Le temps de temps en temps

J’ai parlé dernièrement du bruit… mais il en est de même du temps : le temps social est un temps quasi rigide, tandis que le temps humain passe du simple au décuple. C’est le temps qui permet la perception de choses et des émotions, et sans temps, il n’y a rien qui se passe. Mais l’autre moment où rien ne se passe, c’est quand le temps est rigidifié, par un autre temps, le temps marchand, peut-être, mais un autre temps.

Et cet autre temps qui rigidifie le temps humain n’est pas si facile à définir. D’abord il faut admettre qu’il existe, c’est la condition primium, quoique gratos. Comment se rendre compte du temps qui rigidifie le temps humain ? Il y a comme une attente, déjà, dont l’autre temps doit prendre en compte pour passer, une sorte d’ordre où l’imaginaire primerait sur l’organique. Qui donne cet ordre ? Quelqu’un d’autre que soi, même lorsque c’est soi qui s’en donnons l’ordre : l’obéissance passe par une rigidification du temps (au point que, parfois, il en devient arthritique). Bien évidemment, pour un humain, attendre fait parti de ses gènes : sans attente, il n’est pas humain, pour une bonne part. C’est en différant ses objets que l’animal devient un animal humain et une telle disposition est génétique. Mais alors : en quoi une attente différencie-t-elle une autre pour que l’une devienne nocive ? et rigidifie l’autre ? C’est amusant cette question, non ?

Il y a certaines substances naturelles qui modifient la perception du temps, on le sait et si le cannabis n’a pas la notoriété du vin, c’est que cela ferait scandale qu’on osât supprimer cet appareil à modifier le temps, en toutes circonstances et en tous lieux, avec qui on veut comme n’importe qui. Et imaginez un peu si vous vous trouviez tout à coup indépendant du temps salarié ? Une sorte de détente résonne alors, et on rit. Nous vivions précédemment dans un temps rigide, et tout à coup, il se détend, il devient (on le dit !) élastique. Mais que cela signifie-t-il : élastique ? C’est qu’on perçoit qu’il n’a pas la même densité, qu’il vous échappe parfois, et il fait quelques fois preuve d’une telle vigueur qu’on a l’impression d’y nager, de le toucher, de le voir passer sans fin possible avec autant de félicité, ou d’amertume.

Et, finalement, on pourrait dire que le temps rigidifié, c’est le temps qui ne sait pas attendre, un temps dont on sent qu’il doit passer, même contre son gré. Un temps de force et un temps forcé. Savoir attendre… je l’ai lu plusieurs fois chez des auteurs très différents : Sun Tseu, Debord, Wilhelm Reich, et même Freud, c’est possible. Savoir attendre. Savoir attendre quoi ? le moment vécu. Et pour ce moment magique, il faut avoir de grandes oreilles, de grands yeux, un nez fin et curieux, il faut être attentif au temps qui passe ! Et un temps rigide a bien du mal à percevoir toutes les subtilités d’un temps qui passe : il est rigide. Et sa rigidité lui donnera des conclusions partielles, bien évidemment, morcelées et même fragmentées.

Il faut posséder et être possédé par un goût pour le temps pour vivre le temps qui passe. On comprend tout de suite que de travailler ne peut pas donner un résultat correspondant à une telle consécration de son temps à une telle activité. On ne peut travailler et vivre le temps en même temps, ce n’est pas possible ! Vous allez me parler des gens qui ont choisi leur travail. C’est pareil : ils doivent gagner de l’argent. Bon, j’espère démontrer un jour que de vouloir gagner de l’argent c’est perdre son temps, mais il faudra être patient.

Une piste se présente à nous et nous indique peut-être une direction à prendre pour ne plus perdre son temps, surtout quand on cherche à le gagner. C’est-à-dire, gagner de l’argent : on passe son temps à gagner de l’argent et parallèlement on n’est pas si satisfaits que ça. Il y a un déchet de temps quelque part et on a du mal à en retrouver les traces, ou la trace. Mettez deux personnes dont une sous une grosse pluie, avec une feuille de bananier pour protection et une autre à fumer une pipe au coin d’un feu alors que souffre dehors le blizzard. Laquelle des deux vit le plus ? Aucune : elles vivent intensément autant l’une que l’autre. Car elles sont toutes deux dans un moment et suce le lait du temps. Mais une attitude d’esprit peut aussi donner quelque chose de plus catastrophique – bien qu’ici il ne s’agisse que d’une situation imaginaire dont on peut profiter pour un bon moment – et cette attitude verra l’un en train de trembler de peur, grelotter de froid et frissonner d’impatience, tandis que l’autre revient du boulot et qu’il lui est indispensable cette courte travée dans le temps pour (se) récupérer, sinon son désir de se fondre dans le total lâcher-prise est (parfois) d’une puissance telle qu’il n’y retournerait pas le lendemain pour ne pas avoir à revivre, le soir venu, cette « valse-hésitation » entre le bien et le mal pour se résigner, finalement, au mal. Le temps n’est par contre pas vécu pareillement, ici et là. Malgré tout, la personne sous la pluie y est encore, alors que celle dans on fauteuil y est, certes, mais ailleurs. Et tandis que l’une attend un meilleur, l’autre ne maudit que le pire ! Moi, ça me fait ça quand je me suis disputé avec quelqu’un, quand j’ai dû imposer par la force quelque chose de légitime et que j’ai dû pour cela être violent : cette impression de déplaisant se poursuit sur deux ou trois jours.

Nous parlions des gens qui avaient choisi leur manière de passer le temps pour en faire une satisfaction, mais l’immense majorité de nos contemporains n’ont absolument pas eu l’offre de ce choix, et ils sont, je dirais… 3 pour mille, oups : un sur 3 pour mille. Et puis, prendre son temps pour le bon moment, ça ne marche pas toujours, loin s’en faut et il y a souvent des blancs, comme on dit en radio, autrement plus prégnant qu’un accident de culotte sur la Croisette et plus proche du flop. Et tous ces gens, ce sont eux qui déterminent matériellement la traversée du temps par celle, générale, qu’ils passent au salariat, la transformation du temps en argent. Cette transformation, on le sait depuis Karl Marx, ne s’opère que par un intermédiaire, gros, grand fort, faible, libineux, vierge, puceau, boiteux, cul-de-jatte, en charlie ou en costard, blanc-jaune-noir-vert, l’être humain qui se porte à son poste de travail. Qu’importe le travail, qu’importe l’argent : cette qualité du temps transformée en quantité figée, est uniquement le fruit de l’humain salarié que ce temps transforme en argent.

À cette question saugrenue : « Le temps peut-il être quantifié ? » ne vient que la réponse : « Comment cela a-t-il pu bien advenir ? ».

Je n’ai pas eu à le confesser, je suis assez fainéant ; cependant, cette fainéantise a des limites : dès qu’elle me casse les couilles, je m’énerve et je fais n’importe quoi. Il ne peut en être autrement ! Bien sûr, je préfère faire quelque chose qui me passionnera que n’importe quoi, laissez-moi le temps et je vous le montrerai. Quand on est jeune on mange du raisin vert, on comprend vite qu’on ne devient pas vieux en le goûtant mûr. J’aime bien ne pas donner du pain à manger aux cygnes, car quand ils passent devant moi, je peux les regarder sans qu’ils me quémandent quelque chose ; un cygne qui passe, c’est joli, c’est gracieux, c’est élégant et chacun a sa manière : le mâle, la femelle, le cygnon. Bon, je ne dis pas que ces animaux manquent d’élégance quand ils mangent du pain, mais dans ce cas, ils ne passent pas devant moi et je n’ai pas cette occasion de m’émerveiller de ce qu’ils sont. Et puis, je suis peinard : si vous commencez à les nourrir, vous n’en avez pas fini ! On ne nourrit pas les animaux sauvages, on ne cherche pas à les humaniser : chacun sa place, dans ce cadre et chacun en jouit.

Éviter de sentir le temps passer est aussi une attitude caractérielle, au sens de Wilhelm Reich : chaque caractère a sa manière de vivre le temps, d’une manière rigide qui lui est propre et reluisante. Et à chacun, cette société patriarcale pourvoit une possibilité d’en trouver une en bonne adéquation avec le contour de cette pièce de son grand puzzle, dans la panoplie de comportements qu’il propose. Ça crisse un peu, parfois, parfois ça rouille, mais on ne sort pas des gongs et c’est ce qui nous satisfait le plus : ne pas en sortir. On évoquera le plus facile : les maniaco-dépressifs, mais tous, chacun a sa manière propre et dûment répertoriée de passer le temps. Cette personne a un vécu, auto-prédétermininé, une sorte de sauvegarde contre la noyade du temps qui passe, sentir trop dans ses tripes de devoir passer le temps sans avoir de compas de crainte de s’égarer là où il y aurait, de toutes façons, un pire. Si le cinéma marche si fort, c’est parce qu’il propose des sortes de solutions sur les problèmes que peut poser la rencontre d’un caractériel (il bande encore un peu pour sa femme) et d’un psychotique (il ne bande que sous conditions et c’est difficile). Même dans les « Transformers », encore que le héros se range du côté psychotique léger et qu’on se demande ce que cette jolie jeune fille fait avec ce mec, sinon qu’un amour commun pour le minéral dont on extrait des paroles, des caractères, des bons et des méchants. Le psychotique, à de très très rares exceptions près, est le méchant et il meurt à la fin… c’est déjà ça. Encore que les facéties sexuelles d’’un James Bond sont de la pure rhétorique. Je n’ai pas visionné la fin de Transformers, le dernier, mais je ne puis que m’incliner sur les caractères qui vont donner leurs sous à de telles entreprises de satisfaction. Quelle satisfaction ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Il est au moins protégé le pacte respectant le fait que le minéral est dépourvu de sexualité, bien que chacun des caractères soit précisément la description d’un anéantissement d’icelle. On ne voit pas la jeune fille flirter avec une mécanique, encore qu’il aurait sans doute un effet masturbateur à exploiter ; ni les mécaniques forniquer les unes les autres. Le minéral n’a donc pas de sexuation : comment peut-il éprouver des émotions ? Quelle est sa notion du temps qui passe ? Cette sensation trouve-t-elle parfois des moyens de s’augmenter, de vaquer dans des paradis artificiels et pourquoi la vie n’arrive-t-elle pas à combler un tel ennui ? à combler le vide du temps qui passe sans amitié profonde, simple, égale ? Le minéral éprouve-t-il l’ennui ? De toutes ces questions, si elles transparaissent comme en filigrane, ne fondent pas, ou de loin, le pesant de la trame qui se mêle à une chaîne d’idiotie pour ce tissu de cauchemar. Le truc de ces machins, c’est de vous faire penser à ce que vous n’avez pas pensé car cela ne présente pas de toute matière à penser. Mais, comme tout ce qui est humain contient une part d’histoire, qu’on ressassera de-ci de-là, même de pure bêtise, elles occuperont votre temps, sans que vous vous en aperceviez. Et cet espace assez exiguë, finalement, de la pensée consciente, orientée et volontaire, n’a plus de place à laisser à d’autres questions, plus concernées vis-à-vis du temps que vous vivez, immédiatement. On vous apprend, durant deux heures, « à attendre la suite », comme disait Debord du spectateur, immobile, dans le noir et les bruits, entourés de voisins dans la même situation que vous : les yeux sur un écran où passent des idées-images se succédant les unes aux autres, dans une logique telle que cette bouillie est ce que votre cerveau attend pour s’en nourrir. Loin d’être un oubli dans l’imaginaire, c’est un imaginaire de l’oubli du temps… que vous avez à payer, bien sûr. La jeune jolie jeune fille nous montre ce qu’est que ce donner à une cause soulevée par l’amour. Le mec est plutôt dans une sorte de solidarité parce qu’il a compris de quoi il retourne. Les militaires (ici, je le souligne, plutôt une bande de briguants déguisés en milice, quoi que, comme tous militaires, recevant des ordres d’en haut-lieu, à la manière de nos flics qui progressent dans leur encanaillerie de s’autonomiser de toute loi pouvant restreindre l’ampleur de leur mouvement répressif) toujours à côté de la plaque, je ne saisis pas les bons et les méchants dans les mécaniques et je n’en déplore pas l’ignorance. La jeune fille (j’ai été 10 mn avant la fin) restera une potiche, pseudo-maternante, une sorte de Sainte Vierge à qui on a non seulement pas octroyé d’éprouver le frottement de la copulation, mais aussi d’être grosse sans plaisir.

Le temps qui passe est un temps qui respire librement ; le temps du salariat, selon la respiration de la pointeuse. Il faut y penser.

 

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