Transologie 3

[Transologie 1, Transologie 2]

Il faut admettre que le phénomène de la transe n’est absolument pas compris, débilement utilisé et idiotement vécu, quoiqu’elle est toujours d’un intense vécu, hypnotique et puissant.

On voit des gens vociférer devant des chevaux qui courent après la victoire, des sportifs qui courent après un ballon pour chercher l’obtention d’un total victorieux, des pousseurs de pions qui pimentent cette contrainte par ce que d’autres nomment « intelligence artificielle » comme résumé qu’une compilation bureaucratique plus performante que le simple crayon à papier, etc. et tout ce beau monde de crier à l’apothéose lorsque la victoire est atteinte… et pour un seul, bien évidemment, sinon la transe aurait un goût de partage qui deviendrait incompréhensible et la dénaturerait comme l’eau de mer le vin.

La jouissance que procure cette transe est certes son vécu (qu’importe, finalement qu’on ait ou pas perdu, sinon qu’une revanche de transe) mais surtout l’attribution d’une valeur à un des pots de la bataille organisée à cette fin : un gagnant ; ce plaisir est d’autant plus grand que ce pot a rempli la mission qui lui a été donnée et qu’on attendait : gagner la partie. La valeur est là : gagner la partie.

Si la transe veut rester aujourd’hui incomprise, c’est qu’en secret elle sert la marchandise et que cela doit rester secret (ouaps : le secret de la marchandise c’est la transe ! oui, mais sous quelle forme ? That’s the point). L’aliénation affective (les maladies « mentales ») est le support de cette transe en tant que tentative de résolution d’une contrainte sociale, comme toutes les transes. La transe fait partie de la vie, et nous n’en connaissons rien, ou si peu, sinon que sous un aspect : l’aspect mystique. Et cela défausse bien le problème de sa forme : asexuée, délirante, irresponsable. La transe est une manière universelle de solutionner une contrainte à caractère social, affectif ou physique, de manière collective, car cette contrainte se rejette sur le collectif. Les produits humains qui sont normalement alloués à la transe sont frelatés, et la transe reste sans solution, c’est-à-dire qu’elle se réalise selon l’inverse de ce à quoi elle est destinée. Cela : on le sait, on a peut-être hésité à le formuler correctement.

Pourtant, on sait aussi que la transe est cohésive, logique (du point de vue de la vie qui n’est pas toujours facile à saisir), qu’elle fait partie des outils de la grégarité. Antonin Arthaud, Isidore Ducasse, les Surréalistes et les dérives des Lettristes, tout cela possède une cohésion qui s’est trouvée dans la transe, ici avec une plante, là avec du vin, beaucoup de vin. Le vain du vin bu dans le bain de la vie nue et la poésie marchande, la publicité, la transe du spectacle. Libre, la transe montre assez régulièrement ce qui ne va pas, ce qui cloche parce qu’il ne correspond pas à ce qu’on attend de cette liberté.

Il est facile de comprendre qu’un frère va protéger « l’honneur » de sa sœur parce qu’il lui est interdit d’en profiter lui-même. C’est considérer que l’accouplement est sujet à culpabilité, c’est-à-dire, interdit de plaisir. C’est débilisant, car on pourrait très facilement aller voir ailleurs ! Mais sa mère, sujette sexuelle de son mari, est le modèle qui modèle l’anticipation de cette pureté. En fait, on jalouse ce plaisir que sa mère (dont on soupçonne que l’autorité paternelle a interdit la jouissance sans souhaiter vraiment un tel malheur – soupçon qui induit parallèlement l’idée du viol ineffable) ou « sa » sœur a pris lors de ce rapprochement sexué. Il s’agit de l’honneur sexuel qui ne devrait avoir de pratique sinon que « pur », c’est-à-dire, dans l’angélique d’une catin, d’une pute dépourvue de vagin ; et ainsi d’exacerber ce plaisir qu’on ne peut qu’abhorrer dans le rapprochement sexué pour le plaisir du plaisir. Cette société est vandale, démente, lucrentielle du plaisir sexué. La transe sexuellement malade contient un but qui est différent de ce qu’elle dit vouloir vivre, et ce but est extérieur et on s’y contraint du fait d’avoir peur de la liberté (cette peur est un acquit ; ce qui est inné dans la peur est simplement la peur de mourir, de disparaître soi, mais les circonstances prévisualisées – les fantaisies – sont des acquis), et on trouve le moyen de contraindre cet extérieur qui n’a que faire de ces chaînes. Cependant, cette transe va appuyer son déroulement sur cette morale, alors que dans un déroulement évident, elle ne pense pas. Attention : la malade cache sa pensée, la saine ne pense pas et la distinction est simplement que la malade est toujours, directement ou indirectement, douloureuse. Être gardien de l’ordre, par exemple, est une transe qui pense, car elle est obligée de sursoir à ce qui ne devrait pas être et de se trouver et se donner des arguments (je suis poli : je ne parle pas d’arguties) pour pouvoir se vivre : tabasser autrui pour maintenir l’ordre. Le pire est que des gens qui ne savent pas ce qu’ils sont ni ce qu’est la transe doivent avoir une telle pratique pour passer en transe, alors qu’elle est dolorifère, pour les autres et pour soi à ceci près qu’on cache cette douleur derrière le but qui est ici l’ordre, la hiérarchie pour en jouir ; c’est là l’inversion des valeurs dont parlait Friedrich Nietzsche.

Une  personne en transe est inamovible : on aura beau lui démontrer par a + b qu’elle est en transe, qu’elle ne voit les choses que sous un point de vue particulier, fait de déduction grossières et de visualisations du monde voilées, rien n’y fera : elle est en transe, comme une femme menée au suicide une bombe entourant son giron. Il faut qu’elle y croit et comme elle y croit, elle y est, et c’est ce qui fera qu’elle se « dépassera », qu’elle oubliera ce qu’elle est : sa douleur est si intense et sa solution si rigide qu’il ne lui reste que cette manière de rompre le phénomène de sa souffrance qui peut, par ailleurs, trouver une raison sérieuse de ne pas exister. Cette transe a elle aussi un but, une désignation servant de point focal à toutes ses pensées et de décharge à son affectivité irritée, exacerbée, endolorie.

Au cours de la transe malade, la valeur est ce qui met en transe, c’est une valeur instrumentale, tandis que dans la transe saine, il n’y a pas de valeur d’objet, il y a le plaisir de la vivre ensemble. L’émulation n’est pas d’obtenir des objets, comme chez les cambistes, mais du plaisir, j’oserais dire « gratuit » issu du fait de la vivre ensemble. Les Mbuti organisent régulièrement des transes collectives (qu’on peut assimiler à nos anciens bals disparus, bouffés par les concerts et autres animations spectaculaires) où ils dansent en chantant sur une estrade spécialement aménagée pour leur permettre de sauter ensemble et de leur donner du rebond. Chez nous, il reste les fest nozs qui consolident nuitamment la cohérence du peuple breton. On dénote la différence entre un flic qui va à une manif et un couple qui va à un bal, non ? C’est la nature de la transe qui est recherchée et à laquelle, par un fait de la volonté qui va vous dépasser une fois, sera en passe de vous procurer cette transe.

Ainsi, la transe se vit sur une « valeur ». L’échange se vit sur une valeur, qu’il soit de collaboration ou d’exploitation de la femme par l’homme. Enfin, on peut découvrir après coup une valeur qui puit résumer le passage de la transe, ce à partir de quoi la transe s’est réalisée ; et en conséquence, porter un regard critique à la fois sur son résultat et sur son initiation (son passage, étant toujours de la même sorte, peut ici se passer de son grand intérêt). Si, comme j’essaye de le montrer, beaucoup est « transe », ma démarche est légitime et est en droit d’être poursuivie. et je ne saurai trop insister sur la perception, la préhension, la densité du vécu de la transe, omniprésente, à la puissance sociale immédiatement relative à celle de la grégarité humaine, sinon comme un jeu qui serait, dans le capitalisme (la préemption du monde par une forme de transe que je tente de démontrer malade), devenu trop sérieux, réflexif, narcissique.

À partir de là, que puis-je faire ? Il y a deux ou trois transes mises en avant par cette société patriarcale : le sexe de la femme est destiné à un seul homme, l’amour maternel et celui de l’homme pour la femme (comprenant que celui de la femme est inconditionnel, et donc, sans valeur proprement dite, sinon pour faire des romans ou des films à succès qui reviennent à un rapport d’argent, de cette valeur numérisée, beau mais comptable ; ailleurs, c’est une idiote plus ou moins intelligente, désolé pour elle : elle est dans le cadre, de toutes façons !).  Mais si l’amour vit d’eau fraîche, le lot humain est d’un autre ordre et principalement, dans cette société patriarcale, de celui de l’exploitation où l’homme est un cheval pour l’homme (j’ai beaucoup de respect pour les mules), un loup pour la femme et un tigre pour l’enfant. Un monde de brute où seules les brutes y trouvent leur compte de brutes car elles n’utilisent que cette brutalité comme mode de transe. Dans ce monde, on veut régner par la terreur qui est encore une forme de transe : on est obligé d’anticiper le pire et le monde devient invivable sinon qu’à travers ce pire : le pire devient une valeur indispensable à la vie (drôle de vie). Dans ce cadre où l’amour de la femme pour l’homme est inconditionnel, elle devient la coagulation d’une valeur ; en tant que telle, ou méprisable ou adulable : on ne vénère que le minéral puisqu’il a besoin de vie pour être en vie et que l’énergie qu’on lui insuffle est celle qu’on veut retrouver vivante. L’espoir est une valeur qui n’a pas de prix et qui, pourtant, est marchandable !

La marchandise est la cuirasse caractérielle qui donne sa forme à la transe.

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