La plus-value comme pingritude

Reprenons depuis le début : il y a une année environ, je découvre que la valeur est un affect, au même titre que l’amour, la colère, etc. Spécifiquement humain, cet affect englobe l’ensemble de la vie humaine : sociale, amoureuse, sexuelle. J’ai dû montrer que cet affect, comme tout affect, demande une naissance, une croissance, un apogée et une mort ; pour un objet précis sur lequel il s’agglutine, comme la bave de la limace sur la feuille de pomme de terre qu’elle est en train de crouter. Cet affect est donc sujet à des plaisirs et des frustrations qui ont deux conséquences, grossièrement : l’indifférence ou la douleur, la première plus fréquemment liée à un repu, l’autre à un manque. Ces deux réponses ont des implications qui s’étendent pareillement sur l’ensemble de la vie humaine. La valeur, en tant qu’affect spécifiquement humain, pose son regard sur l’ensemble de sa vie, à ses variations et variantes près. Ok.

Cet affect – la valeur – se porte, comme les autres affects, sur des objets, des choses ou des êtres vivants, ou le souvenir de ces choses et de ces êtres. À la fois l’affect se retrouve dans l’objet et à la fois l’objet le renforce dans sa satisfaction d’exister, de se mouvoir et de le faire sentir dans la personne (un minéral – robot ou IA – n’éprouvera aucun affect de quelque nature que ce soit) qui l’éprouve et en éprouve la perception. En tant qu’affect, issue du monde du vivant, la valeur est d’origine organique. Comment fait-elle pour se minéraliser dans l’argent ?

Quelle est la relation entre la valeur « organique », celle qui tient à cœur (« … ce qu’on désire s’achète à prix d’âme » disait Héraclite) et la plus-value qui donne alors une minéralisation à cette valeur initiale ? Comment cette transformation a-t-elle eu lieu et quand ? Quel intérêt (quel bénéfice le malade a-t-il à conserver sa maladie) ? Pourquoi la plus-value contient et détient-elle le besoin d’une minéralisation, pourquoi a-t-elle besoin de devenir un objet pour exister ?

Je vous égare dans le brouillard de toutes mes questions, car la plus-value n’est pas une finalité (telle qu’elle est présentée dans la théorie de la valeur), mais un *moyen* d’obtenir de la plus-value. Je ne sais pas si K. Marx l’a dit à son propos (à moins que ce ne soit sur la « valeur »), mais la plus-value est une tautologie, une lapalissade : elle ne peut exister que par elle-même, comme les mathématiques, à partir de ses seuls prémices, de sa seule syntaxe et de son seul vocabulaire. C’est ainsi qu’on peut expliquer la valeur comme le résultat de la plus-value, et non pas l’inverse où la plus-value devient un détail de la valeur.

Reprenons (j’insiste, car j’ai bien conscience d’aller, encore une fois, à contre-courant du monde, zut de zut, de montrer quelque chose « au bout de son nez ») : on insiste sur le fait qu’il faut une valeur de base pour que puisse se matérialiser une plus-value, une sorte de pourcentage de valeur ajouté à cette valeur initiale. C’est faux. Outre le fait qu’il faille déjà minéraliser la valeur de cet objet (n’importe quoi ), c’est *l’idée* qu’on aille (désire, quémande, etc.) en obtenir de la plus-value qui demande une valeur minérale à l’objet : si cette idée est absente, il n’y a pas de plus-value possible et on peut se demander en quoi cette valeur est-elle alors une valeur minéralisable (elle peut très bien rester dans le chaud de son organique). Vous comprenez ? Car c’est la minéralisation de la plus-value qui demande la minéralisation de la valeur, et non l’inverse ! Une valeur affective reste une valeur affective, elle ne peut demander une plus-value, et bien qu’elle puisse aussi se focaliser sur un objet, elle restera organique : palpitante, vivante. Dès lors que j’escompte, que j’ai le désir d’un « + » extérieur à l’objet (ou que cet objet est intolérablement extérieur à moi, à mon désir de compensation affective), cette valeur doit trouver une minéralisation, à la fois dans l’objet et dans une substance minérale extérieure à l’objet. Ce qui est important n’est pas la « valeur des choses » mais la plus-value qu’on cherchera à en augmenter.

Et on ne peut douter que *derrière* l’idée de la plus-value, il y a celle du profit et pour qui ? pour celui qui crée cette plus-value. Quand je conçois la valeur comme affect humain, c’est quand cet affect dégénère en maladie qu’il recherche un profit, non l’inverse. Prenons un exemple tout bête. Chacun reconnaît la position affective, sociale et sexuelle de la femme dans notre société capitaliste qui cache derrière son petit doigt le patriarcat en mouvement. On sait combien le manque est important, cruel et dont la résolution est crucial pour une équilibre satisfaisant dans la société humaine, écologiquement. Hébé : pourquoi la femme est-elle précisément l’objet le plus visibilisé de la publicité ? Parce qu’à elle seule, elle *est* tout ce qui manque pour justifier la plus-value : c’est l’image de la femme qui conduit à la plus-value. Mettez une société où la femme serait socialement, sexuellement, affectivement égale à l’homme, faute d’un *manque*, il n’y aurait pas de plus-value. Sans plus-value, qui irait acheter un tas de tôle rutilant, vrombissant et polluant ? qui même aurait l’idée d’en fabriquer un ? Je n’ai pas dit que la femme est le moteur de la plus-value, mais que la plus-value justifie la position sociale, affective et sexuelle dans la société qui l’a inventée non pas parce que la femme détient une valeur, mais bien plutôt est espoir de gain, une plus-value, sans que *jamais* elle ne profite de ce transfert d’affectivité, de sexualité et de socialité.

La plus-value est toujours corrélée à un *état d’esprit* qui permet, en auto-justifiant son système, de gagner de l’argent (c’est-à-dire : de réaliser de la plus-value !), et sur n’importe quoi : un vagin, une image, un canon, un jouet ; le lait maternel résiste encore. La plus-value a ceci qu’elle paraît insaisissable parce qu’elle touche à tous les aspects de l’humain et qu’un de ces aspects étant toujours plus douloureux que les autres, on va éviter de l’aborder alors qu’il doit être intégré à l’ensemble de ce qu’est l’humain. La plus-value est son propre point d’appui pour exercer son bras de levier sur la vie, sans égard pour le reste, la blessure qu’elle inflige à la chose soulevée, la vie, avec l’autre extrémité de son bras de levier, pas là où elle abaisse n’importe quoi, mais là où elle soulève. Et oui : il y a deux points d’appui dans un levier, sinon il ne soulève rien !

Il y a donc deux valeurs : une organique et l’autre minérale qui est la première minéralisée à travers la plus-value. Je pourrais dire (j’emploie le conditionnel pour ne pas trop paraître abrupte) que la valeur organique est du genre de l’amour, du prestige, et autre choses de ce genre. Il y a une relation immédiatement *vécue* entre ce sur quoi l’affect se reporte et soi ; tandis que dans l avaleur minérale, il y a un intermédiaire, on l’a compris : tout ce qui était immédiatement vécu s’st changé en représentation. C’est LA différence entre les deux valeurs : le vécu immédiat ou médiasé par un objet qu’il en est devenu image. La valeur organique détient en soi l’image qui la fait vivre et qui lui donne chair ; tandis que la valeur minérale demande un intermédiaire extérieur, un objet extérieur détenant l’image de la relation, les modalités de la relations et la finalité de la relation. Quand la valeur organique souffre ou jouit de sa chair, la minéralisée reste indifférente à la souffrance et même à la jouissance de la chair que sous forme de possession, d’objet extérieur.

Bon, on va me dire que de toutes façons, une relation est toujours une image, une modalité selon l’image qu’on s’en fait et la finalité de cette image : l’amour pour une personne obnubile la pensée, formule vos comportements et ne veut atteindre que la satisfaction, ok. Mais de quel parallèle parlons-nous quand on se réfère à la valeur minéralisée ? C’est qu’elle cherche un profit, elle aspire à vivre une plus-value et ne tend qu’à cela : on voit qu’ici, la chose est extérieure à la chair, même lorsqu’il s’agit d’un service sexuel alors que dans l’organique, hébé, c’est organique : la vie ne parle pas de minéral, mais de chair. Bien sûr, je ne vous convaincrez pas de la justesse de ma découverte (qui ne vise qu’à la suppression du mode de fonctionnement de ce monde par la description de sa base matérialo-affective, « historique » : la plus-value) : si vous vous n’en voulez pas, il me sera très difficile de vous la faire admettre. Ce que je cherche c’est de vous mettre la puce à l’oreille, que vous réfléchissiez un peu à cette affaire.

Tenter de découvrir le basculement en importance de la valeur organique à la plus-value, au désir de retirer du profit d’une relation, pourrait peut-être permettre d’éclairer de loin notre sujet. Car, en vous demandant d’être pointilleux sur le contenu, s’il s’agit que d’un rapport social dans la plus-value, dans l’organique il s’agit d’une relation sociale. Il y a eu donc un basculement de l’une à l’autre, pou rune raison qu’il nous reste à découvrir ! Un basculement qui a transformé la relation en rapport (dites-vous bien que j’utilise ces seuls deux mots à cause de ma pauvreté sémantique, je suis absolument sûr qu’il doit y avoir une multiplicité d’autres équivalences pour nommer cette forme d’antagonisme entre les deux « valeurs »). Ce basculement a transformé le sens initial de ce que le mot valeur voulait d’abord dire, en plus-value. Le mot « profit » ne permet pas une glissade aussi aisée que celui de « plus-value », vous en conviendrez, car la recherche d’un « profit » peut demeurer organique, lorsqu’on cherche quelque moyen de transe pour augmenter l’entropie entre des personnes poursuivant le désordre amoureux, par exemple : c’est pour elles profitable en intensité de plaisir… commun ; et nul n’a acheté l’autre, sur ce point particulier.

Il y a une trentaine d’années (comme quoi ce problème me tient à cœur depuis assez longtemps) j’avais écrit un petit texte intitulé « Sans titre, ni médaille » : il parlait du prestige comme forme de relation sociale et de sa déformation dans le capitalisme à travers, fréquemment, l’accaparement de celui d’autrui au moyen de l’argent, directement (j’achète) ou indirectement (je flique) suivant le consentement du « possesseur » du prestige qu’on convoite et la promptitude avec laquelle il est plus ou moins près à le céder, ce prestige. Indéniablement, le « prestige » *est* une relation sociale indispensable à l’humain (je pense au circuit de la kula) pour combler je ne sais quel absence du regard d’autrui. Le prestige est lui aussi un affect humain. Et ici, à nouveau, nous distinguons deux « prestiges » : un organique et l’autre minéralisé. Alors… qu’est-ce que le « prestige minéralisé » ?

Y a-t-il une différence fondamentale entre un grosse bagnole rouge et un brassard kula ? Le brassard (ou le collier) kula est une aventure collective, pluri-ethnique, périlleuse et trépidante : on vit la kula comme on mage, boit, aime, etc., mais pour la seule satisfaction sociale de deux bandes, au moins, que rien n’associe autrement, et de faire partie totalement d’un immense circuit de relations s’étendant au-delà des mers. Le détenteur d’un brassard kula resplendit sur sa bande, car sans elle, il n’aurait rien pu. Je me souviens de la parole d’un Sori à qui, à son départ, un acteur ému disait qu’il avait été vraiment très heureux de l’avoir rencontré, qui a répondu : « Remercie mes amis : c’est eux qui m’ont permis d’être ce que je suis ». Et personne ne cherchera à s’accaparer du prestige d’autrui, non seulement parce, comme je le disais à l’instant, ce prestige rejaillit sur la communauté, mais : Quelle idée y aurait-il donc à vouloir remplacer le meilleur pour ceci, alors qu’il y a tant de place pour autre chose ? On aime effectivement vivre soi le prestige, mais on aime aussi à le voir hors de soi, mais non pas dans un objet, mais la personne qui, par une histoire commune, se trouve détentrice de cet objet. La bagnole rouge ? J’y reviendrait tout à l’heure.

Initialement, l’or (le métal) revenait au roi (l’argent, le métal, à la reine), car l’or est un morceau de soleil et que le roi est dispensateur de l’indispensable soleil : sans lui, rien ; anthropomorphisme de base. Tout or qu’on trouvait donc ici ou là revenait au roi pour que celui-ci le *re*-distribue au monde, de sorte que le monde ne s’en trouvât point dépourvu. L’or est la fois son pouvoir de vie (et accessoirement de mort) mais aussi l’assise de la Vie en lui, du soleil comme promesse de vie sous représentation humaine (m’enfin, il n’y a que l’humain pour avoir des idées pareil…). La récompense (toi tu auras plus de « vie » parce que tu as…) et les spécialisations professionnelles (dont la gloutonne armée) ont obligé à sub-diviser l’or en représentation de lui-même, puisqu’elle émane toujours du roi dispensateur de soleil. Dans notre cas, la valeur minéralisée est passé d’une représentation prétentieuse (comme si le roi était un dispensateur de vie ; de mort ! plutôt !) de la vie maîtrisée par l’humain où cette vie était encore organique pour glisser vers des objets plus triviaux, tel que de nourrir des soldats et des ouvriers dont on s’est accaparé des subsides (comme la femme qui allaite, c’est toujours le plus nourricier qui trinque dès lors qu’on parle de plus-value : maçons, paysans, maraichers, bouviers, bergers, etc., ceux qui ne font pas l’histoire et pourtant lui prodigue ses denrées alimentaires). À croire que l’humain qui fait l’histoire n’aime pas sa condition de chair et cherche à s’en extraire par l’abstraction et qu’est-ce que la plus-value, sinon qu’une abstraction ? Abstraire de la valeur, de la vie, du vivant la vie.

Ok, et la bagnole rouge ? Le mec qu’a la bagnole rouge, il a aussi accès à pléthore de nanas qui ne demandent que sa richesse. Ha oui ! mais le chef de village trobriandais, il a lui aussi plusieurs femmes ! Alors ? Les femmes du chef trobriandais (hormis le fait, comme l’a montré Wilhelm Reich dans « L’Irruption de la morale sexuelle », que cette chéfitude était en transition vers le patriarcat) représente les alliances et autres unions d’avec d’autres villages, dont les chefs « ont », eux aussi, plusieurs femmes (et ça leur pose un grave problème de satisfaction sexuelle qu’ils sont peu capables de combler et donc… cocuage social avec interdits, notion de « pureté sexuelle », etc.). Ces femmes représentent une relation sociale de village à village. Il n’en est pas de même des femmes du mec à la bagnole rouge, qui, si elles représentent quelque chose, c’est la paupérisation dont elles ont voulu s’extraire en réussissant à fréquenter (en sachant lui plaire) le gugus. La femme a toujours eu une étrange solution dans le patriarcat et sous des prétextes toujours plus biscornus les uns que les autres. Le mec a la bagnole rouge ne représente que lui-même et sa caste dans la possession de la bagnole rouge, il ne représente pas la liesse d’une aventure collective, à moins de considérer l’aventure comme d’exploiter immédiatement autrui par la plus-value. Le mec à la grosse bagnole rouge, il a dû marcher sur la tête d’autrui, comme je dis, en laisser d’autres dans la misère physique (ce qui revient à dire : physiologique) qui mène à un amoindrissement caractérisé de l’aptitude à la générosité, à rechercher le vrai, le juste et le bon, pratiquement : la police est là pour vous remettre de l’ordre dans vos idées, éventuellement. Le nombre de voiture brûlées ne décrivent pas la puissance de la pauvre revendication, mais l’intolérable revendication d’un meilleur ; et les mains et pieds arrachés sont une faute inhérente à la protestation et non pas des flics qui utilisent des engins meurtriers à l’encontre des citoyens.

Le prestige que retire le Trobriandais de la possession (dont il n’est pas le propriétaire, mais un intermédiaire de qui on se souviendra dans sa temporalité) ne vient pas précisément de l’objet, mais de la manière dont il lui a été transmis, dont il est le  dépositaire et qu’il retransmettra ensuite : les qui, le comment, le quand. La bagnole, elle, a été acquise avec de la plus-value minéralisée : de l’argent. Qu’importe son origine (arme, nucléaire, jouet, prostitution, pétrole, poisson, cosmos, drogues pharmaceutiques et autres), l’important est la quantité de plus-value acquise. Dans le collier kula (dans le circuit kula, les brassards vont dans un sens, les colliers dans l’autre), l’aventure fait la force de l’objet, l’aventure vécue, bien sûr, non pas par l’objet qui, bien que pourvu de prestige, reste un inerte, mais par l’humain, en bande organisée, qui ont été le chercher pour en vivre un vécu et en causer. Oui, le gus à la bagnole fait partir d’une caste ; non le Trobriandais n’est pas désintégré de la société dans et par laquelle il vit, bien au contraire : il apporte le prestige dont il est porteur à la gratification de tous. L’identification devient baveuse quand elle jalouse du fait de l’incapacité dont on fait preuve par impuissance à ne pouvoir obtenir l’image qu’on désire : elle est inaccessible ! car c’est une image.

Il y a l’idée d’être au-dessus des autres (même si on crée de la misère pour cela) dans la bagnole rouge ; le collier kula est une activité sociale restant hors de la requête d’un calcul de réciprocité. Il n’y a pas de calcul d’être « au-dessus » d’autrui, sinon que de détenir un prestige qui fera certes parler, mais par sa « valeur » propre, pas par sa minéralité. Ce n’est pas seulement l’idée du prestige qui guide l’aventureux sur les mers du sud, mais l’aventure qui, au retour, se montrera dans l’objet (en fait *les* objets, car ils sont toujours plusieurs pour plusieurs transactions – échange avec palabres –, comme on dit). La bagnole rouge n’a fait l’objet d’aucune aventure pour être possédée, sinon la hantise du manque de plus-value.

On commence à percevoir, dans le brouillard dans lequel je vous traine depuis un moment, une ou deux bouées indiquent la proximité de l’entrée du port et aussi, là où il ne faut pas se porter, ou se laisser porter. Notre sujet (la plus-value comme initiatrice de la valeur marchande) est épineux du fait que nous vivons comme le poisson dans l’eau dans son jus. Elle imbibe tout, a tout imbibé, jusqu’au refus. Dire en résumé qu’elle est un *état d’esprit* n’est pas encore suffisant en soi. Il manque quelques arguments pour que cet écueil de la dénégation puisse être perçu dans son aspect acéré et tranchant faute d’avoir pesé à leur juste mesure ses conséquences néfastes. Car, un moment, il faut trancher de l’acéré, non ? De fait, la plus-value est (devenue) l’interface du monde, l’image entre soi et le monde. On ne voit plus le monde qu’à travers l’image (ou le filtre) de la plus-value, tout ce qui est du monde. Un *état d’esprit* est une disposition neuro-musculaire permettant de pouvoir vivre dans le milieu où on vit, d’en supporter les aberrations, et de les commuer au besoin comme défense de sa propre existence. Seule l’aventure peut déstructurer un état d’esprit ; et dans notre cas, ce sera une sacrée aventure, je vous le dis !

La structure de cet *état d’esprit* comprend le mode de penser, la pensée restant généralement assez libre de vagabonder où elle veut (et notamment, dans le « peut-être » qui fera peut-être l’objet d’un autre billet). Le mode de penser c’est des chemins tout tracés, dès l’enfance, que l’adolescence a stratifiés. Aussi, si l’aventure ne vous a pas frôlé avant ce puissant moment de la puberté, elle risque fort de s’avérer peu accessible. La transe n’y pourra rien, sinon qu’adoucir les aspérités d’un vécu symptomatique. Avant, c’est positif : il y a de la capacité, de la souplesse indispensable à l’abord du peu connu. Mais il faut parfois toute une vie pour rattraper ce qui n’a pas été vécu sous la contrainte du calcul de réciprocité. Je pense que d’avoir tété le sein maternel assez longtemps augmente les chances positives de l’aptitude à la transe déstructurant sensiblement cet *état d’esprit*. Mais je diverge, car l’amour, le possible de pouvoir donner l’amour et se donner à la chair est le point pivot de la certitude. Et puis, l’appui de l’écriture !

Concrètement, la plus-value se pense comme la recherche du profit à l’encontre d’autrui. Quand on a la plus-value pour boussole, on recherche le gain. C’est-à-dire qu’on calcule la réciprocité. La réciprocité n’est pas l’objet de la relation, mais l’objet devient l’objet d’un calcul… de réciprocité : que vas-tu me donner en échange ? Qu’on trouve « normal » de calculer la réciprocité dans une société capitaliste qui cache derrière son petit doigt le patriarcat en mouvement, cela parait évident. Mais dans une société où la relation prime sur l’objet, ce calcul est totalement absent, tant et si bien que le mot pour le dire est absent, comme chez ces 250 habitants d’Indonésie qui ne connaissent pas le mot argent, ou travail. Ce calcul de réciprocité n’est concevable comme normalité que dans une société où la plus-value a tout noyé dans son poison.

Il y a une organisation ponctuelle et fréquente, à Haïti, qui se nomme « la combite » (konbit) : lors d’un problème lié à la collectivité (une route dégradée, un champ en friche, une maison écroulée, une récolte, une passerelle avachie, etc.) les gens se réunissent, eux, élisent un « chef » pour qu’il réponde à la coordination commune qu’ils ont établie. Ce chef disparaît dès que l’ouvrage est achevé. L’ouvrage profite à tous, directement ou indirectement (une maison profite à la communauté puisque la personne qui en bénéficie fait partie de la communauté). Il n’y a pas de recherche de profit et pourtant, ça fonctionne. S’il y a une « réciprocité », elle est différée, en ce sens où on est (on se sent) redevable du service rendu ou encore qu’on la redemandera peut-être un jour. L’ouvrage s’effectue dans la gaité, et son achèvement est l’occasion d’une fête, à nouveau. Cette organisation est universelle : on lui donne divers noms, tels qu’entraide, solidarité, etc., les SEL ont été une tentative de remise sur pied, avec le « une heure égale une heure ». Elle a été mis au ban de la société par la plus-value où tout doit rapporter à un « chef ». La plus-value est centralisatrice puisque tout doit revenir à un pivot pour s’y voir amassé (on se souvient des riches d’une époque antique grecs qui étaient condamnés à mort pour n’avoir pas suffisamment redistribué leur richesse aux yeux des gens qui, pourtant, se devaient de les révérer quelque part du fait que si ces chefs étaient riches à cause d’une responsabilité qui a glissé avec cet accaparement : notamment, la redistribution des terres agricoles contre une redevance, alors que le résultat de leur culture revenait à la communauté). La recherche de réciprocité ou d’équivalence minérale (le calcul de la réciprocité qui minéralise la réciprocité différée) peut être conçue comme justification *morale* de la société de la plus-value, dans une lutte contre la paresse de quelques uns, mais ces derniers sont souvent, précisément, les riches ! Les riches ne travaillent pas : ils s’occupent, ce qui devraient être la généralité humaine, alors qu’elle *travaille* et que, parfois, en guise de punition, on ne lui donne pas même la possibilité de se prendre elle-même en main et en charge, à force de police et de lois.

En matière de morale, vouloir s’accaparer du prestige d’autrui, c’est admettre (sans vouloir le savoir) qu’on est trop nul (et on le sait) et trop prétentieux pour accéder à ce qu’on désire – on estime ne pas posséder d’équivalence sociale à sa propre mesure : un simple problème de narcissisme en fait ! – ; de plus il faut y participer et y donner tout du sien. Et une obstination s’obstine à vous faire admettre que vous devez avoir ce que vous désirez pour correspondre à ce que vous percevez, vous, de ce que vous êtes par rapport à autrui, bien que vous ne puissiez l’être par vous-même, trop peu habile (et vous le savez) pour n’avoir pas su vous intégrer à ce qui donnerait bien plus de prestige en laissant votre égo sous vos fesses. Ce n’est pas ne pas avoir de prestige que je veux faire, mais ne pas faire que vous puissiez en avoir sans donner de vous-même, et pas par l’argent, pas par une quantité, mais par une qualité de la vie que vous êtes et possédez. Mais quand vous obtenez par la plus-value le prestige d’autrui, vous vous justifiiez d’avoir correctement agi, même à l’encontre d’autrui, puisque vous possédez ce qui a justifié votre action. Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais les concessions qu’on lui fait.

L’idée du profit trouve sa minéralisation dans la plus-value : on donne une valeur minérale (une objet universel : « l’argent, la marchandise des marchandises ») à un objet et on le fait acheter avec un « + » de cette valeur minérale et on « gagne ». La plus-value est la création de valeur et la justification de la valeur. Rechercher de la plus-value aux objets ou aux services (la force de travail, qui n’est qu’un passage de temps à autre chose qu’une occupation libre : on achète la liberté de l’usage du temps d’une vie) est *une disposition d’esprit* contenant ses propres critères de justifications. C’est le rôle de la psychologie de décrypter cette disposition d’esprit comme elle le fait avec les diverses formes de la folie, même si à priori, elle doit l’aborder comme un fait « normal » pour s’apercevoir que quelque chose cloche dans la relation à autrui. J’ai de tous temps été intrigué par la recherche de pouvoir sur autrui (ce qui fait de moi quelqu’un d’invivable, car je détecte cette recherche avec vivacité) et ses *modalités*. La plus-value est **la** modalité du pouvoir sur autrui.

Le glissement de la société à filiation matrilinéaire au patriarcat avait pour savon la reproduction en place du plaisir dans l’accouplement humain. Auparavant, il n’y avait pas de relation entre cet accouplement et la reproduction, il n’y a qu’à peine sept millénaires qu’on s’en est rendu compte de deux manières : l’élevage en enclos et le viol (le premier en Mésopotamie et en Égypte, et l’autre dans l’invasion des Doriens en Grèce). On contemple un tableau qui n’est déjà pas très beau à voir, n’est-ce pas ? Corrélativement, apparaît le désir de pouvoir sur autrui par des objets, par l’intermédiaire d’objets et ces objets sont des objets susceptibles « d’échange », c’est-à-dire d’appui à une recherche d’équivalence de réciprocité. L’écriture est née de ce processus, à Sumer, il y a cinq millénaires, environ, avec la bière. La naissance de la plus-value est synchrone à celle du patriarcat. Sa minéralisation sera plus tardive (le salariat), mais le pouvoir *par* l’objet (un sbire ou un larbin) y est pleinement déployé.

Puisque ça c’est ainsi passé (encore qu’il faille le décrire correctement et nous sommes bien lacunaires, parfois) il fallait bien que ça se passe. Mais tenter d’expliquer ce « c’est comme ça » permet d’en détecter des erreurs défavorables à des relations sociales satisfaisantes pour nous, tous. Ici, ce qui a péché (c’était aussi la naissance du Verbe – la petite voix alliée à l’écriture qu’on entend quand on est fin soûl – et du monothéisme) flagramment, c’est la réduction du rapprochement sexuel à la reproduction – qu’on se le dise ! – alors que le premier « chef » du rapprochement sexuel est le plaisir : bien que postérieure, la première a rejeté le second dans les oubliettes nauséabondes de l’autorité et de l’utilitarisme, id est : de la plus-value. Sur cette catastrophique transformation du plaisir en plus-value, s’étend depuis plus de sept milles ans, le désastre que nous avons devant nous, aujourd’hui, « écologique » où *tout*, absolument *tout* a été pourrit jusqu’à la molécule pas la plus-value, du libre ressenti du vagin à « tu accoucheras dans la douleur », du gland asthénié au sang du cordon ombilical, de la tomate insipide à la pomme hyper-sucrée, au vin chimique et la « pisse d’âne » et j’en passe : **tout**, l’amour, la générosité, la recherche du vrai, du beau, du juste ; même l’herbe des près n’est pas sure, comme on peut le constater à l’observation des glaces éphémères de l’Arctique.

Arrivés à ce point proche de la grève, jetons un prudent coup de sonde. Que me reste-t-il à démontrer pour la justesse de ma thèse ? Que lui manque-t-il pour être suffisamment comprise de sorte qu’elle enclenche rapidement un mouvement contraire à la déperdition où nous mène la compulsion compressive de la plus-value ? Est-il possible que la sexualité autrement vue et approchée que sous l’angle débilitant de la plus-value, trouve à se régaler de nos jours sans que la douleur des asthéniés devienne par trop rédhibitoire ? Je pense modestement qu’en prenant la partie de ma thèse où je ne fais que montrer l’emprise de la plus-value sur la vie, devrait seulement suffire, le reste trouvant sur cette base, de large assises pour s’affirmer socialement.

Prenons l’exemple de l’enchère : est mis à la concurrence de l’acquisition, un objet à la plus-value la plus importante à la fois pour l’acheteur et le vendeur. Mais, outre l’objet des désirs, il faut au moins être quatre dans cette affaire : le vendeur de l’objet, l’acheteur de l’objet, au moins un autre acheteur de l’objet et un commissaire-priseur (qui donne et certifie le prix). Dans cette bataille, il y aura encore quatre enjeux : le gain du vendeur ; celui du priseur ; la nique à faire au concurrent qui vous faisait concurrence, moi et lui, quoiqu’au moins deux, bien sûr ; et l’acquisition à proprement parlé de l’objet par un des concurrents : « Ha ! je l’ai ! ». On voit que c’est un système qui tient sur quelques points – affections assises sur le désir de pouvoir, revanche, narcissisme auto-compensatoire – qui s’étayent tous les uns les autres : sabordez-en un, et c’est le tout qui sombre. Mais les trois qui resteront régénéreront le quatrième qui manque, car c’est une question de survie pour eux. Vous comprenez ? C’est un système auto-résurectionnel, comme dans les livres d’horreur de SF, car la plus-value surnage, comme l’huile, jusqu’à l’épaisseur d’une molécule (on utilise ce phénomène pour briser l’eau furieuse des tempêtes), et point de produit miracle pour la dissoudre, sinon qu’une totale indifférence – le calcul de la réciprocité doit disparaître pour que disparaisse la plus-value –, dans l’espoir que le soleil brise la cohérence de ses chaînes, lui, la source de la vie – et sa copine la lune, la modulation de cette vie sur notre si jolie planète.

  • Résumé : Ce n’est pas la valeur qui crée la plus-value, mais l’inverse : la plus-value (l’espoir de gain, le recherche de profit, le calcul de réciprocité) est à l’initial de la valeur. Vouloir en finir avec le monde de la valeur minéralisée, revient à supprimer tout recours à la plus-value.
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Une réflexion au sujet de « La plus-value comme pingritude »

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