs d’une vie sociale ou personnelle et que la seule indiscrétion de ces « techniques » est l’individualisation de la solution de l’angoisse. Ayant pour base ce qui pourrait NE PAS soulever d’angoisse mettant en jeu la vie propre à l’individu en le contraignant à des bassesses, telles que la salariat ou de punir selon un cadre rigide l’Autre pour des fautes que ces contrantes ont suscitées, les jeux de l’angoisse n’ont rien de particulièrement dangereux pour l’espèce, la nôtre, bien au contraire !

Réfléchissons un peu. Quand donc notre espèce se met-elle en danger, soit individuellement, soit collectivement ? Quelles sont ces circonstances que l’on peut observer où l’espèce se met en danger et que fait-on, en plus ou en moins, pour cela ? Soit accélérer la dégradation, soit la diminuer. Les guerres, bien sûr, la chevalerie, la protection du Temple, celle des banques ou plutôt des comptes de ceux qui ont pu y déposer davantage que quelque chose, la production des marchandises et leur circulation — principalement celle de la force de travail dans les « auto »-mobiles — et celle des « énergies » qu’elles soient fossiles ou radio-actives. Tout cela fait parti comme d’un « background » existentiel, un arrière-fond indispensable à la continuation même de cette organisation des jeux qui en restent. Et sortiriez-vous des limites de ces jeux — tel que de refuser de vendre sa « force de travail », sa vie transformée par la logique marchande en parcelle négociable sur et dans un marché de dupes plus ou moins conscientes de leur rôle — que des dispositions précises vous obligeront à renter dans le rang ou vous en écarteront raidement par une mise au placard, à deux ou trois dans un espace de 3 mètres sur 4, des barreaux aux fenêtres. Mais rien, au grand rien, ne sera entrepris pour que l’angoisse que soulève cette organisation de l’angoisse vitale dans sa forme sociale, ne suscite pas davantage d’angoisse, c’est-à-dire ne mettent pas davantage en péril la conscience de soi que l’on a de soi, du seul point de vue d’être vivant en vie.

L’ami qui se « drogue » résout deux problèmes : son incapacité à jouer de son angoisse sinon que « techniquement », et celui d’en avoir, un temps, la satisfaction. Il faut avoir été alcoolique pour parler de l’amour de l’alcool, je dis bien « amour de l’alcool », cet amour que l’alcool vous fait vivre en vrai. Je vous fait sous-entendre, bien sûr, que le problème des « drogues » est donc une question d’amour : qu’est-il plus angoissant que de ne pas aimer et d’être aimer en retour ? La solitude est le stress princeps de l’humain, comme de l’âne d’ailleurs. Les criarderies de la télévision s’emploient à bien le cacher, ce princeps.

L’ébauche hasardée

Finalement, il y a de fortes chances que je me trompe et vous trompe tout autant. L’être humain n’a rien à voir avec ce que j’en pense et ce que j’en pense est ridicule quant à lui/elle. Idiot et idéaliste que je suis. Ce n’est pas parce qu’on rencontre de temps à autre, temps dont les intervalles correspondent à peu près à la distance nécessaire pour parcourir la distance d’ici à Jupiter, à vitesse moyenne, une ou deux personnes dans sa vie, qu’il faut de suite en déduire que le reste du monde est une pourriture, à peu de chose près. Ou plus, si, c’est une pourriture, à ces deux exceptions près. Ne me dites as le contraire : où allez-voust trouvez, aujourd’hui,  — je dis bien aujourd’hui — un endroit de cette planète qui consomme grossièrement en trois mois l’équivalent de ce que la nature, sa nature à cette planète — imaginez que cet être humain est capable de procéder à un tel calcul sans qu’il puisse remédier à ce problème qu’il pose et se pose comme existentiel, contentant une solution et qu’il continue comme si de rien n’est — demande de réaliser en une année pour tout ce qui y vit, où allez-vous trouvez, dis-je, un seul endroit FRAIS, non pollué par un quelconque — sinon que pour répondre à une production industrielle établie en vue de l’appât du gain qui sordide tout le reste — bruit ou produit chimique issu de ce seul esprit d’observation rendu dément par ce même appât du gain ? Hein ? Dites-le moi ? Indiquez-le moi ! En conséquence, je suis stupide de me considérer comme un représentant, ainsi que les deux ou trois personnes dont je parlais tout à l’heure, du genre animal auquel j’appartiens entre 7 milliards d’individus : quand je suis né, il y a soixante années, nous étions deux fois moindre : en soixante ans ! Je suis stupide, borné, aveugle et idiot. Tant pis pour moi et je dois être plutôt de ce genre de variation de cette nature qui procède souvent à des essais pour voir qu’il lui est possible de s’orienter vers ici ou vers là-bas, pour voir. M’enfin… je ne serais bien dispensé d’être cette expérience in vivo, car elle est assez pénible à vivre ! Imaginez que je dusse supporter toutes ces avanies, que vous dussiez supporter à ma place toutes ces turpitudes liées au salariat, par exemple, avec ses flics qui tabassent pour la même feuille de paye d’autres qui ne sont pas content de la leur ; ces juges qui sélectionnent soigneusement ce qui doit ou non aller en prison sous prétexte que ce ne sont pas eux qui font les lois, mais d’autres qui n’y iront jamais parce qu’ils sont pas si bêtes de faire des lois qui les y mettraient ; et ces derniers de bien cadrer les récompenses, ou la répartition des richesses globalement produites — qui ne correspondent généralement qu’à très peu au stricte besoin de vivre pour jouer de cette vie : ce serait si dégradant de jouer comme des bonobos,, non ? — à ceci près que certains doivent êtres égaux entre eux pour ne pas se sentir égaux à de plus pauvres et d’organiser l’ensemble de la vie sociale suivant cette distinction finalement assez subtile dans les mots, mais assez pesante dans la réalité, surtout pour les pauvres qui ne le sont, non pas seulement du point de vue de cette richesse globale, mais surtout de la mainmise qu’ils n’ont pas — comme je me suis imaginé que cela devrait pouvoir se faire à contrario — sur leur propre vie de sorte à pouvoir en faire ce qu’ils en veulent : non, ils doivent aller au travail pour avoir l’argent qui va leur permettre de payer le loyer de leur abri, la piètre nourriture qui va les sustenter et les distractions du même genre dont ils vont détendre leur esprit et leur corps. Quant à l’amour, vu que cette richesse est précisément la correspondance de ce que l’ensemble de la société s’accapare en la transmutant en cet argent dont la répartition est si égalitaire, suivant ce qu’on est capable, inversement, et que ce qu’il leur reste est bien chiche, la division d’une telle quantité le réduit à une tension bien maigre et donc une satisfaction bien maigrichonne : certain même y renonce et préfère devenir obèse, pour moyen comme un autre de résignation. Et si vous n’êtes pas content, vous crevez. Vous voyez ! je n’invente rien, ecce homo, pire que la vision de Nietzsche. Ne me dites pas le contraire ! Ou alors vous ne regardez pas la télévision, vous n’écoutez pas la radio, vous n’avez pas l’Internet, vous ne lisez pas les journaux, vous ne conduisez pas de voiture ou de motocyclette, vos enfants ne vont pas à l’école, n’ont pas accès à une crèche, vous n’avez pas de travail, votre femme n’a pas de douleur liée au cycle œstral, votre homme n’a pas de problème lié à sa spécificité sexuelle, votre fille ne s’habille pas sexy, votre garçon ne visionne pas de porno, vos enfants ne sont quasiment pas majeurs intellectuellement, affectivement et socialement peu après la survenue de leur puberté qui ne les perturbe en rien — ils sont sages, en somme, obéissant et compréhensifs, disciplinés, doués et respectueux de l’expérience qui pèse avec votre âge, ont le goût de l’aventure sans avoir celui du suicide, possède et sont possédés par le sens de la musique ou de la poésie en général qu’ils pratiquent, eux, celui du moi-nous comme aussi prenant que le moi-je, le sens de la gratification du partage et de l’œuvre commune pour le commun — malgré cette forte charge hormonale que d’aucun veut y apposer le mot amour — c’est si sale l’amour, pour cet aucun —, votre maison n’est pas en parpaing et en plastique, vos meubles ne sentent pas les arômes chimiques d’une autre pays et n’empestent pas votre cuisine, votre sang n’est pas empoisonné sur quatre génération avec son bisphénol A, et vos aliments ne sont pas irradiés sinon aux rayons gamma pour des raisons de conservations, au moins aux matières radio-actives qui n’ont pas envahi cette pauvre planète dans le moindre de ses interstices que vous ne retrouvez pas dans le tabac que vous fumez avec tant de tendresse, ni dans cette boisson qu’on nomme encore du vin, pour autant qu’elle ne soit pas déjà diluée de résidus phyto-sanitaires, du fait que vous ne savez ni ce que vous pouvez attendre de la vie, ni en faire autre chose que ce qu’on vous indique de faire ou oblige à faire ou pensez devoir faire, ni avez entrevu, à moins d’un lointain rêve, quelque bribe d’un bonheur sur lequel vous n’osez même plus poser le nom, ni le votre ; d’ailleurs ce que vous vivez est le bonheur, vous en êtes persuadé ! Et vous avez raison, parfaitement raison, je suis obligé de vous le concéder : mon idéalisme une corruption de la vraie vie, j’en ai maintenant parfaitement conscience. Et si je suis triste, je n’ai qu’à m’en prendre qu’à moi seul ! Arrivé à mon âge, je ne sais pas si je parviendrai à rectifier le tir de la précision de ma pensée, tant les mauvaises habitudes de l’azimut de mon canon intellectuel qui voit ses embases rouillées par un positionnement toujours identique, tenace et persévérant, sur lesquelles la rosée matinale avait pourtant tant rafraichit la chaleur de l’entrain et en a corrompu par son immobilisation le fer en son dérivé oxhydrique, devenu vieux et toussif, atteint de la scrofule de l’obstination erronée et boursoufflée, puit donner encore quelque satisfaction intellectuelle à tant de fané pour lequel on en a plus rien à faire tant il est indifférent. Si, il reste la cuisson, après le trempage, de ce qui est devenu sec, mais je le laisse à d’autres : les mauvaises habitudes rendent aussi la digestion fragile, délicate et facilement perturbable : j’en resterai aux salades composées, si vous le voulez bien…

Absolument inutile

Le plus dur, dans la tristesse, c’est qu’elle s’accumule jour après jour, sans rancir, en englobant la personne dans un cocon affectif qui arrive à un point tel de développement dans son épaisseur périphérique, qu’il isole aussi socialement. Il arrive que je ne sache plus ce que je fais là, à quoi je sers, que je me sente totalement décalé et que les gens me regarde comme si je puais, littéralement, dispersant une odeur qui les écartent de moi. Véritablement, les jeux auxquels nous convie la simple convivialité deviennent sinon ridicules, pour le moins inutiles.

L’environnement prend une ampleur qu’il ne devrait pas avoir, comme cette « écoute holistique » des équidés pour lesquels un son n’a pas plus de signification qu’un autre, du moment où il n’indique pas un danger répertorié comme tel. Et cela est gênant, car le monde est plein de bruits idiots — essentiellement basés sur le bruit que génère le moteur à quatre temps et le 50 Hz des moteurs électriques — qu’une conversation avec quelqu’un vous fait oublié alors que seul, ils prennent une place amplifiée par la résonance — sans préjuger, bien sûr, de leur nécessité plus ou moins douteuse — de cette solitude. Et c’est très pénible, car on se sent alors réceptif à tout, pour ne percevoir que des déchets de relation « humaine », le bruit que font les autres.

Cela vous pousse à pénétrer dans un état de révolte contre lequel vous êtes obligé de vous résigner sur deux points essentiels : cette révolte est inutile, et elle est contre-productive, comme on dit de nos jours. Il est absolument inutile de vous révolter contre la solitude, cela vous mène au suicide social et conséquemment physique ; et de vous révolter du fait que vous êtes seul ne rend pas plus sociable pour autant, et bien au contraire : vous ne faites que vous rendre davantage incompréhensible, car tout le monde est convenablement adapté, dans cette société des humains, et il n’y a aucune raison de mettre les gens dans la leur, de solitude, alors qu’ils n’en perçoivent rien et que de percevoir la vôtre les met plutôt dans la gêne qu’autre chose. Et cela signifie aussi que vous n’êtes pas capable de vous adapter au monde, quand bien même ce monde est pourri ! Pour moi, ce monde est si pourri que les gens ont absolument besoin de toutes les images qui le cachent de sa réalité. Mais qu’y faire ? Le penser est vous isoler au surplus.

Mais je retrouve cette même dichotomie entre la résignation de ma révolte et cette propension des gens à cacher la réalité vivante en y apposant des images qui ne signifient rien, à peine érotiques, souvent brutales, humiliantes, etc. Il vaut mieux cacher le monde que de le vivre réellement, n’est-ce pas ? Un tel monde est — serait — si déprimant !

N’empêche, la solitude s’accumule sans solution individuelle, comme la conséquence d’un parti-pris, d’une orientation qui encline à augmenter son inclination à mesure qu’on y avance. À l’aune de la marche du monde, je me demande si, elle aussi, répond à la courbe mathématique de l’exponentiel ? Auquel cas, une fin sera d’autant plus immédiate que je m’en rapproche !

J’aime la vie, j’aime la sensation de la vie et celle du vivant qui m’entoure. Le monde humain barbouille cette sensation de couleurs qui en divertissent la perception en affirmant qu’elle est d’autant plus authentique que les couches de couleurs s’amoncellent les unes sur les autres jusqu’à faire disparaître la sensation initiale, qu’il a perdue. La vie que j’ai menée, jusqu’à aujourd’hui, a été, au contraire, d’atteindre au mieux la source claire et douce de cette sensation pour en ressentir davantage la vivifiance. Trompé ! je me suis trompé. C’est pas celui-ci, le chemin que j’aurais dû emprunter, celui qui aurait dû orienté mes pas, le désir du plaisir nourrissant le courage de l’atteindre ! Nul retour en arrière n’est possible, bien évidemment et rien n’est à refaire. On naît sans l’avoir demandé, on dit nous avoir donné la vie alors qu’on nous l’a imposée — je n’aurais eu rien à dire si j’étais né idiot, ou vache ou dauphin ou puce —, je dois m’adapter à des règles humaines qui sont délirantes du point de vue de l’affectivité, de la sexuation, de la résolution pratique de problème simplement liés à l’existence — amour, jeu, abri, nourriture, etc. — et je dois payer pour cela, comme un dû. Et si on propose ce qui vous semble un mieux, soit il est immédiatement détruit puisqu’il remet en question l’organisation des adaptations à la société-même, soit il est ignoré car il bouleverse des espoirs de gains, de domination des uns sur les autres et des institutions qui corroborent cet ensemble, soit on vous jette en prison comme pervers sexuel augmenté d’un fainéant, d’un terroriste et j’en passe.

L’aliénation princeps a lieu lorsque le sujet devient — pour une raison ou pour une autre — objet, c’est-à-dire, lorsque l’être n’a plus d’emprise sur son devenir, dans le cas de l’être humain. L’état dans lequel cette étrangeté se réalise — de même que le viol, par exemple, dénie un sujet par un autre sujet ; ou bien, lorsque ce sujet se sent l’objet du temps sur lequel il n’a pas d’emprise, le sort — peut correspondre à ce sentiment de mortification par opposition à l’Éros, qui est la vie jaillissante dans son excitation, l’érotisme, dynamique dynamite.

De toutes façons, on est tous foutu, car il faut d’abord se savoir sujet pour SE réaliser en tant qu’objet et reconnaître si cela en vaut la peine. Et de la coupe aux lèvres, le délice du poison de tes yeux, de tes yeux verts, lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers. n’est pas encore passé avant d’être bu !

Ce qui importe c’est les moyens de l’aliénation, comment l’objet-sujet n’est PLUS sujet. Le salariat, la marchandise, la fiche de paye, sont autant d’humiliations qui réduisent le sujet à un objet… et on ne peut attendre d’un objet qui ne se sait PLUS sujet de redevenir un sujet.

Chaque jour, dans chaque journal, il y a au moins une page qui indique l’urgence que l’objet-sujet redevienne sujet. Il n’en est proprement PLUS capable. Il s’agit seulement d’une question de masse ; je répète, il s’agit seulement d’une question de masse. Le rapport des masses de l’aliénation (des objets) SUR les sujets est tel, que ce « sujet » y est enfoui, comme une carcasse de navire échoué sous la vase. On le retrouvera peut-être un jour, mais certaimeent, sous un autre temps.

Pour que l’ébrouement du sujet disperse cette vase de la marchandise — qui est ÉNORME car elle implique une rapport social établi, corroboré et participatif — il faut d’abord qu’il ai conscience de lui-même et l’objet de la marchandise est précisément d’opérer efficacement cette immobilisation, jusqu’à ses derniers soubresauts.

Un « jeune » sur cinq se dit en état de solitude alors que la marchandise à mis sur le marché tant de moyens de « communication ». Près de la moitié des femmes « cadre » — qui ont donc accédé à une indépendance financière (n’allez pas comprendre le contraire de ce que je veut dire, bande le malpropres !) — sont SEULES. L’érotisme qui les oriente dans la satisfaction sexuée de la vie est réduit au ridicule : la mort de l’âme règne dans l’âme de la vie.

La solitude est comme le viol : on devient peureux de l’autre, car il s’agit d’une souffrance que cet autre a induite et dont on est tributaire, pourtant, de la disparition, par une dose accrue d’amour, demande si forte qu’elle en devient incommensurable. Elle fragilise le sujet en le brisant dans les incertitudes de ses sensations dont il ne sait plus faire le tri des sociales et des importantes et des accessoires et des idiotes et des pas-sûres et des comment-faire et des j’ose-pas et des tu-vaux-rien et des inutile-les -choses-ne-changeront-pas-d’un-poil… la solitude met la personne sous une tension qui se meut en cette incertitude car cette tension ne repose sur rien d’autre que soi. Certains deviennent violent, car elle est difficilement supportable ; d’autres la retournent sur eux-mêmes et se rongent.

À cela s’ajoute la lourdeur d’une fatigue quasi-permanente. La solitude empreigne à la manière de cette croissance que l’on observe des champignons dans une boîte de Pétri, tous les interstices du corps, les recoins des cellules, les espaces libres de pensées. On se lève, le matin, et on a envie de pleurer. On constate que ce n’est pas la société qui ne veut pas de vous, mais vous qui ne voulez pas de cette société et que cela semble irrévocable. On est encore capable de rencontrer des gens extraordinaires, qui vous plaisent, que vous trouvez beaux et intéressants, mais on se sent soi-même vide, une coquille vide, dépourvue du répondant nécessaire pour rendre à cette vie sa palpitation, en goûter son suc, en résonner la pétillance et la faire rebondir au surplus, comme il est normal de la vie qui rencontre une autre vie qui lui plait : voyez deux enfants ! deux chiens qui se reconnaissent ! On constate bien que leurs yeux pétillent de vous voir — ce qui les rend d’autant plus intéressants — encore qu’on ne puisse y répondre et qu’ils s’en vont, comme un goût de trop peu dans la bouche, ce goût que chacun connait bien, de l’espoir trahi. Vous entrez alors dans la catégorie des gens inintéressants et la prochaine rencontre se fera à travers des lunettes de soleil que l’on gardera sur le nez, car la vraie vie que l’on voudrait représenter pour eux, ne brille pas en suffisance pour être regardée de ses propres yeux.

On se sent affectivement agonisant. Oh ! cela ne veut pas dire grand-chose à beaucoup d’entre nous tant il est vrai que beaucoup d’entre nous ne prennent de cette chose que ce qu’ils ont et ont peut cultivé cette plante ! Mais l’agonie affective, c’est long, sans doute comme la bouture d’une grassulacée dont la feuille reste comme fraîche un long moment et qui, épuisée par le temps qui passe sans rencontrer un terreau favorable, se met tout à coup à se rabougrir — et appporterait-on ce terreau à ce moment-là que cela ne changerait plus rien ! — pour se dessécher en un temps très court avant de mourir et entamer celui de la décomposition, isolée sur la pierre où elle est tombée. Le vent alors la poussera, mais cette décomposition-même demandera encore du temps, puisque autant séchée, elle est devenue dure comme une corne.

Il y a encore un stade supérieur dans l’ignominie de la solitude qui est que, ne recevant pas ce que vous considérez comme un minimum de répondant affectif de la vie, les relations que vous ressentez comme secondaires et qui forment la base de la vie sociale, vous deviennent importunes, vous gênent par leur absence de sel… et vous vous isolez davantage.

Et de le dire ne résout rien : tout le monde va au boulot, chaque jour en pensant pourvoir avoir à saisir à faire quelque chose, en se présentant tout de même devant la pointeuse.

Si nous voulons que le sujet redevienne ce qu’il est, il faut cesser d’aller au travail, à la fabrication des sujets-objets ! Amen.