Le temps qui passe temps

Le temps qui passe est l’aspect humain le plus improbable. J’ai observé des animaux d’étable qui disjonctaient du présent, le museau relevé et les yeux globuleux, comme perdu dans un ailleurs. Leur notion du temps qui passe doit certainement être différente de la nôtre, mais en quoi ? L’humain, rigide surtout, ne sait pas quoi faire du temps qui passe, il lui faut toujours faire quelque chose, même si cela détruit autour de lui ou en lui. Pour certains, il faut laisser une trace sur terre, pour d’autres il faut savoir se rendre utile, pour un troisième, il a la bougeotte. Et, précisément, c’est une forme d’inquiétude qui gratte les fesses du temps qui passe chez le rigide. Il n’y a que quelques personnes qui peuvent laisser le temps passer, et souvent en état d’ivresse dense, dans laquelle l’être-là est l’être-soi en toute quiétude. Personnellement, j’ai toujours apprécié le temps-là, celui qui coule dans mes veines et dans le frisson de mes nerfs et que je ressens au plus près de lui, dans l’instant le plus étroit possible. J’ai alors une sensation de vie, souvent fugace, qui me remplit d’aise. Mais pour cela il faut boire, parfois, beaucoup, beaucoup plus que n’en peut surprendre un bourgeois ! Ce temps ressemble au temps de la musique, dont la caisse est soi, la perception les cordes et le temps l’archet dont on sait qui le frotte : vous !

Les aspects les plus douloureux que j’ai eu à voir vivre du temps est celui des « handicapés profonds » : ils se balancent le corps ou bien la tête, ou ils se cognent longuement. C’est comme si la charge du temps s’était imposé un bât qui en limitait les résonances dans un geste duquel on décèle pourtant un contre-gré car, aidé d’un peu de ruse, il est possible de le leur faire oublier un moment. Mais, ils restent ébahis de cette éventuelle césure dans laquelle ils se sont introduits et on se voit confronté à un vide contenant une question qui ne se laisse pas contourner avec lumière. On se demande si la personne lit dans vos yeux le désir de la sortir de cette situation, de vouloir y collaborer, mettre sur pied une méthode à laquelle il lui faudra tout de même adhérer, sans obligation d’achat, mais souvent on la voit être rejetée comme une importune. La ruse la plus adroite est de faire comme de si n’est rien, ça les interroge et vous pouvez capter l’étincelle de la communication, aussi fugace soit-elle. Cela apporte du plaisir, mais on ne veut pas en rester là : il faudrait que cette escarbille enflamme un amas doux d’amadou qui consumera ensuite le chêne du temps dans toute sa splendeur dans une brasée gigantesque de son âme et du temps frétillant. Mais on en est loin, très loin ! aussi loin que d’ici à là-bas ! ce là-bas qui les disperse comme la cendre le vent. J’en avais rencontré un qui marchait toujours les jambes serrées, comme s’il voulait éviter continuellement qu’on tente de lui toucher les organes génitaux. Tous ces gens ont été sensuellement agressés, dans leur centre fort de leur château fort, et ils tentent de l’oublier tant la douleur a été puissante, jusque à la dissociation de soi dans ce qui unit l’extérieur et l’intérieur. Et on n’est devenu plus qu’intérieur sans plus aucune notion du temps qui passe. Le temps est contracturé dans l’organisme et ne respire plus, par la perte de son élasticité, sa crispation continue. Il y a un phénomène corporel qui correspond à cela : la glycation ; et Wilhelm Reich a découvert la cuirasse caractérielle.

Mais plus difficile est encore de faire entendre le temps à celle qui se chie dessus, s’enduit de ses fèces le corps, les murs, la nourriture, et le reste. Je ne me suis jamais posé la question de sa vulve, tiens ? Je n’en ai pas le souvenir de l’avoir vue souillée à l’entre-jambes… Elle hurle, elle crie si on la touche, elle devient une furie si on tente de la stopper en quoi qu’elle fasse, si on veut la doucher pour qu’elle se sente plus fraîche. Elle est jolie et elle est folle. On ne peut aider ces personnes que par le contact : il faut qu’elle retrouve un contact des yeux, le doux contact des yeux doux, avenants, gentils, avec le monde pour qu’elles égarent un moment le leur avec quelqu’un d’autre : le contact ne peut s’établir qu’entre deux êtres, pas un être et un cailloux. Et c’est qui en est conscient qui va aider celui qui en a perdu la conscience. « Où qu’on la place, la frontière du connu est aussi celle de l’inconnu » ai-je dit à cette époque.

On mesure la perte de temps que ces gens vivent, mais on le mesure mal : pour faire un tapis, il faut certes une trame et une chaîne, mais il faut aussi un dessin et une personne dont le dessein est de faire un tapis. L’habileté à laquelle j’aimerais plus que tout arriver, est cette faculté d’avoir la possibilité de trouver le jeu pile-poil pour attirer un instant l’attention de ce temps figé vers un autre dont on ne sait rien et qui est mobile, certainement fluctuant, fréquemment social, grégaire. Les règles de ce jeu seraient telles qu’il pourrait n’y en avoir pas, à ceci près que pour jouer, il faut être deux, à moins de jouer avec soi. Mais, nous, on sait jouer avec soi, tandis que le temps sclérosé ne sait plus jouer avec soi, il en a perdu la possibilité ! Ce mouvement figé perpétuel que la fatigue n’atteint pas, nous montre que cette capacité de jouer avec soi est évaporée, comme l’éther sur la main : en laissant un froid. En imitant, on ressent ce que l’autre ressent, de plus ou moins loin. Ce balancement anesthésie une partie de la cervelle (j’appelle le cerveau cervelle : on mange bien celle des agneaux…) et le temps que vous consacrez à cette activité vous permet de ne pas ressentir ce à quoi cette partie du cerveau s’occupe. D’ailleurs, on peut très bien dire que ces gens ont une préoccupation… comme dirait Devos… qui les préoccupe en tout. Dans la vie courante, on voit beaucoup de personnes qui ont une ou deux préoccupations, une généralement. On trouve cela socialement acceptable. Pour les nôtres, elle est si pesante qu’elle entraîne tout le fonds avec elle dans l’abîme de l’insensation.

L’insensation, la pire des choses qui puisse vous arriver ! et vous êtes dedans, sans le savoir, évidemment. Quelque soit la sensation odeur, ouïe, temps, goût, amour, colère, poids, arrêt sur image, on aime sentir. On aime sentir qu’on sent. La passion possède encore cette faculté de prendre le temps en toute sensation. Peut-être existe-t-il deux types d’handicapés profonds : ceux qui veulent sentir mais n’y parviennent pas, et ceux à qui sentir est si douloureux que la mémoire s’obstrue ? C’est ici extrême : dans le cours de la vie, bien des gens se dissocient de leurs sensations par abdication contre elles qui deviennent intolérables ou trop puissantes par rapport à ce qu’on sait en accepter. Comme je l’ai noté, le bruit est l’une d’elle, mais l’odeur de l’endroit où on vit aussi : à quoi sont donc-t-ils rendus ces êtres qui vivent dans l’odeur des taudis ? ou qui ne savent plus prendre plaisir à se rafraîchir ? et sans éprouver de colère d’en être rendu là, sinon qu’un pipi de mouche ? Car la folle qui se profanait s’avilissait avec colère, elle ! et elle était enfermée, heureusement avec une protection pour sa santé dans l’espoir qu’elle réintègre le pouvoir un jour d’atteindre une perception de soi plus calme.

Je lis, aujourd’hui, dans le journal que la moitié des êtres vivants de la planète ont disparu en quarante ans (ce qui signifie qu’il n’en reste plus qu’une demie partie) et on a constaté que la population humaine a doublé dans le même temps. J’ai pensé que cette dégradation du monde avait débuté lorsque l’esclave était devenu salarié, mais je me suis trompé : c’est bien après, sans doute comme conséquence de cette « libération » d’il y a quarante ans : le progrès a cessé le 13 mai 1968 pour les plus optimistes, à la mise en route de la centrale de Enrico Fermi, pour les plus conscients, le 2 décembre 1942. Vous n’allez certainement pas penser que je pense qu’il vaut mieux être esclave pour sauver la planète plutôt que salarié, j’espère, car je pencherais plus pour une responsabilisation de ce salarié (puisqu’il est là, ici et maintenant la cause de tout ce qui arrive) de sorte qu’il comprenne rapidement qu’il doit cesser de l’être, et surement pas pour un retour à l’esclavage, comme on tente de nous le faire penser tous les abrutis du monde. Le salariat est probablement une grande source d’insensibilisation au temps qui passe, mais surtout une insensibilisation remarquable pour ce qui est des sens en général : la douleur et sa fréquente présence nous apprend à surseoir à tout ce qui est important, tel que le raffinage de cette sensation de ressentir le temps passer par un soi et un nous. Le salariat insensationne formidablement sur toutes ses conséquences (je dis « toutes » comme notion des nombreuses variétés de ces conséquences, pas uniquement comme total) de son activité, absolument toutes ; celles dont on donne les détails sont faites pour oublier les autres, pires.

Pourrais-je y tordre le cou maintenant, que je me sacrifierais pour le faire tout de suite… oui… mais, je me rends compte que ne suis pas seul et à quoi pourrait servir de tordre le cou du salariat si personne d’autre que moi n’en comprend le nécessaire et l’indispensable ? Tous s’y remettraient à la seconde, comme une goulée d’air frais qui serait venue à manquer ! Il faut se rendre compte que le vide que laisserait la cessation inconsciente, imposée et immédiate du salariat (qui impliquerait celle de la marchandise, sans doute de son fétichisme, pourquoi pas de l’argent, du travail et même de cette étrange notion actuelle de « valeur ») ferait un tel bruit, un si grand bruit par le silence soudain qui adviendrait, que la frayeur étreindrait le cœur pourtant solide de plus d’un, couperait les jambes des plus hardis et les jarrets des plus agiles, sans entraîner avec lui les cris des égarés ou de ces zombies qui ont cessé de travailler pour venir, tout retournés, vous sucer la couenne ; un bruit assourdissant de silence : plus de diésel, de 50 Hz ou de 400 kHz, de moteurs à explosions, de contact satellite et j’en passe : le silence radio, comme on dit à la radio. Je ne peux garantir la tenue mentale de tous dans de telles conditions : vous voyez tant de gens avec des oreillettes dans les oreilles ! tant de gens assis devant un écran de télévision, sans qu’ils se rendent compte que si le monde est devenu si bruyant (et dont ils se cachent le bruit par les moyens qu’il propose pour perdre en audibilité) c’est parce qu’ils ne l’écoutent plus ? et qu’il peut faire le bruit qu’il veut, indépendamment d’eux, sans sourciller. Si chez nos gravement préoccupés, il ne leur est pas loisible de faire autrement, chacun de nous peut écouter le monde et le réduire à une sorte de silence organique et non plus dominé par le minéral, écrasé par l’activité du minéral de sorte que la coulée du temps se reflète dans ce verre de rouge sous cette tonnelle de chèvrefeuille, par une journée ensoleillée et choisie, comme se sont choisis les présents de ce moment-là.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s