La détransiation

Je vis manifestement dans un monde de fous. Nous le voyons, tous, chacun pour soi et on se demande même si nous ne faisons pas parti de cette folie, si, d’une manière ou d’une autre, nous n’en sommes pas compromis, on ne peut pas dire « contre toute attente ».

La saisie d’un phénomène a été complètement occulté, d’abord par la religion, ensuite par le spectacle et pour finir par la marchandisation de tous et de tout. Il s’agit du phénomène de la transe : on en est encore à être hypnotisés par des images, non plus immédiatement vivantes, mais qui passent sur un écran. Le gouvernement lui-même interdit l’existence positive de la transe  (pour mieux l’orienter vers ses ordres) dans la condamnation d’herbes ou d’extrait d’herbes médicinales : il préfère nous empoisonner au glyphosate et aux perturbateurs endocriniens : ça fait au moins rentrer de l’argent dans les caisses de l’État et les poches de particuliers complètement timbrés.

Les écrans ont mourru la transe par l’immobilisme et les cervelles se sont rabougries dans le fond des fauteuils où des petits croutons de chips vous agacent les fesses. On se venge parfois dans les stades eux-mêmes, ou dans les concerts de musique, mais le fait est là : nos cervelles ne savent plus ce qu’est la transe. Je dis bien « savent », et non pas « vivent » tout de même. La pire transe, dans ma jeunesse, a été lorsque j’ai touché ma première fiche de paye : je m’attendais à quelque chose de particulièrement satisfaisant, pour avoir entendu que c’est là quelque chose de particulièrement important, hébé non : ça a été d’une déception totale. Cela a été d’un traumatisme tel que je me suis mis à douter de la véracité des importances des adultes, qui la touchent certains tous les mois, d’autres parfois plus court. « Toucher sa paie  ! », voilà un but qu’on m’avait inculqué comme de louable, honorable et pécuniaire. Hébé, je me répète : je n’ai rien ressenti de tout ça : ça a été d’un plat dont la vacuité frisait le rire. D’abord c’est le « C’est tout ? », ensuite, un peu abasourdi, on passe son tour, l’air légèrement hagard, comme un léger coup sur la nuque, et puis on sourit aux potes avec un air de complicité du seul savoir qu’on s’est fait eu quelque part. « Mais qu’est-ce que je vais faire avec ça ? Je ne peux même pas m’arrêter pour en jouir ! Et si j’en veux plus, faut que je retourne au boulot, ce qui me coupe toute possibilité de faire autre chose… » C’est tellement fort, cette déception, qu’on ne s’en aperçoit pas tout de suite et que, le lendemain, on est resserré dans l’étau du retour à la case départ et qu’on l’oublie assez rapidement ce désagrément : autant le faire le plus vite possible pour qu’on en souffre pas trop, n’est-il pas ? C’est comme cela qu’on apprentissage à la disparition de la transe. Bon, il y en a qui on commencé plus tôt, les pauvres, mais la fiche de paie est un moyen très efficace, durable et pérenne.

Alors, parler de la transe aujourd’hui, n’est pas chose facile : on passe vite pour un illuminé. Et pourtant, des moments de transe, il y en a, comme déguisées. Je viens de parler de la télévision ou du cinéma, dans le spectacle, alors que celui-ci « n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » « Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée. ». Le spectacle est l’organisation de la marchandise, de la valeur quantitative et le retournement de la vie. Ainsi, de même qu’il y a la valeur qualitative et la valeur quantitative, il y a la transe du don et la transe du gain.

Mais j’en reviens à mes moutons : la transe est un passage du temps indispensable à la grégarité vivante. Elle est l’antithèse de l’atomisation et de ce fait, la grégarité manifeste et manifestée. Mais elle est soudoyable ou compromise, comme on voudra, ou mieux, altérable. Lors de la transe du don, il y a deux personnes et un objet qui contient une valeur affective, utilitaire et pondérable qualitative. Lors de la transe de gain, il y a quatre choses : les deux personnes, l’objet et un autre objet qui lui, quantifie l’objet et c’est cette quantification qui est la source de la transe. Dans le premier cas (à trois) la transe est un partage, vécu chacun en commun et l’objet en est la matérialisation. Plus cet objet a de popularité, eu l’occasion d’avoir été un plus grand nombre de fois l’objet de transe, et plus la transe sera puissante entre les deux personnes. Bien sûr cette transe n’est pas toujours l’équivalent de ce qui a été décrit de celles des femmes autour du baquet de Mesmer, mais le plaisir se voit, de visu, au sourire qui inonde les visages et à la joie qui remplit les cœurs et soulèvent les jambes qui ne demandent qu’à danser.

Tandis que dans la transe de gain, il y a la fiche de paye. Cette fiche de paye prend plusieurs formes : un ticket, une fiche de paye, un billet, une image, etc. Par exemple : allez voir un concert de Lady Gaga et vous verrez que, malgré le talent de cette chanteuse, le spectacle est plus volumineux que la musique, comme si la musique ne pouvait pas suffire à entrer en transe, ou qu’elle manque de quelque chose pour se suffire à soi-même. La perte biologique de la notion de grégarité a atomisé les personnes de sorte qu’elles ne rentrent plus en transe que par intermédiaire qui en autorise la présence : vous devez en avoir pour votre argent, en quelque sorte.

La transe paroxystique (qualitative par excellence) est l’orgasme partagé. On se souvient des photos de transe de ces jeunes poilus qui partaient la fleur au fusil, sur un quai de la gare de l’est, donnant un dernier baiser à leur bien-aimée, une jambe déjà sur le marche-pied du train sur le point de s’éloigner. Ils étaient beaux, non ? Le gouvernement parle alors de « galvaniser les troupes », avec un peu d’un verre d’eau de vie avant de se jeter au front. On connaît le résultat d’un tel passage du temps et de la jouissance qu’il a procuré. Mais ils étaient en transe, sinon ils ne l’auraient pas fait, bien sûr ! Non ? Bien sûr que si : c’est la transe du don ! Et nos mêmes fourfaillons, la baïonnette pourfendant un autre, le rictus de la haine aux lèvres, l’énergie toute concentrée dans les épaules et les mains, raidie sur des jambes campant des hanches de fer : c’est de la transe de gain. La question ne se pose pas de savoir ce qu’il y a à y gagner, mais qu’est-ce qu’il perd : il perd son humanité, la grégarité dans son aspect plaisirs. La transe de gain est ce qui pourrit ce monde, humain comme non-humain, c’est une gangrène qui pousse à mesure que la quantité croit en superficie.

Oui, le gain est un gain : on gagne. On gagne quoi ? D’avoir du gain ? De faire un bon gain ? etc. Le gain tourne autour de lui-même, en cercle (qui est par définition « fermé »), concentriques vers un point où il ne reste plus qu’un. Et ce un est UN un. C’est amusant : le gain est une course obligatoire et je déteste toujours les courses, alors que j’adore la participation quand je ne suis pas trop critique. Le don est excentré, dilatateur, il augmente la surface de mon oppidum et va s’étaler comme la brume du soir en montagne, dans les vallées.

Le sexe d’entre nous qui souffre le plus du manque de transe, c’est la femme. Mon dieu ! combien on la fait souffrir à cause de son sexe ! C’est parce qu’il y a une propension à facilement rentrer en transe du fait de sa capacité à l’accouchement. Michel Odent (dont le travail de la vie a été de faire en sorte que les mâles cessent d’en vouloir aux femmes d’être nés), tout dernièrement, disait qu’il fallait éviter de se sortir de transe pour bien accoucher, car cette transe est partie de cet accouchement. Pourquoi les mecs en veulent-ils tant aux nanas ? C’est posé le problème comme de l’arrivée de l’œuf ou de la poule : un instantané du temps. Non, c’est que la purification de la sexualité par la religion, après une progression délétère, a laissé place à la marchandise (le temps changé en fiche de paye) si elle a permis, peut-être, une libération des mœurs, a plutôt achevé les rapprochements sexués pour n’en faire plus qu’une autre marchandise : on se voit baiser, on voit baiser, on ne le vit plus, perdu, en transe.

Je ne voudrais pas qu’on pensât que la transe est une affaire de famille, loin de là ! ni que c’est un service de la nature uniquement attribué à l’humain, loin de là. En admettant que le sommeil est la transe la plus commune, tous les animaux à lymphe ont besoin un moment de dormir. Le merle qui chante au soir, ne croyez-vous pas qu’il jouit l’oiseau ? et certainement pas seul, quoi qu’on en dise, car sa coquine est dans les fourrés, bien blottie, à l’attendre.

On peut se demander si les exagérations du cinéma (aurait-il dû existé, comme nos rêves d’aller sur la lune ?) ne correspondent pas, en médiocrité, à nos espérances de transe (on sait que l’espoir est le vent des rêves). Je pense plutôt que c’est le contraire : nos transes sont si menues qu’elles ne comprennent pas l’exagération dans laquelle elles se vivent, et donc si peu loin vont-elles dans leur réalisation. Personne ne me croit lorsque je dis cela, mais de quelle référence ? S’il s’agit de défendre son bout de gras, la mesure est petite, il ne semble.

Donc, aussi difficile d’admettre le phénomène de la transe comme ciment de l’humain chez lui dans le cours de sa réalisation, aussi dure est d’admettre les deux transes : la qualitative (celle du don) et la quantitative (celle du gain), mais on comprend de loin, comme quelques fois, entend-on les boulets de la révolte gronder au loin pour se donner du courage de la faire soi-même.

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