La prison du désespoir

La vie est un drame, et vaut mieux les provoquer, les drames, que d’en être l’objet. C’est un peu ce que vit un délinquant meurtrier. Ça donne du sang à la vie, soit par l’adrénaline soit parce qu’on le voit s’écouler d’un corps. Cela donne une consistance à la vie qui vous la fait sentir avec le plus d’acuité. D’autant que les intrications du drame sont vraiment impliquantes du fait qu’il s’y joue le jeu de la vie et de la mort : on peut y mourir, soi. Pour cela il est besoin du groupe, mais on y est comme un électron dont on sait qu’il constitue ce groupe, avec des lois relationnelles, des affectivités dont la confiance est une caution qui sert parfois à payer un prix cher. L’essentiel est de se sentir intégré tout en craignant pour sa vie en ayant en réciproque le sentiment qu’on peut ôter la vie d’autrui.

Et puis, il y a la place du pouvoir et celle qu’on y occupe : plus on a de pouvoir plus on est fort, bien sûr, mais plus on doit compter sur les autres qui vous l’accorde et sur ceux qui vont le jalouser. Ces gens ont une vie trépidante, finalement, par rapport à un salarié, mettons… ou même un policier ! Si le pouvoir donne du pouvoir, il protège aussi puisqu’on a le pouvoir par ceux qui vous l’octroient. Le fait de se confectionner une arme donne cette densité à la vie, car l’arme va attaquer et aussi défendre, selon un protocole : on ne sait pas trop quand elle va servir à défendre, mais on sait quand elle va attaquer. Le pouvoir est une bulle dans laquelle on nage et qui peut éclater : c’est un jeu vital.

Tout cela relève d’émotions extrêmement fortes, aigües, transperçantes… et c’est là que se situe la maladie, car le propre de l’émotion est certes d’être vécue, puisqu’elle est le signe d’un mouvement vital, mais cette force dénonce que ce mouvement n’est pas accepté, qu’il transgresse la personne-même qui le vit et devient alors dangereux, pour soi et les autres.

Comme tous vivent sous ce module affectif, ils peuvent tous se sentir vivre et trouvent légitimes de vivre ainsi. C’est une vie tumultueuse et mouvementée ! Avoir le contrôle sur la menace, ou tenter de l’avoir, se dire qu’on a quelque part cette maîtrise, bien que cette puissance soit fragile, vous donne une consistance à la vie que vous ne sauriez avoir en un autre endroit sous une forme aussi intense… pour de tels êtres possédés par de telles formes d’émotion.

Je parlais d’une cause, mais cette cause n’est qu’un prétexte autour duquel s’organise le protocole de la violence, de son ressenti et de la vie qu’elle fait apparaître : plus les formes de ce prétexte sont proches de ce que l’on pense d’elle, plus il implique la personne dans ce protocole. La peur, la crainte et l’effroi sont les émotions les plus violentes vécues par l’humain et après le protocole desquelles il recherche l’harmonie du drame de la vie qu’il n’a été amené à comprendre que sous la forme de la violence.

C’est que le protocole de la violence a ses pions et ses règles, dont on s’assure de la pérennité à travers le fait de vivre. Il y a une confrontation entre qui on aime et ce que l’on aime, et entre comment on aime et ce qui est aimé, car ce qu’on aime ne peut être perdu qu’en perdant soi-même la vie : c’est le drame.

Puisqu’il faut ressentir la vie en soi, quand la vie est anesthésiée de son ressenti, elle a besoin de la violence pour y parvenir, elle se ressent sous la forme d’une violence ; cette violence est à la mesure de cette anesthésie, car pour un même ressenti, la sensation a besoin d’une émotion d’autant plus violente.

Le jeu vital a deux sortes de règles, si on veut : la douceur ou la violence. La consistance du versant de la violence est due à cette anesthésie, tandis que la douceur est précisément ce vécu sans intermédiaire, immédiat. On apprend donc à l’enfance à vivre ses propres émotions en les anesthésiant de sorte que leur ressenti ne puisse plus se faire qu’à travers une violence des émotions. Ainsi, dans le cas de l’anesthésie des émotions, pour se sentir vivre, pour sentir la vie vivre en soi — ce qui semble être un indispensable vital sans doute comme résultat au fait de penser qui est un mouvement de la vie sans véritable expression et est ici et maintenant sans fin — il faut de la violence, la violence est nécessaire.

La résolution selon laquelle la seule possibilité de résoudre un problème ressort de la violence, est apprise à coups de coups : c’est une forme concrète de désespoir, car l’humain est naturellement doté de la possibilité de résoudre ses difficultés relationnelles par des moyens beaucoup moins systématiquement violents (la colère est un acte de violence sporadique et peu fréquent, chez la personne saine). Ce désespoir est totalement ignoré par la société qui en est la pourvoyeuse, car la plus importante détentrice… et personne ne veut voir, percevoir, toucher, appréhender, constater, etc., ce désespoir, car le fonctionnement de cette organisation sociale l’a pour base structurelle : elle génère ce désespoir aussi bien. Les yeux de nos prisonniers sont emplis de la folie du désespoir social, affectif et amoureux.

L’impossibilité de communiquer, qui se change assez rapidement en incapacité, génère ce désespoir, ce manque obtus de ne pouvoir pas se joindre avec une certaine harmonie à autrui. Ce désir de correspondre quelque part avec autrui est un besoin aussi fort que celui d’aspirer l’air pour emplir ses poumons, ou de boire pour étancher sa soif : imaginez le désespoir lorsqu’on vous donne à boire une eau souillée alors que vous avez dans les narines l’odeur de l’eau douce et vous comprendrez ce qu’est le désespoir de ne pas se mélanger à autrui. On ne veut pas inclure dans les actes de nos délinquants ce désespoir qui les mine, les taraude, qui les empêche d’identifier la douleur infligée à autrui. Une telle personne n’a « jamais appris à aimer les gens » et pourtant il ne s’agit pas d’un « apprentissage » mais d’une possibilité qui n’a pas été nourrie, qu’elle a été étouffée, car elle est LÀ, cette capacité à aimer autrui ! Même les religieux en parlent, c’est dire !

Car pour vivre tel qu’elle vit, cette personne de doit pas avoir de scrupules ou de pensées positives d’autrui, c’est une condition inévitable de sa condition. Et cela, elle doit l’apprendre, à son encontre profond. D’autant plus qu’il y a un mur entre les deux armées que l’une ou l’autre ne veut pas franchir, qui accentue encore une condition de cette condition. Ici la volonté ne peut jouir qu’en montrant sa force contre celle de son ennemi voué.

Au reste, il ne faut pas penser que le désespoir est un simple envers de l’espoir, ou son opposé, même si l’un et l’autre sont complémentaires. Le désespoir est quelque chose de profondément ancré dans le soma, tandis que l’espoir est quelque chose d’aérien : l’attache de l’un et de l’autre au soma est différente à plus d’un point.

L’espoir est complémentaire au désespoir en ceci que la profondeur du désespoir ne peut se passer de l’air de l’espoir, sinon le désespoir porterait à une telle dépression que la mort s’en suivrait. Et pour l’espoir, le posséder n’indique pas davantage de satisfaction à la vie : l’état de plaisir de la vie est peut-être un peu moins lourd, mais lorsque la présence de l’espoir se manifeste, c’est que son état est déjà mal en point, qu’il pointe quelque part une touche de désespoir. Ce qu’en disent les religieux est une tautologie : c’est parce qu’on a plus d’espoir qu’on place aux cieux celui qu’on a perdu, cieux dont on attend un généreux retour !

Mais n’en est-il pas ainsi de ces personnes qui veulent, elles aussi, être riches, se différencier démesurément des autres, outrepasser autrui, imposer leur loi, donner des ordres indiscutables, prendre des décisions irrévocables, calquer le monde à l’image de leur pensée, seules ? 86 personnes détiennent la richesse cumulée de la moitié des gens de la planète : où se loge le désespoir et quelle est sa nature, de ces 86 personnes et de celui de la moitié des gens de la planète immobiles ? D’un côté nous avons des gens qui « maîtrisent » ce désespoir et de l’autre, qui sont le jouet de leur propre désespoir, mais tous recèlent au fond de leur soma, cette ancre qui les lient au rejet d’autrui et au refus de s’organiser collectivement pour dissiper cette misère, à sa mise en désespoir ou au maintien de la misère de leurs congénères.

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La führeur de l’espoir

À croire que les gens sont emplis d’un immense désespoir et qu’il suffirait qu’une image trouve à incarner l’espoir de désobliger ce désespoir pour qu’ils adulent cette image comme des fous qui ont enfin trouvé la possibilité de rejeter leur désespoir : ils trouvent dans cette image une raison, une force de ne plus le vivre dans son immédiateté, de le différer en quelque sorte ou de le cacher derrière cette image, cet espoir.

Ce qui me questionne est cette force, cette énergie que détient cette image de dissimuler ce désespoir, force que les gens mettent eux-mêmes en œuvre, en eux ; ce qui revient à dire que la force de ce désespoir est si intense qu’elle en devient insupportable face à l’espoir soulevé par cette image de l’espoir à laquelle, encore, ils donnent, eux, la force. En somme les deux forces ne sont pas identiques, sinon que l’une prend le pas sur l’autre dans un mouvement qui s’exauce en tant que solution à l’absence de ce mouvement. La charge de l’espoir surpasse celle du désespoir, ok, mais il faut que le désespoir devienne invivable pour que cette charge se transverse dans l’espoir — encore que ! il doit rester une charge au désespoir pour alimenter celle de cet espoir ! — et détienne une telle force que la personne, en tant que personnalité, ne trouve plus d’expression que dans ce que cet espoir lui dicte — intensité de l’image — pour que sa réalité (celle de l’espoir) surpasse la réalité du désespoir.

Il y a donc deux mouvements : c’est la charge de l’espoir comme contraste qui donne la force au désespoir ; c’est la charge du désespoir transposée sur l’espoir qui donne celle de l’espoir comme solution exclusive. Le refus de faire face au désespoir donne la charge obnubilante de répondre aux conditions de l’espoir pour que celui-ci devienne une réalité tangible… qui n’est tangible que par la réalité que cette charge lui confère. Ce phénomène de l’obéissance ne regarde pas directement le führer, mais l’espoir qu’il porte, qu’il représente, dont il est l’image : le führer n’est que la représentation de cette charge et comme ce report est un phénomène collectif, social, il détient d’autant de force comme solution à ce désespoir.

Le führer n’a donc qu’à compresser le désespoir pour en extruder une force perceptible et inverser le mouvement de cette force dans un espoir, une image dont il ne se dit pas l’incarnation, mais le moyen de transport, l’objet de l’énergie de cet espoir, l’énergie de cet espoir en tant qu’objet : l’intercédant !

On comprend, dès lors, que cet espoir, ou plutôt l’intensité de l’énergie qu’il détient, ne fait pas voir les incohérences des moyens mis en œuvre par l’intercédant, car on devient soi-même l’intercédant de son propre désespoir dont l’exigence est de refuser de voir son espoir sous sa couleur, car l’action de cet intercédant est précisément d’exacerber cette couleur en la transformant en tolérable. Cette intensité justifiera donc les incohérences de son propre comportement alors qu’il réalise des actes délirants… par désespoir différé. Ou encore, en devenant l’intercédant de l’espoir, on dissimule le désespoir qui lui donne l’énergie et l’usage que l’on fait de cette énergie n’a de finalité que cette réduction du désespoir à ne plus paraître sans regard pour les moyens mis en œuvre… qui peuvent être les pires expressions d’une affectivité sociale malade, je veux dire, dont le désespoir n’est pas collectivement assumé jusqu’à se nuire à soi-même, collectivement.

Ce phénomène d’énergie rendue tolérable par transposition sur un tolérant — une personne ou un objet qui donne l’autorisation contre l’octroi d’une autorité — en vue de se décharger de cette même énergie dont on a changé la dénomination pour la nommer en son contraire, est la révélation d’un enfantillage de la relation des gens au monde, sinon cette transposition serait impossible, car le sens de la réalité des difficultés de la vie est un sens dont la présence et l’acceptation sont indispensables pour résoudre, précisément, ces difficultés de manière relativement satisfaisante ; et c’est dans le mésusage qui est fait collectivement de cette énergie individuelle en tant que somme d’une pensée du monde identique chez tous — constatation secrète du désespoir face à une situation sociale qui vous dépasse individuellement que vous supposez uniquement individuelle bien que sociale — que réside cet infantilisme qui ne pense que par soi et en soi, exempt de sens collectif, social, comme à l’âge de 6-10 ans. Tant que ce désespoir restera individuel, le führer trouvera l’énergie nécessaire et indispensable pour que son image se retrouve dans une représentation de solution à travers une obéissance, dans son adulation ; l’obéissance sert alors — comme toujours — à ne pas penser par soi en tant que détenteur d’une capacité collective de résoudre un problème, à refuser sa responsabilité dans ce transfert d’énergie sur une image, à pérenniser son état d’être en tant qu’insolidaire, à rejeter la douleur du désespoir en l’augmentant par contraste à cet espoir, à se fondre dans la masse pour y ressentir la force de son espoir et en assimilant cet espoir à la solution ici et maintenant de ce qui ne se réalise pas : une solution pratique au désespoir.

C’est que cet espoir engourdit la perception de l’exigüité de la solution qu’il incarne. C’est un peu normal, puisqu’il ne veut pas ressentir la source du désespoir qu’il dissimule et qui pourtant le stimule, je veux dire : la situation qui génère ce désespoir ; et de refuser d’admettre le désespoir qu’une situation génère, ne peut qu’amener à un espoir sans queue ni tête, propre à obéir à une représentation de solution, une image, l’intangible.

C’est dans ce flou qui laisse les solutions hors des précisions d’une affectivité sans équivoque, que se logent les maltraitances de l’obéissance irresponsable. L’obéissance est une recherche déterminée d’une approbation qui elle-même est un espoir de satisfaction dont la qualité est une soumission à ce qu’on se dit impuissant d’assumer, soi. En conséquence, la personne affectivement incertaine se jettera sur ces autorisations — l’obéissance est une autorisation donnée par plus quelque chose qu’on concède comme étant plus que soi — pour se disculper de ses actes de maltraitance dont il désire secrètement la réalisation comme vengeance face à sa propre impuissance vis à vis de la vie : ce sera toujours autrui le responsable de son propre malheur et non pas soi comme être socialement inadapté, alors que possédant le potentiel suffisant et nécessaire pour résoudre collectivement le problème que la vie sociale soulève de sa propre vie.

L’obéissance à une image qui se donne soi-même sa raison, est un aveu d’impuissance à résoudre collectivement — par la recherche du consensus — une difficulté à vivre collectivement.

Démonstration de genèse de la souffrance de l’âme humaine par celle de la solitude

C’est du fait de cette mise en solitude de la personne qu’il est possible à la société d’habiter des gens par des images… et à notre époque, la marchandise. La cuirasse caractérielle est finalement la forme qui crible l’image exclusive du mode imaginaire de la satisfaction. Ce « vide » correspondant à cette solitude se comble (c’est la personne même qui le comble) suivant une adaptation (le caractère) du contact du monde. L’objet correspond par son insignifiance réelle à cette image qui lui donne sa substance comblante. Et le caractère ne signale que la rigidification du désespoir de ne pouvoir pas ne plus jamais être seul.

La forme du caractère se résume à la manière dont la personne a ressenti la solitude. Le curatif se trouve dans cette dissolution de cette forme par la dissolution de cette solitude solutionnée par le contact humain réel qu’elle utilise ; encore qu’il ne faille pas oublier que le caractère est une adaptation au monde selon ce que l’on est soi, quand bien même cette adaptation ne soit pas toujours optimale.

Rien ne sera entrepris socialement tant que les gens ne se décideront pas à cesser d’user des substituts de solution à leur solitude profonde née dans leur enfance par l’abandon ayant donné leur sensation de l’esseulement, car tous les objets qu’ils adorent ne sont pas une seule solution à ce comblement, mais des détournements de solutions valables. La peur de toucher cette profondeur d’abandon est le nœud de la solution.

La solitude est-elle la base de toutes cuirasses, de toutes les rigidités comportementales ? Selon moi, oui, car tant qu’on est habité par la vie, le contact avec autrui, la cuirasse reste souple et n’empêche pas le contact du fait qu’elle est orientée vers le plaisir de ce contact et le plaisir que procure ce contact. Tandis que la peur de se réactiver dans la sensation de l’abandon — lié à l’abandon réel qu’on a vécu sans solution, bien évidemment —, la solitude, rigidifie cette adaptation, cette cuirasse.

Pire : la cuirasse est la protection de la solitude comme phénomène biologique invivable ! Et la société est toute entière organisée avec son bruit pour que nul ne puisse toucher ce phénomène. Ainsi la cuirasse n’est pas seulement interne, elle est aussi externe… et plus rigide encore que l’interne, car collective.

La société organise le désir des gens de ne s’atteindre pas profondément : on la reconnaît à sa superficialité, bien sûr, à l’insignifiance des objets qu’elle produit et qu’elle poursuit. La « génitalité » n’est vivable qu’avec l’autre et lorsqu’on est seul, on ne peut plus entrer en contact avec l’autre.

Imaginons un monde où, du fait qu’on s’habite soi de soi, où on est habité de soi par soi, on en craint pas d’accueillir l’autre ni qu’il vous habite, car le force de ce soi correspond à ce possible d’accueil sans qu’il s’y sente perdu, c’est à dire seul. Par antithèse, donc, cette crainte de l’autre dans notre monde montre sa faiblesse des moi, leur solitude.

Bon, maintenant on le sait. Je suis content, car cette compréhension peut alléger la thérapie, puisque l’objet n’est plus le « noyau (strate) psychotique », mais ce qui l’induit et qui est la blessure de l’amande, du cœur humain : Autrui et son contact, que nous nommons « affectif ».

Pour les ressentir dans leur superficialité, l’être sensible ne sera pas d’accord avec les solutions proposées par cette société pour résoudre ce vide intérieur. Il les évitera par l’isolement physique ou psychique : nous aurons ici une autre forme de cuirasse, de cuirassement tourné vers le plaisir, car cette société est une société du « non ». Cette société du « non » ne peut que proposer des solutions superficielles à cette maladie humaine, la solitude, l’esseulement irrésolu. Cette « autre » forme de cuirasse est davantage une dynamique de solution positive, qui gêne cette société du « non », du refus du plaisir, sinon que celui ayant pour source la marchandise, des images de satisfaction ; elle cherchera à les interdire. Car, à mon avis, en prenant pour centre la solitude dans la « libération sexuelle », ce désir de tous de se fondre en l’autre, on évite le chaos qu’une telle libération des énergie dans sa violence peut engendrer.

Il y a des gens qui ne veulent pas se résigner, mais dont la cuirasse ne permet pas de trouver la meilleure des solutions. Ces gens viennent errent comme des enfant perdu dans leurs formulations incomplètes. Trouveront-ils mieux dès lors qu’ils savent quelle est l’origine de ce qu’ils cherchent ?

C’est possible, car c’est une résolution naturelle. Le phénomène de la guérison existe, souvent de lui-même dès que l’orientation du chemin qu’elle a prise se trouve être le bon, l’adéquat.

C’est à dire que la source de l’immense peur que contient la cuirasse est identifiée. Je ne sais pas si je peux m’autoriser à prendre la comparaison (c’est parce que je vais encore une fois bousculer le monde que j’ai peur de ce qu’il va m’infliger de tenter encore une fois provoquer sa déflagration) de la chambre à air gonflée dont la prise de conscience de ce fait (la solitude, le vide d’autrui comme source de la maladie de l’affectivité humaine) serait l’aiguille…

Ainsi, en prenant le problème à l’envers, la « répression sexuelle », cet interdit de vivre de nous avec autrui dans son abandon involontaire dans le rapprochement sexué, est le moyen de déshumaniser la personne en l’isolant d’autrui, de la mettre dans l’esseulement d’autrui. Et les formes de « sexualité » qui émergent de cette solitude et qui en résultent n’est qu’un résultat de cet esseulement. Je veux dire que la pérennité, le cycle de pérennisation sans fin de cette société implique cet isolement comme son indispensable — cela s’opère par les images vides de la marchandise, le travail salarié, le capital réel et fictif, l’espoir de gain solitaire : c’est en cela que se trouve le caractère révolutionnaire de cette théorie.

Chez l’humain, l’anti-solitude comme organisation naturelle de la nature à travers ses phénomènes de rencontre, a atteint un seuil extraordinairement supérieur par la richesse de son contenu : nous. Mais pour autant, cet extraordinaire de richesse se manifeste dans son antithèse, car c’est LÀ le phénomène humain : communiquer, se marier à autrui toujours, même jamais.

La pompe grinçante

Je trouve toujours amusant que ce soit des gens qui ne veulent rien connaître de ce qu’est réellement l’usage de l’alcool ou d’autres drogues, qui stipulent pour autrui ce qu’il faut en faire ou pas. Ce seul manque marque leur manque d’empathie envers ceux qu’ils disent vouloir protéger contre eux-mêmes. Ils n’ont jamais bu beaucoup et longtemps ou n’ont jamais usé de drogues en excès ne serait-ce qu’une seule fois et portant ils disent et imposent leur mot sur ces affaires. Ils ne veulent pas reconnaître pourquoi on boit beaucoup et longtemps ou use en excès de drogues. Selon eux, si de tels comportements existent, c’est pour « oublier » en omettant de mentionner ce qu’il y aurait de profond à oublier : pour eux, la peine amoureuse est de l’enfantillage et les peines de l’enfance qu’un défaut d’amour, la solitude un comportement soulignant un manque de volonté sociale ou une mauvaise volonté à s’intégrer socialement dans une société qui ne présente plus aucun intérêt — si un jour elle en a présenté en dehors de la simple curiosité mue par la nature du vivant — et le désintérêt social une lubie propre à se voir traitée par des psychotropes… légaux. S’ils ne veulent pas parler de ces motivations qui prédisposent à l’usage des alcools ou de drogues illicites, c’est précisément pour ne pas parler de ce désintérêt, d’amour, et de ce manque, ou des préoccupation qui vous circulent dans la tête sans que vous y puissiez rien faire, car, pour tous, en parler revient à remettre en cause ce qu’ils affirment être votre bien, selon leur bienveillance mesquine.

De longues études ont été faites sur la destruction de l’entendement — haha ! l’intelligence ! — du fait de celle des neurones, par exemple. Mais il faut dire que le nombre déjà important de ces neurones dont nous disposons ne suffant pas à mieux comprendre ce que l’on vit, je ne vois pas en quoi un nombre moindre ne permettrait pas de mieux savoir ce que, soi, on est en train de vivre et en être moins conscient. La jouissance se paie pour ces gens-là par la disgrâce de se voir diminué physiquement, alors que, précisément, on en a rien à faire ! (cela les trouble, mais ils ne saisissent pas sans trouble pourquoi) et que la peine que l’on souhaite résoudre par l’usage de drogues ou d’alcools est de bien plus loin plus importante que de ne pas comprendre ce monde autrement que ce qu’on en comprend sur le moment : qu’il ne résout rien à cette peine et pour cela, ne vaut pas grand-chose. Ce « pas grand-chose » est déjà une justification amplement suffisante à ce que l’on fait de soi de cette manière. Le seul fait que le monde soit si bête et produise avec tant de hardiesse imposante de telles personnes raisonnantes, montre, d’une que ces personnes, hors de la forme dans laquelle ils s’y complaisent, n’ont rien compris au monde dans lequel elles vivent — et qui les contente pourtant si peu qu’ils démarchent pour en imposer l’autorité — , de deux, qu’il y a de fortes raisons à s’en désintéresser au mieux dès le moment où plusieurs tentatives que vous avez faites pour le rendre plus intéressant ont échoué, de trois, que le constat d’échec d’en arriver à des conclusions si désespérantes trouve une satisfaction suffisante pour qu’on tente de passer à autre chose.

Malgré, ici, d’être vivant et de devoir rester dans les clous de cette société et, là, parce qu’on utilise des moyens pour s’en défaire alors qu’ils ne sont pas mieux appropriés à ce but, car ce qui vous fait souffrir ne bouge pas d’un poil, malgré que ces moyens, dis-je, sont les plus appropriés dans chacune de ces deux optiques, je n’affirme pas qu’ils sont les meilleurs arguments pour les employer. Mais si nos scientifiques refusent de constater les raisons dont la profondeur transparaît par simple superficialité à la moindre observation exempte de leur morale — qui est, au final, celle de la marchandise et de sa protection, contre son non-achat, l’emploi autrement de son énergie vital sinon qu’orienté vers elle —, nos usagers, eux, ne veulent plus de cette profondeur qui les fait tant souffrir. J’ai parlé à ma bouteille comme un amoureux à son amoureuse ; j’ai parcouru des contrées inconnues de correspondance affective bien plus intense que ne pouvait m’en donner le monde du rêve et ce monde vécu comme un cauchemar. De plus, ni les uns ni les autres ne savent comment sortir de leur excès débilitant : les premiers, car ils perdraient leur place de premiers de la classe et leur droit étrange de prescrire aux autres ce qu’ils s’obligent à vivent comme platitude, et les autres, car ce piège enfermant d’une exigence assez semblable à la simple faim ou soif, physique, provient du manque d’une substance qui a su se rendre physiquement indispensable.

Le refus obstiné de regarder en face la solitude comme la maladie qui ronge l’affectivité humaine est la faille de la compréhension de ces médecins et autres experts qui leur fait pondre de tels édits à l’encontre de leur semblables : la différence qui réside entre la solitude des uns et celles des autres est que les uns ont trouvé à la dissimuler sous une couche de socialité et de reconnaissance mutuelle aussi vide que celle des autres qui n’ont pu ou su ou ont refusé selon ce protocole de vie, une semblable platitude, car leur âme est plus chargée d’affection que les uns ; ceci est simplement déductible de ce que les uns ne comprennent rien à ce que vivent les autres et que de le faire correspondrait s’engager à ce que de telles conditions d’existence infligées à des gens doté d’une sensibilité qu’ils auraient alors, ne puissent plus se reproduire.

Les alcools et drogues ne servent pas à oublier le vide vécu par des âmes esseulées, mais à le combler. Il faut absolument redéfinir ce qu’est la solitude non plus du point de vue qui la considère comme le moteur de la marchandise, mais du point du vue où il sera possible de totalement l’éradiquer des vécus. Il ne s’agit précisément pas là d’inculquer un programme, quelqu’il soit, de suppression de la solitude — la marchandise avec sa pub, ses politiques, son administration, sa police et ses lois ainsi que les drogues et autres alcools, y pourvoient largement —, mais de comprendre comment nous ne défaire, que se passe-t-il alors qu’on est en manque de contact qu’on reconnaît comme humain, quel est ce contact humain, sa nature, et quelles sont ses modalités.