Le temps comme déchet

Il y a une dizaine d’années, j’ai lu un livre au nom vraiment évocateur, Un petit coin pour soulager la planète : il parlait des toilettes à compost. Le titre disait tout. Il disait surtout l’aberrante abhorration de l’humain pour ses excréments. Que pourrions-nous donc écrire sur l’ensemble du reste de ses déchets ? L’humain s’occupe de ses déchets comme de ses excréments : c’est quelque chose dont il ne veut pas entendre parler. Il fabrique des centrales nucléaires qui produisent des excréments d’une dangerosité telle qu’on doit leur consacrer des milliers d’années d’attention, tout comme, parce que, comme il tire une chasse d’eau, il entend bien que l’affaire de son déchet soit définitivement solutionnée. Mais lorsqu’il s’agit de ses excréments, passe encore puisqu’il ne peut pas faire autrement que de déféquer, mais il crée sciemment des merdes pour emmerder le monde – j’aurais dû dire « pourrir » le monde, excusez-moi. Les déjections des usines, quelles qu’elles soient, sont du poison concentré, mais ils sont quand même déversés dans les rivière, l’eau qui est la lymphe de la terre, l’océan étant son sang. Les déjections des usines sont du poison concentré, mais elles sont rejetées dans l’air, injectées dans le sol, stockées ici et là pour tomber dans l’oubli (comme la décharge radioactive de Flamanville, tout dernièrement, ou les « stériles » des carrières de zinc, de chrome, d’or, d’uranium, etc.). Les produits qui servent à produire ces déchets, comme le mercure pour l’or, et autres adjuvants, comme les poches plastiques pour le commerce des marchandises, les bakélites, les huiles et les pneus des voitures, et j’en passe : tout cela se retrouve dans les fleuves et se déverse dans la mer. Les apparaux de pêches (filets, hameçons maintenant en inox, câbles, chaluts, traines, sennes, etc., les navires eux-mêmes) se perdent dans les eaux. Qu’ils tuent, ma foi, c’est de bonne guerre, mais qu’il détruisent, c’est diffèrent. Le bruit est tout aussi bien considéré comme un sous-produit normal de cette production, un déchet qui se perd dans les cervelles, dont on sait qu’elles ont un besoin impératif de silence pour se reposer de leur activité : l’amygdale s’encrasse comme le fond d’un chiotte public, le sens de la musique se perd dans les walkman.

La grande majorité des maladies vient d’une indifférence aux excréments : le choléra, la dengue, le typhus, la peste, le palu, la tuberculose, la poliomyélite, les maladies de peau, tout cela vient de l’eau souillée par les excréments humains : l’humain est un malade autogène ! car il renâcle à s’occuper de ses excréments, et cela c’est culturel, c’est un des effets de la culture patriarcale. L’épidémie de choléra d’Haïti est due à une mauvaise compréhension du comment doit-on s’occuper de ses excréments, quelle que soit la nationalité de ceux qui chient. Ce bien précieux qu’est l’eau est souillé par une quantité de produits variés et avariés, surtout avariants, de poisons. Mais on s’en moque, comme on se moque de ce que sont nos excréments. Dans ce petit livre qui désirait soulager la planète de la bêtise qui entoure les excréments, on fait remarqué que ceux-ci, immédiatement mélangés à une matière carbonée, perdent 90% de leur nocivité qui provient de l’azote et des bactéries et staphylocoques. Comme pour tout, il faut un milieu de vie, sain pour la vie considérée, pour vivre. Ces bactéries et staphylos vivent naturellement dans nos intestins qui en ont besoin, mais immédiatement mélangés pour créer un milieu qui ne leur convient plus, ils perdent de leur agressivité. C’est simple ! Mais on préfère souiller 6 litres d’eau par défécation, plutôt que d’adopter une méthode hygiénique radicale et efficace. Ces six litres d’eau, qu’on dénomme alors « noires », sont chargés du milieu propice au déploiement de ces bactéries et de ses staphylos et c’est une grande firme (qui est devenue grande parce qu’elle s’est occupée pour les autres irresponsables de l’affaire, jusqu’à se charger de la distribution de l’eau dont elle fait ce qu’elle veut aujourd’hui) qui va la « dépolluer », rejetant pourtant ses propres déchets, sous forme de « recyclage » sur le sol des champs cultivés, avec ses hormones, ses résidus de médicaments, ses métaux lourds et le reste. C’est une affaire juteuse de gros sous dont on doit tout ignorer, comme les tampons menstruels veulent absolument cacher le pratique de la coupe œstrale.

Il en est du temps semblablement : le temps est devenu un déchet. Posons-nous la question du pourquoi les autres animaux ont besoin de si peu d’outils : parce qu’ils totalement adaptés à leur milieu et qu’ils n’en éprouvent pas le besoin, à un ou deux près. Ce qui me fait dire que l’animal humain qui ne se montre que comme un animal technologique, n’a pas réussi à s’adapter à son milieu puisqu’il ne cesse de produire des outils qui complexifient démentiellement son propre milieu. Ce n’est pas pour « transformer la nature » que l’humain travaille, mais pour satisfaire la vue du monde du patriarcat sur la vie. C’est son propre milieu, incluant la manière dont il se préoccupe de ses excréments, et il nous donne un résumé de l’entendement qu’il a du monde, qu’il complexifie et l’incite à considérer une complexification supplémentaire toujours supplémentaire comme solution à son propre problème d’adaptation à son propre monde. Selon sa conformation, on peut comprendre que l’humain ait inventé l’usage du feu et de la pierre, pour continuer par celui du bâton. Son problème d’alors n’était pas la forme paroxystique du manque de communication comme résultat de la domination d’un sexe sur l’autre et, conséquemment, de l’émergence d’une hiérarchie sociale. Dès que cette forme d’organisation sociale est apparue, aussitôt, la technologie est devenue la source des préoccupations, essentiellement guerrière. Du bâton à fouir, on est passé à l’araire et de l’araire à la charrue, etc. avec l’arc et la flèche. L’attirail guerrier et la séparation des militaires du groupe, sont la conséquence, comme le remarque Leroy Ladurie, du stockage des grains auquel il est devenu indispensable de consacré du temps séparé. Et le temps des autres est devenu un déchet dont on pouvait faire ce que bon vous semble, comme celui de l’esclave et plus tard du salarié.

Si des études sont faites sur les déchets, elles concernent ceux de nos ancêtres lointains, pour savoir comment ils vivaient, sans doute avec si peu, n’est-ce pas qu’il serait absurde qu’ils puissent vivre de manière satisfaisante ? Mais ne divaguons point : il y a très peu d’études faites sur les déchets présents. Je me souviens qu’au cours des années 1970, des médecins étaient vilipendés parce qu’ils ne se bougeaient pas les fesses de crier que la radioactivité et la pollution chimiques augmentantes étaient une source de mal-être indéniable. Aujourd’hui encore, pas un seul, sinon sur des détails comme les vaccins, ne gueulent sur la vérité de la destruction de la vivabilité du monde, en eau, air, temps, vie commune. On vient de découvrir une solidarité dans les « greffes fécales » dont il y a des déchets sains et d’autres mortifères. Mais ces études ne vont pas plus loin, car elles remettraient en cause, et de manière radicales, le mode de vie patriarcal – donc le capitalisme est le fer de lance – le mode de vie qu’on nous fait vivre et dont on fait en sorte d’en être le plus totalement possible irresponsabilisé, par l’ignorance, nos actions et nos omissions. Tout dernièrement on s’est étonné, le moment d’un clignement d’œil, de la disparition de plus de la moitié des êtres vivants de la planète en moins de quarante années, jusqu’à aujourd’hui et que la conséquence de ce détail gigantesque est que ce fameux « réchauffement » conduira à plus de quatre degrés au-dessus de la moyenne de la période pré-industrielle : ce qui signifie qu’on va mourir, d’une manière ou d’une autre (on le ferait pour moins que cela), alors qu’on continue de tirer des plans pour aller sur mars, pour faire aller à la vitesse du son un train dans un tunnel sous vide, qu’on calcule le nombre d’OGM sur lesquels il va pouvoir compter pour engranger des dividendes, bref, on s’en moque, car quelques intérêts individuels priment sur le bien commun et que nul n’est capable de montrer son autorité en cette dernière matière, sauf le peuple devant lequel on agite la publicité pour qu’il ne puisse en rien faire… et n’en fasse rien. On lui brandit devant le nez que l’avortement est un crime (ce qui remue son âme fragile), que l’État va augmenter les impôts (ce qui le touche au porte-monnaie), que la dernière marée noire se le dispute à son indemnisation (ce qui le met dans la confusion), que Flamanville a un couvercle non-conforme mais, du fait qu’il est déjà monté et qu’il sert de parangon à une flopée d’autres du même genre, il comprend qu’il ne peut en être autrement que de l’accepter, sinon c’est la catastrophe « économique » pour cette entreprise délirante (ce qui le pousse à un peu plus de résignation quant à ses possibilités de se savoir intelligent, déjà individuellement). Le temps aura eu beau passé, les déchets de ce genre vont sans doute être retrouvés par nos futurs, mais ils leur apporteront aussi la mort, en découverte. Ainsi, on comprend qu’il ne peut pas être entrepris de véritable études sur les déchets du temps humain.

On ne voit dans les films aucun sujet traitant immédiatement des déchets : pour en causer ça en cause en d’énormes quantités résultant du produit de l’action, mais aucune idée de quoi en faire après les avoir provoqués : ils n’apparaissent tout bonnement pas dans le scénario, comme de naturel et on n’en attend pas plus ! Lorsqu’on traite des déchets de l’humanité, il s’agit de zombies – qui sont encore des « esprits », pas des choses – qu’ils faut « tuer », et on trouve alors que c’est un devoir de les éliminer, eux qui ne savent plus ce que c’est que de travailler. Naturellement ces zombies sont des saletés très sales et qui en veulent à votre vie. C’est effectivement de cette manière que les déchets sont perçus dans cette société patriarcale : quelque chose de séparé, qui n’a rien à voir avec « l’humanité » et qui en est pourtant le pur produit, collant comme le piège à grives, dégueulasse, qui se rappelle constamment à vous pour vous dévorer. Comme dans les films de guerre, après avoir produit une immense quantité de déchets, avec grands bruits pour vous faire admettre que celui du monde réel malgré ses klaxons, des pétarades, ses vrombissements, ces moteurs électriques, etc. est ridicule face à la vie de cinéma, l’humanité vaincra ces zombies dont il faudra trouver un moyen de se défaire… une fois morts ; mais de cela, on n’en parle pas, car ils se sont envolés, comme par image, par magie, cet enfantillage à l’âge adulte. D’ailleurs, dans ces films de guerre, où le héros ou la hérelle s’en sortent avec plus ou moins d’égratignures, le soldat est un déchet prédéterminé, prédestiné à en être un, dont on ne parlera qu’après avoir versé quelques larmes, comme le crocodile dans sa rivière, sans camion-benne, ni voiture-balai. Nulle part on ne nous montre comment traiter dans notre société le déchet après l’avoir produit, et cette méthode a transformé notre planète en une poubelle et on se satisfait de ces images pour dire qu’il n’en est pas ainsi, car c’est du cinéma. On avait remarqué que c’est quand le cinéma est devenu la vie qu’elle a été perdue, je dirais plutôt c’est quand la vie y est devenu un déchet indispensable à sa trame que ce déchet l’a submergée, comme un aveu d’impuissance, un mea-culpa qui vous ôte votre faute en vous la mettant devant le visage. L’environnement est le cadre du cinéma, pas une réalité, un décor et pour le déchet, il en est de la vie partout ainsi : la vie est un décor qu’on jetterait une fois l’usage périmé, comme on périme le temps humain au « travail » qui produit ces déchets.

La solitude, par exemple, n’est pas considérée comme un déchet humain alors qu’elle en est véritablement un résultat, le résultat d’une production humaine consistant à séparer les uns des autres ces éléments, dont un des puissants moyens est la publicité : vous êtes obligés d’en passer par la publicité, la plupart du temps contre votre gré, même si cela ne vous intéresse pas ou que vous trouvez cela nocif, on l’incrustera en vous. La publicité est le déchet du temps humain par excellence. La publicité est sans discussion et en tant que monologue, elle est exactement du déchet humain : une hiérarchie indiscutable, à peine désobéissable sous peine d’ostracisme, de non-conformité sociale, d’être considéré comme un déchet, soi-même – très semblable en cela à la perte amoureuse où la dépréciation de soi vaut la poubelle alors que la vie est immense. Pour la publicité, le déchet n’existe tout simplement pas. Elle dissocie la vie de la vie en anéantissant le déchet par omission, en vantant un produit qui est lui-même un déchet, pour le moins présent et en toute certitude futur. La solitude est un déchet humain car, lorsqu’on fait tout pour la tuer, il restera toujours une queue qui frétillera et vous signifiera qu’elle est toujours en vie, comme celle du lézard, alors qu’elle s’est nichée encore plus profond dans la muraille que vous avez construite pour ne plus la percevoir. Ainsi, tout ce que vous faites pour ou contre elle, perd son suc de vérité et dessèche cette baudruche que vous vivez en souffrance du manque de commun. On dit alors que c’est un déchet « valorisable ». C’est comme de se diriger quelque part, la tête tournée vers ailleurs. C’est ainsi qu’on peut, peut-être, comprendre ce qu’est une des formes affectives de la valeur, quand on s’accroche à une chose à moins d’être affectivement perdu, tombant dans l’abysse dont soi seul a conscience, car il ne tient qu’à soi seul… cqfd. La publicité « déshumanise » en monopolisant toutes les affections sur la marchandise ; la publicité est le fétiche de la marchandise, ce en quoi on vous fait croire que la solution est dans la marchandise et qu’on gigote devant vos yeux avides de cette solution devant la souffrance de la solitude ; et du même temps elle sépare, par l’action de ce fétiche, les êtres les uns des autres, augmentant le taux de solitude réel en « créant des liens sociaux » qui vous gavent de publicité. Le déchet se situe dans le fait qu’on ne peut pas faire autre chose, sinon l’impression de solitude s’augmente d’autant : on court vers une solitude « augmentée », comme sa réalité dont vous êtes dissocié.

Lorsqu’on dit que l’humain est né « bon », c’est une manière de dire qu’il était, à sa naissance, totalement adapté au monde et propre à en jouir à satiété avec autrui, puisque la bonté s’y agrège ou n’est pas – ce qui est le propre de la grégarité – (et ce qui ne signifie pas qu’il en était continuellement ivre), bien évidemment et complètement intégré à ce monde, en étant issu et fait pour y vivre, au moins physiologiquement. Pour autant, ce ne sera pas les travers du monde qui le rendront mauvais, mais bien ceux qui doivent s’occuper de lui. On a inventé un dieu du mal pour se déresponsabiliser sur un élément extérieur qui s’immisce en soi. Ce dieu n’existant pas, on a compris qu’on a abjuré avoir été ce mauvais que l’enfant a dû apprendre, luter contre son envahissement, mais tout comme l’eau passera dans ce petit trou, il transvasera sa charge qui confronte au monde, et humain particulièrement, sachant que la confiance à laquelle cette bonté a permis de se donner à ce qu’on recevait, s’est déchiquetée pour devenir, chez certains, une loque qu’aucun mendiant n’irait négocier auprès d’un chiffonnier : la solitude sera devenue parfaite. C’est dans une telle condition que la carapace de la bonté, dans laquelle on sent encore son cœur battre, s’armera et désirera détruire ce qu’elle ne peut plus atteindre… en soi, à l’extérieur de soi, parfois en protégeant sa bêtise de la bénédiction d’un dieu aussi brutal qu’on l’a connu : patriarcal.

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