L’agrégation humaine

J’ai visé jusqu’ici à démontrer que la « valeur » est un affect grégaire immédiatement relatif à un critère que, moi, je pose et qui est la maturité ou l’infantilité de la sexualité de la personne, du groupe ou de la société : plus cette expression de l’affectivité est infantile et plus la valeur se manifestera dans un aspect purement quantitatif (l’objet comme fétiche, détenteur d’un pouvoir tiers) et inversement, plus la relation affective entre les personnes sera mature et plus la valeur se portera sur la relation affective à la personne avec l’objet comme accessoire à cette relation en tant que tiers qualitatif.

Je parle de « valeur qualitative » et de « valeur quantitative », ce qui n’est pas loin de correspondre à la « valeur d’usage et d’échange » de Karl Marx. Mais à la différence de Marx, je pose deux mondes totalement différents, qui ne peuvent être mélangés ou se mélanger, bien que l’une soit, chez lui comme chez moi, toujours le support de l’autre : la qualitative à la quantitative, l’usage à l’échange (il y a une erreur : on doit dire « valeur d’utilisation » et non pas « d’usage »). Car, on le voit bien, utiliser l’usage à des fins d’échanges dans l’unique destination de l’échange, donne un monde totalement différent que celui où « l’usage » règne : ici la valeur quantitative s’accapare (en la transformant en objet qui la justifie) de la valeur qualitative pour la réduire à ses fins : une quantité. Cependant, Marx reste dans l’usage comme naturellement cohabitant de l’échange (comme Durkheim, avec sa Division du travail) : chez lui, l’échange est évident et normal bien qu’il déviât, dans la marchandise, comme une exploitation de cet objet et de son usage (par « usage », on entend « utilisation » ou « usure » : la qualité utilise, le quantitatif use). Je distingue une exploitation de l’usage, de la qualité de l’objet, c’est-à-dire la transformation de l’occupation en travail à des fins sociales, alors que pour lui, il est normal de travailler car il ne fait pas la distinction entre l’occupation (qui est inévitablement sociale chez l’humain, du fait de son caractère grégaire paroxystique) et du travail (chez lui, tout est travail) qui est une occupation sociale plus ou moins exploitée à des fins quantitatives, aujourd’hui, capitalistes. Il a raison sur le Capital, mais pas sur cette distinction : le seul passage du temps comme élément de grégarité versus le seul passage du temps comme dégradation de la grégarité.

Est-ce que, pour autant, j’apporte quelque chose de plus éclairant par ces distinctions ? C’est au lecteur d’en juger. Pour ma part, oui.

Connaissant l’évolution de l’humanité et de sa sexualité, il est légitime de se demander si la « caractère mature » existe ou pas. Bien rares doivent être les privilégiés, mais cela ne dispense pas d’y voir un parangon qui, comme tout parangon, est un jalon de ce vers quoi on pourrait tendre. Et la marchandise ayant envahi jusque dans nos lits, nos femmes et nos campagnes, la sexualité infantile est, aujourd’hui, le modèle sur lequel on peut en toute certitude se baser pour affirmer que l’ensemble de la grégarité est régie et réglée par la valeur quantitative. Faute de relation parfaitement qualitative, on peut néanmoins s’appuyer sur ce qui ne devrait pas être faute de pouvoir le faire sur ce qui devrait être. Au surplus, il ne s’agit pas de parfaire sa vie selon un parangon, ou même de la rigidifier de sorte à ce qu’elle l’atteigne, puisque cette rigidification même mènera à son contraire : la quantité. Ainsi, si la qualité ne peut être absolu, elle devra toujours se mélanger à la quantité, à ceci près que cette dernière ne doit en aucun cas surpasser la puissance affective de la seconde. Or, ici et maintenant, on ne peut que constater l’exacte contraire et c’est ce qui fait, depuis si longtemps, l’objet de mes recherches.

Mais je ne suis pas le seul à trouver une frustration à ce rapport des valeurs en défaveur à la qualitative, il me semble même qu’une grande , très grande majorité de gens l’éprouve, sans la comprendre, sans y pouvoir quelque chose, sans la cerner, sans s’y soustraire. La quantité se montre la tyrane de nos vies, du temps qui passe, de l’environnement, de nos relations sociales : elle dégrade tout, absolument tout. Qu’elle modifie jusqu’à la qualité des gamètes ne stupéfie personne : que la progéniture qui résulte de leur rencontre s’en ressente au point de naître déjà malade de poisons de la marchandise, tous retournent au travail, marchandisation du temps qui passe, pour la reproduire encore et encore. C’est de cette infantilité dont je parle, non pas comme antithèse de la maturité qui aurait empêcher une telle aberration, mais comme monde entier en soi, car la maturité n’aurait pas même produit une telle aberration qu’elle doit maintenant tenter de réparer. Quand bien même l’un ne peut que subsister parce que l’autre lui est antérieur, il s’agit, je le répète à nouveau, de deux mondes totalement distincts et séparés, sans mixtion possible, d’une dichotomie de la vie comme souffrance du fait de l’existence de l’une de ses parties. La valeur d’échange est une dégradation de la valeur d’usage de Karl Marx.

– Mais quoi, Capys ? Ici, n’échanges-tu pas tes idées avec autrui ?
– Est-ce que j’échange ou bien ne fais-je que d’utiliser mes capacités ? Et est-il possible d’en user sans en faire part, sans les partager… et non pas les « échanger » ? Si je pense que je suis un élément grégaire, intégré à un groupe, je pense que ce groupe a besoin, selon sa propre autonomie, de moi, comme moi de lui et qu’en conséquence, ma production lui est indispensable aussi bien que superflue. Quoi que je fasse où que je sois, je pense à toi. Mais ce qui est décrit comme un rapport individuel est un effet de la particularité de l’être, pas son atomisation.

J’entends la mésange : elle chante et une autre, au loin lui « répond ». Ce peut ne pas être une « réponse » mais un simple signe de présence, mais pour autant, ce signe de présence ne signifie-t-il pas qu’il y a une relation ? On dit que la mésange circonscrit son territoire par son chant, et que sa consœur fait de même, cela sur la constatation que si l’une « envahit » l’espace de l’autre, il y a confrontation sans concession. Mais peut-on penser qu’elle se cause à ce moment-là toutes deux, signifiant de manière grégaire la présence de l’autre, c’est-à-dire la non-solitude, tandis qu’au cours de la confrontation où elles n’utilisent plus les mêmes MOTS, l’une affirme qu’elle est chez elle car elle y a établi ses campements, et que l’autre doit s’en aller (comme on n’admet pas que quelqu’un rentre dans votre lit à une place) et qu’elle sait le signifier. Seulement, la seconde est en recherche de place… la plus « sincère » (comme je disais plus haut) aura la plus grande énergie et saura d’autant mieux – non pas « défendre son territoire » mais – garder sa place, son campement. La marchandise défend son territoire comme une teigne ne veut pas lâcher sa peau, sinon elle meurt avant d’avoir pondu la reproduction de son temps. Nos deux mésanges sont sur une relation qualitative, en rien quantitative. Il n’y a pas d’échange, il y a des relations, car hors de la couvaison, rien n’est plus adorable que les relations de troupeau qu’elles entretiennent entre elles, voletant de branches en branches toujours dans un babille mélodique, varié et répondant, véritablement causeur. Même s’il ne s’agit pas de « dialogue », le plaisir de la réciprocité des présences alimente ces conciliabules, lui donne corps et nourrit les satisfactions de la grégarité. Au demeurant, il n’y a pas qu’UN oiseau par espèce ! On ne peut donc pas penser selon une seule cervelle, mais selon une cervelle collective faite d’une multitude labile.
Le vieux lion doit défendre contre le plus jeune son harem ? Mais les femelles ne peuvent que chasser en groupe : la solitaire meurt de faim. Qu’en est-il du « harem » du lion lorsqu’il s’agit d’une disposition vitale pour les femelles de rester groupées ? S’il n’en aime qu’une (qui l’a généralement choisi), il est intégré dans le groupe. Que le lion défende ses prérogatives je veux bien, mais pas son harem. Il défend quoi ? Son ardeur copulative, allant même jusqu’à tuer les rejetons qui ne seraient pas de sa descendance ? Et ceci, d’instinct, « génétiquement » ? Les mâles sont fainéants, et la femelle doit s’écarter du troupeau pour pouvoir prendre soin de sa progéniture… sinon la faim du lion devient de loup. Si on envisage que le vieux lion garde sa présence grégaire que le jeune veut acquérir car il en a marre d’être seul, on voit que ce qui se passe est normal pour les lions. Ha ! il n’y a qu’un lion pour toutes ces femelles et c’est le plus fort ? Ben voilà, vous avez tout compris. Mais ce n’est pas pour produire des rejetons plus forts (alors qu’on affirme, ailleurs, que c’est la femelle qui choisit son mâle pour une progéniture au top du top et que *chaque* couple se réunit sur ce critère, comme s’il n’était chacun qu’UN seul couple), mais parce que le plus fort, dans ce cas de lion, est celui qui peut intégrer une grégarité la plus intense.
Alors qu’en est-il pour le gorille qui est végétarien, là où les femelles ne chassent pas ensemble. En fait, on nous fait remarquer qu’ici la fonction du mâle est de protéger le troupeau et sa progéniture. Ha ! c’est mieux ! Mais pourquoi n’y aurait-il pas, généralement, plusieurs mâle pour une telle fonction par troupeau ? À ne voir que le mâle, on ne comprendra pas cette forme de grégarité, car on y voit qu’UN seul élément. Pour le moins, ici ou là, il n’y a pas d’échange, il n’y a que des relations qualitatives, en rien quantitative ; il n’y a pas d’échange : chaque fait et geste est pour la satisfaction et de la grégarité et de l’individu, il n’y a qu’usage.

Mais je m’égare. Il y a donc deux mondes dont le passage de l’un à l’autre ne présente pas la même porosité. Mettons :
– le monde de la « qualité » : valeur qualitative, valeur d’utilisation, sexualité mature, occupation du temps ;
– le monde de la « quantité » : valeur quantitative, valeur d’échange, sexualité infantile, travail.
La porosité diffère en ceci que, mature, il est possible de s’égarer dans l’infantilité, tandis qu’il n’est plus possible sinon qu’à prix de gros efforts, d’être mature lorsqu’on est infantile. C’est soit l’un et l’autre, soit l’autre ou rien d’autre. Bon, ne soyons pas si catégorique : il y a toujours un noyau de maturité dans l’infantilité et c’est lui qui doit faire l’objet de nos attentions, de notre bienveillance, et nos bons-soins. Je ne dis pas, j’insiste, qu’il ne faut pas être infantile, je dis que, socialement, cela n’est pas permis, à moins d’une catastrophe sociale (affective, écologique, solitude dont le narcissisme est la forme proéminente du jour) : les relations entre personnes doivent avoir une base de maturité suffisante pour qu’elles ne se nuisent pas mutuellement, directement ou indirectement et aient une conscience de leur environnement, non pas seulement « écologique », mais social : les autres. On pensera que dès le moment où je distingue deux mondes dont la porosité est différente, je pense aussi qu’il est plus opportun de vivre à partir de l’un que de l’autre.

Les troubles de la grégarité sont liés, selon moi, à un usage infantile de la sexuation. On sait que toutes les « maladies » psychiques posent un problème de satisfaction liée à la sexuation : ces personnes ne savent pas quoi faire avec leur sexualité. Elles ressentent bien que quelque chose passe en rapport avec leur sexe, mais elles restent impotentes à en acquérir de la satisfaction sans culpabilité (quand cela leur arrive), à la fois comme dynamique d’une véritable égalité avec autrui, et qui leur permettrait un régal de cette égalité. La compensation (le gain de la maladie) à cette absence est la quantité : tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation, beaucoup images. À chaque cas, dans le répertoire des « maladies » psychiques – dont on constate maintenant qu’elles sont aussi des troubles sociaux en plus d’être affectifs – correspond une manière de transformer la qualité en quantité, non seulement comme compensation, mais aussi comme protection à une relation qualitative, comme frein, barrière et fossé à une relation qualitative avec autrui. Attention ! je sais que ces troubles sont des adaptations et, qui plus est, à des moins pire en tant que mode d’existence, ce sont des acquis affectifs, sociaux et individuels, dont l’extrême porte à la schizophrénie et peut-être même à l’autisme (une sorte d’auto-ostracisme : un « pas la peine d’aller plus loin, de toutes façons, c’est perdu d’avance » intégré physiquement).

Cette adaptation comme moins pire oblige (et permet) un mode de pensée qui autorise les exactions contre autrui sur lequel on veut montrer ce qu’est « le pire », contre son gré, bien sûr. Cette disposition d’esprit ne fait l’objet d’aucune étude, sinon que cette expérience étonnante de Milgram (ou celle de Standford), qui a mis en évidence sans véritablement en décrire la dérivée sexuelle, que des caractères « normaux » ne sont qu’une façade à un trouble plus profond immédiatement lié à une sexualité à mi-conscience déplorable qui autorise des malversations sur autrui pour n’importe quelle raison, ou même prétexte dans les cas plus pourris. Si la grégarité est une physiologie humaine, ses troubles sont un acquis, autrement dit, une déformation de cette physiologie.

Si les léninistes et surtout les staliniens ont sauté sur le communisme de Marx, c’est parce que celui-ci faiblissait sur la sexualité en ne distinguant pas la « valeur d’utilisation » de la « valeur d’échange » comme de deux mondes totalement différents, certainement favorable, sans aucun doute, au premier et non au second dont il a bien décrit les mécanismes pratiques. Ce sera un autre personnage, Sigmund Freud qui appuiera sur l’importance de la sexualité (à l’époque, on pensait encore « sexualité » comme autonomie séparable de la personne, surtout des femmes, pas de sexuation, donc) ; et il y aura un troisième personnage pour compléter ce trio de la critique de la société patriarcale, Oscar Hertwig, qui a montré que le spermatozoïde n’était pas un « petit homme » introduit par l’éjaculation dans l’utérus (ce qu’on croyait jusqu’à cette époque !), mais une gamète : la moitié d’un œuf ! C’est le début de la fin du patriarcat, il n’y a pas 150 ans. Unité sociale, sexuelle et physiologique comme grégarité générale et humaine en particulier.

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