Le dégrisement de l’occupation

Entre le travail et sa fin il y a une confusion grave : c’est comme de penser qu’une société « matriarcale » est le pouvoir aux femmes alors qu’il n’est pas l’accaparement du pouvoir par les hommes comme dans ce qui serait son « contraire » : la société patriarcale. La « fin du travail » spécifie la fin du travail et non pas la fin du travail : c’est-à-dire que le travail a reçu en pratique une critique telle, qu’il n’existe qu’à l’état latent et non plus à l’état endémique comme aujourd’hui.

La confusion vient de la signification du mot « travail ». On affirme ici et là que même les animaux « travaillent », or les animaux ne « travaillent » pas : ils s’occupent à leurs affaires d’animaux. En considérant que les animaux travaillent, on en voit pas qu’ils s’occupent, que leur vie est une variété et une succession d’occupations, pour la plupart indispensables à la vie, à leur vie (réduite à leur survie par le travail). On chercherait donc à faire penser que le « travail » est indispensable ne serait-ce qu’à la survie : on voit bien, à l’immense quantité de déchets produits depuis l’apparition de l’agriculture et particulièrement à la période de l’antropocène, que la survie est de loin dépassée par la production résultant du travail et non pas de l’occupation à vivre.

Mais, selon beaucoup, le travail est ce qui distingue précisément l’humain (qui fait travailler la femme à ses occupations) de l’animal. Ha ! la bonne affaire ! Quelle souffrance que cette distinction, quelle médaille ! Une médaille de fou, plutôt.

Lorsqu’on parle de « fin du travail », il faut donc bien distinguer ce à quoi se rapporte ce « travail » et constater que l’animal, quel qu’il soit, s’occupe, passe son temps à une activité dans laquelle il se réalise, car il y retrouve à la fois l’écoulement du temps de la vie, de sa vie et la matérialisation de cet écoulement dans l’objet et le résultat de cette occupation. Tous les animaux, absolument tous, s’occupent et pourtant vivent sans travailler, comme le fait l’humain.

On va me demander de présenter les distinctions entre ces « occupations » et le « travail humain ». Lorsque j’écris cet article : travaillé-je ou m’occuppé-je ? En tant qu’humain qui reflète ses désirs dans sa réalité qui sont des images transmises de l’un à l’autre, je m’occupe à décrire une idée que j’ai du monde et de la vie de ce monde. Je travaillerais si cette occupation m’était obligée par un autre qui me récompenserait par un moyen autre que ma satisfaction dont il n’a que faire pour ne s’intéresser qu’au produit de mon occupation, selon des modalités dont je n’aurais pas à discuter et une forme même sur laquelle je n’aurais rien à dire, pour un résultat sur lequel je n’aurais aucune emprise. Sait-on la différence ? Ainsi, cette personne rémunératrice utilisera ma capacité innée à l’occupation du temps à ses propres fins. Le travail est né juste après l’agriculture où le producteur des denrées a vu son activité se « socialiser » dans « l’obligation du don » de ses produits à une tierce personne dont l’occupation ne produisait aucune denrée, sinon que des images et mise dans l’obligation de fonder ce système d’échange d’images sans lequel elle périrait d’inanition… enfin, son occupation ne pourrait plus apparaître. On a justement donné à ce système la « division du travail » en défaveur du « travailleur », bien sûr.

Dans l’optique donc des gens qui pensent le travail comme natif de l’humain, il ne peut être compris la « fin » du travail, car pour eux, c’est la cessation de toutes activités (dont celle de pouvoir se nourrir, c’est-à-dire ne pas mourir de faim), de toutes occupations du temps. Il n’en sera rien, bien sûr, puisque c’est précisément cette occupation qui est innée, non pas seulement à l’humain, mais à toutes les choses qui vivent sur cette planète, dont la principale est de se pourvoir en nourriture, mais qui, finalement, ne prend que peu de temps sur l’ensemble qui est passé à ne rien faire, à vivre d’images du monde ; et où le patriarcat a cette spécificité de changer cette occupation en travail : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », « Tu accoucheras dans la douleur ».

(J’arriverai sans doute un jour à montrer que le travail est un substitut à la masturbation qui est elle-même, ici, une carence à pouvoir aimer. Et que la culpabilité liée à la masturbation, comme conscience de cette carence, induit le sadisme d’imposer à autrui ce qu’on ne veut plus s’imposer à soi, honteux que l’on est de devoir vivre ce malaise asocial ; et ce sera toujours le plus fort qui l’imposera à l’autre, le plus musculeux, même si ce dernier trouve ailleurs le prétexte de se défaire ainsi de ce malaise, chez une personne qui lui aura donner les images les plus à même de se la cacher. On comprend alors que pour certains, la fin du travail soit un mythe, car l’ancrage de cette carence est si puissant qu’ils ne peuvent en percevoir autre chose que le monde qu’elle crée : celui du travail. L’activité qui résulte de cette dissimulation ne peut par ailleurs que dissimuler le véritable résultat sur son environnement qu’elle pourrit vu que des images « déculpabilisantes » filtrent cette vision percluse de son monde, en tous points : odeur, forme, bruit, goût, confort, relations sociales, affectives et intellectuelles, etc.)

Une activité vitale a été dévitalisée et cette dévitalisation se reconnaît dans les images qui lui servent d’échange pour la transformer en travail.

Mais alors, affirmerais-je que toutes les occupations dont serait possible l’humain suffiraient à le pouvoir d’un confort de vie suffisant pour qu’elles ne nécessitent pas de régulation de sorte qu’aucune obligation ne soit indispensable à une marche correcte de la société ou du groupe humain libre de travail ? C’est à nouveau une forme de pensée issue du monde du travail, car on peut choisir librement une occupation et pourquoi pas, sociale, qui favorise la cohésion sociale, la grégarité inné humaine, car l’objet humain est cette grégarité, c’est son plaisir, sa force, son « pouvoir sur quoi ». Il est étonnant que l’on persistât à penser que l’humain a besoin d’une organisation sociale pour qu’il ne retombe pas à l’état de « nature », alors qu’il EST cette organisation sociale, en lui et avec lui et qu’elle a toujours et en tout lieu de sa présence, existé. C’est que le travail détruit cette capacité humaine à jouir de la grégarité et à la produire en masse, car elle est l’élément, le sang, la liberté vécue de l’humain. On la retrouve dans ces grandes messes musicales ou sportives comme résidus de la société du travail et son spectacle, par exemple. C’est parce qu’il est placé au sommet des relations sociales et qu’on le pose avant tout, qu’il détruit tout : le travail avant tout détruit tout, pollue tout, corrompt tout, dénature tout. On le sait ! mais on continue de travailler au travail et avec une ardeur proportionnelle à notre désintérêt pour les résultats la chose, non pas de l’occupation même sur laquelle le passage du temps focalise cette ardeur, mais sur ses conséquences.

Le travail a pour substrat l’occupation normale (pour ne pas dire « naturelle ») de tout être à passer le temps dans la réalisation de soi. Ayant tout organisé pour que cette occupation soit séquencée, divisée entre les êtres qui composent une société, le travail affirme qu’il est indispensable à l’organisation et à la structuration de cette société, afin qu’elle pourvoit à tous un confort proportionnelle à l’activité qu’il oblige. La confiance avec laquelle on nait dans la vie est repoussée dans la redoute du doute, car le travail individualise, atomise, disait-on en 1968. C’est ainsi qu’il devient indispensable, car sans lui on serait noyé dans l’angoisse de ne pas subvenir à ses propres besoins existentiels, du fait qu’on ne pense pas « grégaire » et ayons perdu la confiance en le caractère fondamental qu’est la grégarité dont, nous, humains, sommes au summum pourvu de réaliser, puisque nous sommes doté du langage, de la transmission des images à autrui, images chargées d’émotions. Le temps que nous passions à réaliser ce qui nous plaisait et dont le résultat était conjointement intégré à la société, l’occupation, a été changé en travail, c’est-à-dire en une obligation d’activité dont le destin n’est plus de pourvoir à l’existence, mais à un tiers qui s’accapare la part belle, car lui, ne veut pas travailler. Or, si lui pense que le monde est un monde de travail auquel il ne veut pas participer, c’est parce qu’il est malade, qu’il a perdu la notion d’occupation du temps comme phénomène d’accomplissement de soi « normal » et veut imposer à autrui cette perte. C’est l’atomisation des gens qui leur fait penser que l’occupation du temps est anti-sociale, alors que cette atomisation est précisément la destruction de la grégarité inhérente à l’ÊTRE humain.

J’affirme effectivement, que le travail est une tare et que l’occupation du temps de chacun est à même de pourvoir, sans tripalium, à l’ensemble des membres de la société, ne serait-ce que par la propension à organiser le plaisir d’y pourvoir et la nature spontanée interne de l’humain au plaisir grégaire. Cela ne se voit bien sûr pas dans une société patriarcale. Les sociétés primaires organisaient cent fois plus de fêtes que nous aujourd’hui où les bals ont disparus des rues, à mesure que ce fruit gâté et aliénant du travail, la marchandise, est entré dans les foyers pour en montrer de vieilles images aussi froides que des écrans, devenus tactiles. Lorsqu’a été perdue sa propre liberté, il devient malaisé d’en revendiquer les caractéristiques et de plus en plus facile d’accepter ces fers qui l’ont entravée. Lorsque le goût du porc a disparu de la côtelette, on se contente de celui de l’os. Mais retrouverons-nous pour autant et le goût de la chair et celui du libre mouvement sans angoisse lorsque le tout ne se réduit plus qu’à une image sans consistance vu à travers le filtre de la marchandisation de l’occupation : le travail ?

Si, à des fins ludiques, on veut apprendre la musique, il faut occuper son temps à s’entrainer à la musique, sur son instrument : on dit alors qu’on travaille : non : on occupe son temps à la réalisation de son désir : acquérir le plaisir de jouer avec aisance de son instrument. Cet exemple est applicable à toute activité humaine, car notre musicien ne va pas garder pour lui ses compétences : il va évidemment les partager ! Mais dans notre société de travail, on dira qu’il a travaillé des heures et des heures, de manière persévérante, à la maîtrise de son instrument pour pouvoir gagner sa vie de son plaisir… comme la danseuse avec ses pointes : il a souffert pour atteindre son but. C’est sans doute pour cela qu’on ne retrouve plus sa musique dans les rues et que la danseuse veut devenir une étoile de plus : la souffrance, le travail. Ce que Maria Montessori (et d’autres avant et après elle) a montré dans son système éducatif, c’est qu’on apprend autrement mieux sans souffrance, entouré d’attention, de bons soins et de collaborateurs de son âge, dans la grégarité ; et qu’à l’inverse, la compétition est, par son individualisation, une destruction de cette dernière et un échec pédagogique même en cas d’acceptation, comme moins pire, de cette atomisation.

Faire craindre la fin de l’humanité dans la fin du travail, en la présentant même comme un mythe, c’est ne rien avoir compris de l’activité humaine (ou plus généralement « animale ») liée au seul fait de vivre : l’occupation sans arrière-pensées, ni demande de contrepartie, et complémentaire à d’autres, pour n’y voir que du travail qui n’en est que la falsification, le dégrisement.

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