Le temps au fil du temps

Le fil du temps n’est coupé que par une seule des trois Parques, et encore, ce n’est qu’individu après individu, car, pour ce qui est du temps en général, elles en font toutes les trois partie (ce qui nous montre la préoccupation des Grecs de l’époque : soi, sa vie à soi, pas même intégrée au temps du monde ; encore que, si on réfléchit bien, cela leur devait être une sacrée contradiction qu’il puisse y avoir et un temps collectif et des temps individuels, dans lequel on doit intégrer celles qui en donnent la mesure : comment mesurer l’infini lorsqu’il ne peut l’être que par des êtres finis, par définition ? Le temps, en tant qu’entité infinie ne peut être défini, et pourtant, nos vies commentent, continuent et finissent !). J’imagine que c’est comme pour les âmes chrétiennes : en comparer le nombres depuis qu’elles existent doit donner du poids à une théorie qui voudrait y prendre appui pour embraser le monde, et le nombre de ficelles de vie que nos couseuses et découseuses ont entre les mains sans que l’une ou l’autre ne se trompe, donne une sorte d’espace, un volume de l’imaginaire qui, néanmoins, ressemble fort à ces supernovas qui pèsent un âne mort alors qu’elles ont la dimensions d’un petit pois… imaginaire, cela va sans dire.

C’est une problématique humaine de ne pas donner le poids de la dimension des choses qui traversent sa pensée. Et personne ne trouve rigolo de remettre sur l’atelier l’ouvrage de la compréhension de son propre monde, même à travers ce qu’on perçoit de notre environnement en nous servant de nos sens. Le temps qui passe au fil du temps est une grave énigme : j’en vois plein qui veulent la remplir, de n’importe quoi, pourvu que ces, j’allais dire : gesticulations remplissent le temps pour l’oublier. Je sais que cette énigme ne sera jamais, mais jamais de jamais, résolue, mais c’est vraiment amusant de courir à sa solution : le fil du temps ; et quand je parle de ce fil, je parle de moi qui le dévide, je parle de nous qui le dévidons en le vivant. Nos trois Parques ne savent faire qu’une seule chose chacune et la font depuis la nuit des temps (la Nuit a engrossé le temps pour lui donner à être, selon elles), sans s’en lasser, sans s’embrouiller et avec persévérance. Celle qui a le plus de liberté est celle qui coupe les fils, car il me semble qu’on ne sait pas quand elle va le couper, ce fil, ce qui lui donne un pouvoir sur nous. On pense aussi qu’elle non plus ne sait pas quand elle va ou doit couper tel fil en particulier. On pourrait dire comme je ne sais plus qui : « quelque fois, elle coupe par paquet » dans les guerres, les famines et les épidémies. Mais la véritable question de la simultanéité de deux ou plus morts, n’a pas vraiment été établie, car personne ne s’en est préoccupé, laissant sans doute ce sujet à un autre de crainte que vous n’excitiez celle qui est plus forte que vous, ce qui fait qu’on reste dans l’expectative d’une réponse sur ce cas précis de la scolastique parquienne.

Ce que j’aime dans ces belles peintures, ces beaux tableaux, outre la qualité des formes et l’agencement des couleurs et leur choix, c’est justement cette graphie du temps comme posée sur la toile, tandis que nous qui la regardons, faisons défiler celui que l’artiste a voulu nous donner à vivre. L’époque importe peu, ce qui nous charme est cette faculté de cette représentation : nous nous y retrouvons, car nous sommes le temps, ici rendu « intemporel » et cela nous transporte dans cet espace quasi charnel d’une relation entre nous, l’artiste et moi et vous et nous. Il y a beaucoup de bords d’eau, beaucoup de bosquets, des fleurs, des nues, dans un cadre et ses limites. L’art consiste à transporter dans la toile, à basculer votre conscience du présent, comme une prise de judo. Mais je me demande si nous sommes nombreux à voir dans ces images du temps vivant, enfin… pour nous, humains ; les autres animaux n’ont que faire des images. La musique les intéressent, mais les images, non. La plupart des gens ne voient que des couleurs et des formes. Ce qui me faire dire cela ? Si la notion de la densité du temps était de manière plus étendue de son dais sur notre humanité, on ne chercherait certainement pas à en faire du salariat, par exemple. C’est clair : transformer du temps en « marchandise » est vraiment une idée de débile et, on s’en doute, la débilité ne permet plus d’en percevoir l’existence. Ou bien, si on cherchait à en faire de la valeur, on se révolterait immédiatement contre une chose aussi idiote, aberrante et abjecte. Beaucoup sont morts de ce refus, car le choix qu’on leur laissait n’était plus que l’esclavage. On parle de la tuberculose du XVIIe siècle comme d’une maladie, mais, finalement, elle peut très bien être un refus de vouloir plus longtemps vivre ce qu’on imposait aux classes « laborieuses » de l’époque. Et ce n’est certes pas la vaccination qui a amélioré l’affaire, mais bien la nette amélioration des conditions de vie de ces gens déjà anémié par la soumission aux exigences du salariat, qu’a entreprise de confectionner le patronat pour conserver ses ouvriers : vivant dans un milieu plus frais, la révolte par abdication ne paraissait plus aussi importante. La vie est vigoureuse !

Dans cette transformation obstinée de l’organique en minéral (en temps qui passe en argent), on retrouve la même chose que de faire la teigne avec son voisin, pareil : refuser toute tentative de compromis sous prétexte qu’on y perdrait, alors qu’on sait qu’on veut en imposer pour le plaisir obscur d’avoir le pouvoir de sa méséance sur autrui, le faire caguer en somme, parce qu’il vous énerve avec la liberté qu’il a de revendiquer sa liberté alors que vous ne voulez pas vous avouer larbin là où il ne veut pas aller ; en fait, là où il ne va pas : la manière de vous compromettre, uniquement cette manière mièvre de recevoir sa paye que vous n’avez pas même eu le loisir de négocier, car elle vous a été imposée sous peine de ne pouvoir pas la percevoir. Lui ? il s’en fout, c’est un aristocrate du prolétariat et comme tout aristocrate, il finira au bout d’une pique parce qu’il ne veut pas travailler. Et ça, c’est énervant pour un salarié : vous qui avez si peu de liberté, de temps à filer pour le temps, vous voulez castrer celui qui vous la fait miroiter (contre son gré, bien entendu) et qui vous attire comme l’éphémère éblouit crépite et flambe sans profiter de rien, encore moins la beauté de son geste. C’est un fainéant, le temps ne lui brûle pas les moustaches (et si cela lui arrivait, vite ! une mousse !) alors qu’on voit bien qu’il vit, qu’il crée, qu’il invente. On ne sait pas ce qu’il invente intellectuellement, mais on est obligé de visu de constater qu’il crée en inventant, et que ça semble trop facile, parfois, pour que ce soit honnête ! Et puis, cette manie qu’il a de venir vous voir quand la langueur du bruit que vous faites de l’usage de vos outils, si longue, si tenace qu’il lui semble qu’il doit y avoir un absurde dans la méthode, pour vous inciter à le cesser, alors que vous, vous êtes en pleine création. C’est agaçant de devoir toujours créer en faisant attention aux autres, non de non : qu’il aille au diable ! Quel compromis faire avec cet emmerdeur : vous ne pourriez plus rien faire, si on l’écoutait ! Le salarié refuse toute l’évidence de son environnement, que ce soit à son « travail » ou dans ses loisirs. Je ferai un papier sur la manière dont il s’occupe de ses déchets, de ses excréments dont il se désintéresse avec l’aplomb d’un dessinateur de bande dessiné : un trait d’esprit suffit pour résoudre un problème, sur une feuille.

Quelque part, je me demande si je ne suis pas autiste, tant je me sens hors du cadre (autiste se dit « takiwatanga », qui signifie « son propre espace-temps » en maori). Et dans ce cadre, c’est vrai que je dois être chiant. Cependant, ce temps que je file en l’étirant au gré de la tension du moment, je le cherche le plus inoffensif possible sur la matière qui n’est pas humaine. Ce qui fait l’humain, c’est ce qui réalise l’humain et ce que l’humain réalise. Le travail, à fortiori, le salariat ou ce pitre de cambiste ou de banquier, sont, selon moi, l’inverse : c’est une nocivité pour tout ce qui n’est pas humain, principalement, car l’humain est ici réduit à ce petit pois dont je parlais tout à l’heure, mais rempli, cette fois, de vide : le temps de la valeur, valorisé, le fétiche de l’image, lui le mage du fétiche. Si l’humain s’immisçait dans sa vie, sa propre vie, il verrait qu’il est loin de refléter l’image qu’il se fait de lui-même : misères (affective, sociale et sexuelle comprises), pollutions, destructions du vivant, radioactivités, et j’en passe ; ou bien le miroir est très très sale et que cela dissimule, même si on bouge la tête pour mieux voir, cette très mauvaise image de soi. Le souffle de la bonté et le chiffon de la détermination pourrait balayer ces meurtrissures, mais cet animal à images reste dans ses images, tandis que le monde s’écroule autour de lui à cause de son action sur lui, toujours destructrice. Ma morale m’incite à penser qu’il devrait apprendre à faire de la musique et à ce que ses enfants puissent danser, au lieu de les amener à l’école. Il préfère remarquer, dans un haussement d’épaules, qu’il n’est pas à la hauteur de ses ambitions, comme on voit une algue flotter sur l’océan sur laquelle votre curiosité s’est posée, comme une libellule sur un roseau, alors que vous craignez de vous mouiller pour la satisfaire.

Je vois que je suis souvent dans le reproche : qui pourra me le reprocher ? J’ai dû construire mon monde, comme un enfant et depuis mon enfance, sur des ruines humaines, des bribes de bonté, des fétus d’amour, des fragmentations de sexualité, du chocolat pas toujours au top, et du bruit, beaucoup de bruits affectifs, sociaux. Comme la société se coiffe, elle fait sa frange.

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