Pour une histoire de la pensée

Quitte à le montrer sous son aspect le plus idiot, ou imbécile, il faut ériger une histoire de la pensée de l’humain. Pourquoi idiot ? ou imbécile ? Ne serait-ce qu’il est encore loin, selon moi, de s’être compris lui-même, vu les dégâts qu’il produit dans sa propre socialisation et l’ensemble du monde qu’il pourrit par cette organisation sociale. On ne peut pas dire que l’humain a une pensée mature, principalement en collectivité. Je n’ai aucun mépris pour l’être humain, aucun : c’est un animal merveilleux.

L’histoire de la pensée (l’article a été écrit après mon post) à laquelle je pense n’est pas le « pourquoi » l’humain pense, mais le « comment » l’humain pense. On a glosé sur les capacités humaines à penser, son extraordinaire pouvoir d’abstraction, mais on ne sait pas comment il pense, cet humain. Et ce qu’on pense être « l’à partir de quoi il pense », son cerveau, est ridiculeusement surfait : rêver ne demeure qu’un rêve. Bien évidemment, je ne renie ni ne dénie le fait que cette pensée possède cette extraordinaire puissance sur nous-mêmes, et accessoirement sur la nature, puisque nous pensons en rêve et que nos relations sont assises sur ces rêves. Je pense qu’en décrivant le mode du rêve, on saisira qu’on puisse avoir d’autres plaisirs à acquérir que de faire souffrir autrui dans la faim, la misère sexuelle et l’inconfort.

On va chercher dans les connexions du cerveau la pensée. Ok, mais il ne s’agit que de connexions… le résultat est individuel, en rien collectif : on n’a pas encore mesuré le plaisir et la joie de jouer en groupe de la musique, par exemple, on en est resté à l’individu qui n’est rien sans le collectif. La structuration de la pensée est bien plus importante que des connexions qui présenteront au scanner toujours le même endroit illuminé pour telle ou telle pensée, mais rien sur la pensée elle-même. On montrera des émotions liées à la pensée, mais pas la pensée elle-même : le fait qu’on soit si touché par les images, visuelles ou verbales.

Hubert Reeve a noté que nous avons au surplus le nécessaire pour survivre, que l’épaisseur de notre néocortex est excédentaire par rapport à notre besoin en vue de notre seule survie, même dans la nature. Je ne pose seulement que la question de savoir ce que nous faisons de cet excédent ! En avons-nous conscience ? Non, bien sûr : nous sommes si fiers de penser ! de notre pouvoir d’abstraction ! Tout disparait devant cette prétention, surtout le malheur qu’elle produit et qu’elle cache à la fois.

Tout d’abord, penser angoisse celui ou celle qui pense. Savoir si c’est un acquis ou un inné, je ne sais, mais penser angoisse l’humain. Il s’agit d’une angoisse profonde qui s’ancre dans des protections PENSÉES qui deviennent une structure de penser le monde et nos relations sociales. L’histoire de « l’évolution de la pensée » passe par plusieurs structures de ce genre, qu’on nomme « civilisation » (dont on remarque qu’elles meurent toutes par l’excès d’un usage qu’implique cette structure : ici le bois, là le plâtre ou la chaux, ailleurs, la poudre à canon, le pétrole et le nucléaire, etc.) qui spécifient ces relations sociales par la structure de la pensée à ce moment d’existence. On peut parler des dieux ou des déesses : la structure de la pensée relative à l’un ou à l’autre est absolument différente et l’entendement du monde aussi bien, comme les relations sociales. Mais ces dieux et ces déesses ne sont que des ancrage de l’angoisse éprouvée du fait de penser et de vaquer dans le monde en pensant.

Penser angoisse dès lors qu’aucune solution à l’initiation de la pensée est posée, se découvre, arrive. La tension que soulève cette pensée irrésolue demande une détente : on trouve en partie dans la structure sociale, dans les ancres utiles à une telle détente, encore que, bien souvent, puisqu’il s’agit toujours de rêve, le plaisir ne soit pas encore là. Car penser mène aussi au plaisir, à la jouissance de la pensée. Lier par exemple la puissance de la pensée à la science est idiot : dans la science, la pensée ne fait que se suivre elle-même (à l’exemple des mathématiques qui vont maintenant chercher des cordes comme liens au monde) sans qu’elle découvre sa structure, comment elle pense, à partir de quels moyens, suivant quel schéma. Car la pensée « moderne » est toujours entachée de la pensée primitive, même avec ses portables et ses bombes atomiques : elle n’est pas sortie de savoir ce qu’elle est !

La pensée a été entachée de sa propre mouvance, elle traine après elle elle-même. Et ce phénomène est irréversible, il ne va que dans le sens du temps qui passe. On peut la reprendre mais seulement dans ce à quoi, matériellement, elle était attachée : la méthode sera la même, à moins d’avoir d’autres moyens pour penser. Je dis que le point charnière de l’humain dans sa progression au temps est le moment où il a transformé les avanies en coups du sort : ce qui était directement vécu s’est changé en une représentation « séparée » du vécu. Sa pensée s’est alors scindée en deux : la mystique et la mécanique. Robert Grave dans son intro à la Dame blanche, affirme que la poésie ne peut qu’être, en relation avec la Muse : cette transformation de l’avanie en coup du sort est la perte de la muse, de la poésie de la vie.

Initialement, la pensée est un contact avec la vie se retournant sur soi pour être partagé avec autrui qui vous le retourne à son tour. Dès lors que les avanies deviennent des coups du sort, le sort est jeté sur le sort qui prend alors l’allure de n’importe qui ou de n’importe quoi pour ancrer cette angoisse liée à la perte du sens poétique, de l’amour et de l’amitié. La pensée se jouit dans son énonciation et pour cela on raconte des histoires autour de ses sensations transmissibles par des mots ou des gestes, des images verbales ou gestuelles. Le mot résonne en nous à la fois comme moyen de transmission mais aussi comme transmission-même de la pensée d’autrui qui est destinée au partage, inévitablement. Le coup du sort cherchera le secret du sort pour rester un sort pour autrui et une puissance pour soi : le partage n’y est plus ! La logique a été étudiée comme mécanisme de la pensée, mais pas comme succession des moments de la pensée.

Lorsqu’on demande à une pie qui jacasse avec d’autres ce qu’elle pense de la pensée, elle vous répond : le présent. Le néocortex humain n’est qu’anticipation. Alors que le futur est toujours un présent qui arrive, pour l’humain le futur est un espoir. La pie a-t-elle des douleurs articulaires ? Elle est au présent. L’humain a-t-il de l’arthrite ? Il pense que cela va passer et vit et agit en conséquence. Mais cette anticipation regarde l’ensemble de la vie, mais comme la vie ne correspond pas à une quelconque anticipation, cela pose un problème à l’anticipateur qui va alors trouver des moyens de conjurer ou de conjuguer le présent à l’avenir. Le néocortex s’exprime ici avec son sens de l’histoire, de bâtir à partir du vécu, des mondes imaginaires tenant lieu de réels – c’est un être à l’extrême social, de ce fait : seul, il n’est rien. Le présent lui montre une certaine impuissance devant sa vie alors qu’il la compare au futur et ce futur n’ayant jamais aucune correspondance avec ses rêves sinon que le besoin que lui satisfait la vie de vivre dans le monde de la vie (le sorcier qui fait pleuvoir ne fait pas pleuvoir, on le sait, mais il pleut quand même !), il invente des conditions à ce futur, conditions aussi imaginaires que l’interprétation qu’il fait de son présent. Il pense avoir trouvé un antidote dans la « science », mais ce n’est qu’un antidote une fois encore imaginaire face à cette impuissance qu’il ressent de vivre. Confronté à cette imperfection, il trouvera alors une modestie en s’inventant un dieu qui lui sera supérieur et auquel (ou à laquelle, à moins de poésie) il vouera sa vie d’impuissant.

Lorsqu’on demande à un animal ce qu’il pense de la vie, il répond : le présent. Nous, nous pensons une image du présent. Alors que je suis en train de décrire (ou que je tente de décrire) ma pensée, il me faut la formuler pour le futur, celui où elle sera lue par autrui. Raconter une histoire (Jean le loup, la Belle au bois dormant, Terminator 3) repose sur l’acquis (les mots, le substrat culturel, la relation à autrui) et sur l’anticipation : les moyens d’atteindre la fin de cette histoire. Un singe, même Kanzi, ne peut raconter d’histoire imaginaire qui résume un entendement du vécu et cherche à le corroborer, il peut à peine dire ce qui s’est passé.

En fait, la transe que j’ai loupée, c’est de ressembler aux autres : j’ai tout perdu ! Les autres vivent en transe : boulot, reniement, obéissance, et j’en passe. Moi, j’en préfère d’autres et plus jouissives, mais qui n’ont pas coure dans ce monde… ou je ne sais pas m’y prendre ! J’ai cherché à vivre au plus près de la vie, comme dans une sorte de noyade alors qu’on y respire encore et j’ai rencontré bon nombre de bouées de sauvetage, de celles qui laissent bien la tête hors de l’eau ; mais aussi, dans le froid, la bouée est-elle la meilleure manière de mourir… cette tête hors de l’eau, doucement, en grelottant et par, finalement, anesthésie (celle qu’on refuse à ceux qui veulent mourir, qui doivent, pour eux-mêmes, mourir). Il en est des études sur les superstitions comme de celles sur la transe : de loin, avec la cuillère du diable.

La pire des colère est la colère imaginaire qui vous est extérieure : celle du vent, des cailloux, du père ou de l’Éternel : rien de tout cela n’existe, mais l’empreinte de l’imaginaire est telle qu’elle est plus puissante que la réalité. Car, dès le plus jeune âge, on subit un apprentissage à donner la plus grande mesure possible à cette dimension : vous entendez bien ce que je dis : on apprend à donner mesure à la dimension imaginaire. Cela ne nous sert à rien et nous éloigne même de la vie, en tant que vécu immédiat ou même prévisible. Mais plus on sait donner, extraite de l’énergie de ses propres émotions, de force à cet imaginaire et plus il vous envahit, comment dit-on déjà ? impérialistement. De sorte que les problèmes réels qui ont été jetés sur le réel par cet imaginaire ne trouveront jamais de solution sinon qu’imaginaire, ce qui fait du monde une poubelle d’imaginaires plastics, chimiques, -icides, nucléaire (bombes et centrales), pétrolière, etc. L’imaginaire se bat contre le réel avec ses propres moyens : l’imaginaire ; il ne comprend plus le monde que selon ses propres critères, trouvent des rustines (superstitions) à ses fuites devant ce réel, des « lois » de la nature. Dieu est la plus grande séparation de l’humain de sa vie (il était plus proche de la vie lorsqu’il en avait plusieurs, et beaucoup de féminin). Aujourd’hui, effectivement, le monde est humain : il baigne dans les images (l’argent compris, dont la valeur est extraite de la survaleur), se noie dans les images, ne vit que par les images. À peine l’accouplement reste-t-il une matière de chair satisfaisante ! L’invention de l’électronique et son aboutissement actuel (dont on attend avec fébrilité l’avenir dans une « intelligence » « artificielle » qui vous séparera encore davantage du vivant) n’est qu’un prolongement de la bureaucratie et du flicage qui ont commencé avec l’écriture, à Suze, il y a cinq mille ans. On le sait, mais il s’agit d’image qui cache d’autres images et quelle image que l’artificielle ! La prétention de l’image de dépasser le réel est rattrapé par le réel : tout dernièrement, on s’est aperçu que depuis plus de vingt ans (c’est-à-dire : depuis le début de l’affaire, quasiment) deux « failles » sont présentes dans l’ensemble minéral du parc électronique. L’humain ne reste qu’un bout de chair, sur une planète qu’il a pollué à l’excès, qu’il raffine ou non le silicium, parce qu’il refuse d’être ce bout de chair.

Un dieu n’a jamais tué personne, sinon que par la puissance de l’imaginaire ou des tueurs ou du tué ; une prière (même si ça fait du bien) n’a jamais été exaucée, sinon que par hasard ; bien qu’il soit destiné uniquement à sa propre satisfaction, un rêve reste en toute circonstance un rêve : le produit de l’imagination humaine. Ce qui ne rassure plus ceux et celles qui cherchaient dans cet imaginaire un répit à leur angoisse. L’image cache l’angoisse, mais l’angoisse demeure, et elle demeurera tant qu’elle ne sera pas dévoilée… mais voilà ! elle fait si peur qu’on ne la dévoilera jamais. Ce n’est pourtant, quand on l’a découverte, qu’une petite chose faisant partie de la vie, comme le fait de devoir manger, boire, aimer, dormir, savoir, s’occuper. Ainsi, cette histoire de mes vœux de la pensée qui n’est pas l’histoire des productions de la pensée, mais de celle de la conscience de soi et de l’image : nous sortons à peine de conditions qui ont créé l’écriture, nous avons les mêmes dispositions de pensée qu’il y a cinq mille ans, nos dieux sont les mêmes (bureaucratie, flicage, domination d’autrui), seuls les moyens ont évolué (ceux que l’on prend pour une évolution de la pensée, imprimerie comprise). Avec le patriarcat, nous avons perdu la Muse, le contact poétique avec le monde (quand je parle de poésie je ne parle pas de la dernière chanson de Johnny, vous comprenez l’implication du mot, n’est-ce pas ? la transe poétique, l’unique chose qui est propre à l’humain et que tous les autres animaux nous jalouse, encore qu’ils vivent, eux plus que nous, le présent au présent. En fait, ils ne nous jalousent pas de nos transes, puisqu’elles sont devenues si peu présentes, et qu’ils ont conservé – pour ne l’avoir jamais égarée, même dans la domestication – la capacité des leurs qui ne se sont pas perdues dans des leurres, des images de transe).

Nous sommes toujours dans le même état de pensée que celui qui a donné naissance aux rois, aux sorciers. Nous y baignons tant encore que cela parait normal qu’il en soit ainsi, malgré les malheurs qui suivent en cortège cet imaginaire. On parle des rois du pétrole comme jadis d’Alexandre l’ivrogne, sauf qu’aujourd’hui il s’agit de cocaïne et que la puissance de feu du premier se retrouve dans la puissance de pollution du second. Les sbires et les larbins sont toujours aussi prégnants dans leur présence qu’il y a huit mille ans. On évoque des stades de la pensée, entre Platon et le christianisme, par exemple, mais le système est le même : l’humain a toujours autant peur de vivre. Je me répète : l’évolution de la pensée telle qu’on nous la présente présentement n’est qu’une succession semblable à l’évolution des mathématiques qui aujourd’hui finissent dans les cordes. Ce n’est pas la pensée qui a évolué, mais la pensée de la pensée : laissant la pensée initiale, l’incarnée derrière son image, l’image qu’elle crée et derrière laquelle elle se cache… allez-vous en savoir pourquoi ? Bien sûr, je le sais, nous le savons tous, plus ou moins : la chair nous rattache tant à la réalité, avec ses exigences de faim, de soif, d’amour et d’amitié, d’occupation, de savoir, de confort, nous parait si terre-à-terre qu’elle ne peut que recevoir la médiocrité de l’imaginaire en partage, quand cela dénonce aussi la perte du réel de cette chair qui est pourtant bien réelle. Il faut la preuve d’une radiographie pour démontrer l’existence du cœur brisé ; des IRM pour démontrer qu’il faut reconnaitre le désarroi et le désespoir ; calculer le nombre d’âmes solitaires pour montrer combien cette société est inhumaine ; faire des lois sans effet contre le bruit pour l’admettre comme facteur de folie ; mesurer les particules fines pour continuer à les respirer ; sentir les échappements des moteurs à combustion interne pour ignorer l’odeur de la vie ; compter les désagrégations nucléaires pour ne pas même se rendre compte qu’on est impuissant devant leur intensité pour des mesures de temps frisant l’éternité ; nous tancer devant les étalages des supermarchés pour ne pouvoir choisir que du poison lequel nos nouveaux-nés-mêmes contiennent à leur naissance. Tout cela, c’est de la pensée de pensée, en rien de la pensée. La pensée aurait coupé court à toutes ces facéties pour continuer à se consacrer à sa consistance, la poésie, c’est-à-dire, la relation à autrui par l’usage de nos moyens : la pensée, l’amitié, l’amour. La relation au monde qu’avait un seul couple de Primitif, avec ses tabous et ses fétiches (c’est-à-dire ses craintes et ses ancrages), était intimement plus proche de la poésie que de celle de tous les spectateurs des télévisions du monde compilée.

Une histoire de la pensée ne peut commencer qu’au moment où on distingue deux, ou mieux, trois différences d’états à notre sujet. Aujourd’hui, ne nous souvenant plus d’un premier état, datant de l’époque où le mâle humain n’avait pas la mainmise sur l’expression sexuée de l’humain femelle pour lui attribuer le malheur du monde, nous ne pouvons qu’admettre qu’il n’y a qu’un et un seul état de la pensée, d’avant jusque maintenant. L’histoire de la pensée deviendra effective lorsque nous en auront commencer un second. La chair est certes faite de souffrance et d’usure, mais aussi de croissance et de plaisir : il nous faut penser dorénavant avec notre appendice de plaisir sexuel interne ou externe ; non plus faire jaillir la mort dans le minéral, mais la vie par l’organique ! Nous en avons le moyen, nous en sommes naturellement dotés Si les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, nous devons, nous, le réincarner.

 

 

 

 

 

 

 

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