La détransiation

Je vis manifestement dans un monde de fous. Nous le voyons, tous, chacun pour soi et on se demande même si nous ne faisons pas parti de cette folie, si, d’une manière ou d’une autre, nous n’en sommes pas compromis, on ne peut pas dire « contre toute attente ».

La saisie d’un phénomène a été complètement occulté, d’abord par la religion, ensuite par le spectacle et pour finir par la marchandisation de tous et de tout. Il s’agit du phénomène de la transe : on en est encore à être hypnotisés par des images, non plus immédiatement vivantes, mais qui passent sur un écran. Le gouvernement lui-même interdit l’existence positive de la transe  (pour mieux l’orienter vers ses ordres) dans la condamnation d’herbes ou d’extrait d’herbes médicinales : il préfère nous empoisonner au glyphosate et aux perturbateurs endocriniens : ça fait au moins rentrer de l’argent dans les caisses de l’État et les poches de particuliers complètement timbrés.

Les écrans ont mourru la transe par l’immobilisme et les cervelles se sont rabougries dans le fond des fauteuils où des petits croutons de chips vous agacent les fesses. On se venge parfois dans les stades eux-mêmes, ou dans les concerts de musique, mais le fait est là : nos cervelles ne savent plus ce qu’est la transe. Je dis bien « savent », et non pas « vivent » tout de même. La pire transe, dans ma jeunesse, a été lorsque j’ai touché ma première fiche de paye : je m’attendais à quelque chose de particulièrement satisfaisant, pour avoir entendu que c’est là quelque chose de particulièrement important, hébé non : ça a été d’une déception totale. Cela a été d’un traumatisme tel que je me suis mis à douter de la véracité des importances des adultes, qui la touchent certains tous les mois, d’autres parfois plus court. « Toucher sa paie  ! », voilà un but qu’on m’avait inculqué comme de louable, honorable et pécuniaire. Hébé, je me répète : je n’ai rien ressenti de tout ça : ça a été d’un plat dont la vacuité frisait le rire. D’abord c’est le « C’est tout ? », ensuite, un peu abasourdi, on passe son tour, l’air légèrement hagard, comme un léger coup sur la nuque, et puis on sourit aux potes avec un air de complicité du seul savoir qu’on s’est fait eu quelque part. « Mais qu’est-ce que je vais faire avec ça ? Je ne peux même pas m’arrêter pour en jouir ! Et si j’en veux plus, faut que je retourne au boulot, ce qui me coupe toute possibilité de faire autre chose… » C’est tellement fort, cette déception, qu’on ne s’en aperçoit pas tout de suite et que, le lendemain, on est resserré dans l’étau du retour à la case départ et qu’on l’oublie assez rapidement ce désagrément : autant le faire le plus vite possible pour qu’on en souffre pas trop, n’est-il pas ? C’est comme cela qu’on apprentissage à la disparition de la transe. Bon, il y en a qui on commencé plus tôt, les pauvres, mais la fiche de paie est un moyen très efficace, durable et pérenne.

Alors, parler de la transe aujourd’hui, n’est pas chose facile : on passe vite pour un illuminé. Et pourtant, des moments de transe, il y en a, comme déguisées. Je viens de parler de la télévision ou du cinéma, dans le spectacle, alors que celui-ci « n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » « Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée. ». Le spectacle est l’organisation de la marchandise, de la valeur quantitative et le retournement de la vie. Ainsi, de même qu’il y a la valeur qualitative et la valeur quantitative, il y a la transe du don et la transe du gain.

Mais j’en reviens à mes moutons : la transe est un passage du temps indispensable à la grégarité vivante. Elle est l’antithèse de l’atomisation et de ce fait, la grégarité manifeste et manifestée. Mais elle est soudoyable ou compromise, comme on voudra, ou mieux, altérable. Lors de la transe du don, il y a deux personnes et un objet qui contient une valeur affective, utilitaire et pondérable qualitative. Lors de la transe de gain, il y a quatre choses : les deux personnes, l’objet et un autre objet qui lui, quantifie l’objet et c’est cette quantification qui est la source de la transe. Dans le premier cas (à trois) la transe est un partage, vécu chacun en commun et l’objet en est la matérialisation. Plus cet objet a de popularité, eu l’occasion d’avoir été un plus grand nombre de fois l’objet de transe, et plus la transe sera puissante entre les deux personnes. Bien sûr cette transe n’est pas toujours l’équivalent de ce qui a été décrit de celles des femmes autour du baquet de Mesmer, mais le plaisir se voit, de visu, au sourire qui inonde les visages et à la joie qui remplit les cœurs et soulèvent les jambes qui ne demandent qu’à danser.

Tandis que dans la transe de gain, il y a la fiche de paye. Cette fiche de paye prend plusieurs formes : un ticket, une fiche de paye, un billet, une image, etc. Par exemple : allez voir un concert de Lady Gaga et vous verrez que, malgré le talent de cette chanteuse, le spectacle est plus volumineux que la musique, comme si la musique ne pouvait pas suffire à entrer en transe, ou qu’elle manque de quelque chose pour se suffire à soi-même. La perte biologique de la notion de grégarité a atomisé les personnes de sorte qu’elles ne rentrent plus en transe que par intermédiaire qui en autorise la présence : vous devez en avoir pour votre argent, en quelque sorte.

La transe paroxystique (qualitative par excellence) est l’orgasme partagé. On se souvient des photos de transe de ces jeunes poilus qui partaient la fleur au fusil, sur un quai de la gare de l’est, donnant un dernier baiser à leur bien-aimée, une jambe déjà sur le marche-pied du train sur le point de s’éloigner. Ils étaient beaux, non ? Le gouvernement parle alors de « galvaniser les troupes », avec un peu d’un verre d’eau de vie avant de se jeter au front. On connaît le résultat d’un tel passage du temps et de la jouissance qu’il a procuré. Mais ils étaient en transe, sinon ils ne l’auraient pas fait, bien sûr ! Non ? Bien sûr que si : c’est la transe du don ! Et nos mêmes fourfaillons, la baïonnette pourfendant un autre, le rictus de la haine aux lèvres, l’énergie toute concentrée dans les épaules et les mains, raidie sur des jambes campant des hanches de fer : c’est de la transe de gain. La question ne se pose pas de savoir ce qu’il y a à y gagner, mais qu’est-ce qu’il perd : il perd son humanité, la grégarité dans son aspect plaisirs. La transe de gain est ce qui pourrit ce monde, humain comme non-humain, c’est une gangrène qui pousse à mesure que la quantité croit en superficie.

Oui, le gain est un gain : on gagne. On gagne quoi ? D’avoir du gain ? De faire un bon gain ? etc. Le gain tourne autour de lui-même, en cercle (qui est par définition « fermé »), concentriques vers un point où il ne reste plus qu’un. Et ce un est UN un. C’est amusant : le gain est une course obligatoire et je déteste toujours les courses, alors que j’adore la participation quand je ne suis pas trop critique. Le don est excentré, dilatateur, il augmente la surface de mon oppidum et va s’étaler comme la brume du soir en montagne, dans les vallées.

Le sexe d’entre nous qui souffre le plus du manque de transe, c’est la femme. Mon dieu ! combien on la fait souffrir à cause de son sexe ! C’est parce qu’il y a une propension à facilement rentrer en transe du fait de sa capacité à l’accouchement. Michel Odent (dont le travail de la vie a été de faire en sorte que les mâles cessent d’en vouloir aux femmes d’être nés), tout dernièrement, disait qu’il fallait éviter de se sortir de transe pour bien accoucher, car cette transe est partie de cet accouchement. Pourquoi les mecs en veulent-ils tant aux nanas ? C’est posé le problème comme de l’arrivée de l’œuf ou de la poule : un instantané du temps. Non, c’est que la purification de la sexualité par la religion, après une progression délétère, a laissé place à la marchandise (le temps changé en fiche de paye) si elle a permis, peut-être, une libération des mœurs, a plutôt achevé les rapprochements sexués pour n’en faire plus qu’une autre marchandise : on se voit baiser, on voit baiser, on ne le vit plus, perdu, en transe.

Je ne voudrais pas qu’on pensât que la transe est une affaire de famille, loin de là ! ni que c’est un service de la nature uniquement attribué à l’humain, loin de là. En admettant que le sommeil est la transe la plus commune, tous les animaux à lymphe ont besoin un moment de dormir. Le merle qui chante au soir, ne croyez-vous pas qu’il jouit l’oiseau ? et certainement pas seul, quoi qu’on en dise, car sa coquine est dans les fourrés, bien blottie, à l’attendre.

On peut se demander si les exagérations du cinéma (aurait-il dû existé, comme nos rêves d’aller sur la lune ?) ne correspondent pas, en médiocrité, à nos espérances de transe (on sait que l’espoir est le vent des rêves). Je pense plutôt que c’est le contraire : nos transes sont si menues qu’elles ne comprennent pas l’exagération dans laquelle elles se vivent, et donc si peu loin vont-elles dans leur réalisation. Personne ne me croit lorsque je dis cela, mais de quelle référence ? S’il s’agit de défendre son bout de gras, la mesure est petite, il ne semble.

Donc, aussi difficile d’admettre le phénomène de la transe comme ciment de l’humain chez lui dans le cours de sa réalisation, aussi dure est d’admettre les deux transes : la qualitative (celle du don) et la quantitative (celle du gain), mais on comprend de loin, comme quelques fois, entend-on les boulets de la révolte gronder au loin pour se donner du courage de la faire soi-même.

Après que de la chair

On aura beau dire on aura beau faire
Lorsqu’on dit de moi que je n’aime que la chair des femmes
Est idiot, car je cherche principalement la complicité.

Bien sûr, la beauté mature est importante
Éveillée, intelligence sexuée, dégourdie,
Jeune comme une pucelle déjà perdue, ou une
Fleur qui se promenait par là et s’est couchée ici
Ou celle qui ne marchait pas mais dansait
La chair féminine y est pour beaucoup
Mais ce que j’aime par dessus tout ce
Sont ces moments de complicité qui rendent
Si riche la vie qui passe : ils sont au-dessus de la chair !

On ne voit de moi que cette truffe humide
Ce flairisant à la tête mouvante et pointée en avant
Sans penser que je suis seul et la trouvaille est
Pour moi d’un intérêt vital et vitalisant
Tous les détraqués sont comme ça ! Seules les femelles
Ont les moyens différents, mais toutes aussi adaptées
À cette tâche on pourrait dire : complémentaire.
Mais on en sait pourquoi, on ne remarque que moi !

Je ne suis pas très blanc, ni noir, ni d’aspect
Nord-africain, ni d’ailleurs (quoique les yeux peu bridés)
On dirait que tout le monde me remarque !
Ça paralyse parfois, et cette paralysie
Rend sans doute les gestes gauches, n’est-ce pas ?
Une fois, une femme m’a carrément dit
« Arrête de montrer ta bite à tout le monde ! »
Une autre : « on dirait que tu as toujours la bite à la main, non ? »
Tout cela à cause de la solitude, enfin…
Du manque de complicité, c’est dur.
C’est ce fait que la complicité est si rare et si recherchée,
Finalement, et vous pousse à la trouver ; et on sait
Que plus on a faim, à un certain stade,
Quoi qu’on puisse penser sans être goulu,
Et qu’on vive dans la culpabilité suprême,
On mange avec les mains et on boit au goulot.

Ce qui fait que je me suis toujours demandé
À qui je plaisais et pourquoi j’en tombais
Amoureux : sincèrement, je ne le sais pas.
Au début, surtout, je libère, je donne de l’air
J’agrandis le limité pour l’ouvrir aux bornes
Au moins, je ne m’ennuyais pas : la conquête
De ces espaces laissent beaucoup de champs
Inconnus et au fond de soi, le charme de l’inconnue.
Toutes, elles m’inspirent par leur présence,
À chacune au moins une création, et toujours
De poids, de volume et d’importance.

Et puis, bing (qu’on prononce bin-gue) le
Truc qui glangue. Ho ! une petite alerte !
Et c’est la déchéance qui commence à
S’incliner sur la glissaison de la finale.
Et j’ai beau le savoir, essayer de m’en prémunir,
Le voir venir, ce jour funeste mais pourtant indispensable
Ce jour de la séparation obligatoire, toujours
Il me fait mal, mais très mal, d’une douleur telle
Que j’en perds la tête, submergé par la souffrance
Désespéré, broyé par le chagrin, tordu par
L’impossible, tailladé par l’absence, torturé
Par cette perte de la complicité si vivante
Et vivifiante. À chaque fois la question de
Savoir comment cela a-t-il pu bien se passer
(enfin : mal, en l’occurrence), quel est
Ce manque de compromis auquel j’aurai échappé ou éludé,
Ignoré, ou repoussé ? quelle lassitude ? Quel médiocre as-tu fait
De ne pas pouvoir rattraper une telle sottise ?
Et toujours, la sexualité : une complicité
Sans baise, n’en est pour moi pas une.

C’est donc sur ce chapitre que j’atterris tout le temps
La culpabilité.
Il ne peut qu’y avoir culpabilité quand on est seul,
Ne serait-ce que parce qu’on ne peut s’adresser à personne.
Ce n’est donc pas si facile de ne pas le savoir : le maso
N’est pas d’être gonflé de culpabilité, il est aussi cette
Incitation à le faire savoir, vous comprenez ?
C’est important (bien qu’à mon avis
Cela se reproduira toujours) de reconnaitre
Qu’on parle toujours en coupable à quelqu’un,
Même Émilio !

– Alors comme ça, les rencontres ne sont
Que des rencontres de solutions au problème
De la culpabilité ?
– Souvent, oui. Et le frémissement qu’on ressent
De la sentir se dissoudre est délicieux…
jusqu’à un certain point où,
soit c’est intolérable,
soit on en a marre,
soit vous avez dépassé votre maître.
De toutes façons, vous en faisez les frais !
Il faut s’en faire une idée. La culpabilité
Est le diable de la relation humaine, non
Seulement le diable, mais le bâton du diable,
Celui à trois dents pointus qu’il vous pique
dans les fesses lorsque vous n’allez pas assez loin
Pas assez fourbe, incorrect, honnête, responsable
Dans la séparation, dans la dissociation,
Dans l’inflammation des gestes et des mots.

Immanquablement, se passe en moi qui n’en maîtrise
Rien, ne le voit pas venir, je provoque le geste qui tue.
Le geste lamentable, infantile, comme une perte du présent,
De l’être-là là devant vous qui vous tue.
Il y a des fois encore, je culpabilise d’avoir fait si mal.
Mais le mal est fait, a été fait et sur lui, point de pardon.

Non, il faut éviter de voir les choses sous cet angle unique.
Il se peut aussi que la relation était arrivée au bout d’elle-même
Que le grenier de nourriture que vous aviez emmagasiné au cours
De votre solitude s’était vidé, et certes à la mesure
Du remplissage des jouissance communes,
Et que, de consomption s’est déjà éteinte trop pour tenir
Sous la fraîche lumière pour encore agréable.

Donc, cette souffrance de la séparation, si on peut
Dire qu’elle est proportionnelle à la frustration du manqué
Est pour une bonne part votre propre souci
Et que, comme la culpabilité est de la nature humaine,
La séparation aussi.

Le travail comme substitut à la masturbation

La grégarité d’une espèce est donc une organisation basée sur les particularités de cette espèce : les relations « sociales » du troupeau « lion » ou « crocodile » ne seront pas les mêmes que celles du troupeau « gazelle » ou « gnou ». On le sait, on l’a étudié, mais on a hésité à intégrer ces modalités comme des variations d’un même schéma, plus général : la grégarité.

La grégarité est une organisation biologique du troupeau, liée à l’espèce. On va me dire que j’ai trouvé un nouveau dieu qui organise l’ensemble de la création selon un tracé prédéterminé. Je ferai remarquer d’abord, que ces relations sociales, comme modalités, sont bien spécifiques aux espèces étudiées et que je n’y suis pour rien, et ensuite, que chez l’humain – l’animal qui est capable de dire « Je suis en train de vivre » à un autre qui en comprend l’immédiateté de l’émotion – il y a comme un « libre arbitre » qui, pour je ne sais quelle raison, lui permet de nier ces faits : il faut donc, dans nos déductions, en tenir compte lorsqu’on parle d’un dieu organisateur du monde restreignant les mouvements affectifs d’une espèce qui l’a pourtant créé pour se dégager de l’angoisse de vivre sur un Autrui d’autant plus éthéré que cette angoisse est intense. Non, je ne crée pas un dieu encore plus matériel, plus terre-à-terre, plus immédiat que tous les dieux jusqu’ici créé par l’angoisse humaine, je cherche seulement à inventorier les éléments cohésifs du troupeau humain (ou d’un autre d’ailleurs) pour en comprendre les altérations, enfin… au moins celles que je ne comprends pas !

Si on admet qu’une telle disposition individuelle est possible, comment ne pas comprendre qu’elle est de tous et par tous et que dans ce « tous », il y a une universalité ? Et on pourrait même exagérer : ne serait-ce pas parce que ce « tous » existe qu’il est indispensable qu’il se trouve un point commun qui tous satisfait comme manifestation de ce « tous » et que, comme indispensable (qui peut dispenser de penser) il est, non seulement, vécu par tous, mais que c’est le fait de ce vécu qui la manifeste ? Le propre de la tautologie est de définir par soi ce qui n’est que l’autre. Quoi qu’on fasse, on ne sait qui gagne à plus de précision. Autant accepter les deux comme un corps à deux propriétés indissociables et pourtant individualisées. Cela nous permet d’accéder à un niveau où le plaisir et son mouvement ne font qu’un : la vie. Alors, aujourd’hui, en sachant cela, qu’est ce que l’on constate ? Est-ce moi ou nos temps qui se trompent sur la grégarité ?

Dans le « jeu du cache-cache », le patriarcat est toujours culpabilisant, car on se sait si votre partenaire acceptera la rencontre pour ce qu’elle est : un jeu. Tandis que dans une société pour laquelle la sexuation est un outil de la grégarité, il sera agréable de s’exciter du hasard de la rencontre : on ne sait à quel plaisir s’attendre ici ou là, mais là, ce hasard-même fait parti du plaisir dont il faudra bien l’extraire sous peine perdue ! et on sait y faire, car on en a l’expérience vécue.

On peut sincèrement se poser la question pourquoi le monde est si malheureux : misère, famine, prisons, etc. lorsqu’on a déduit que la grégarité permet d’outrepasser ces mauvaises passes ? Qu’est-ce qui empêche ces « mauvaises passes » de se résoudre positivement – de sorte que le positif devienne le point de mesure de la majorité des comportements tant il est intéressant par lui-même ? Il y a un effet de groupe ayant individualisé les incapacités à pouvoir résoudre en groupe ce qui relève du groupe. Cet effet, de quel ordre est-il pour n’avoir jamais point ? Il y a un désordre qui fait que les solutions ne soient pas appliquées, ou même inventées après avoir été comprises, c’est-à-dire, correctement constatées.

J’ai essayé de vivre selon eux et ce ne m’a pas plu, car fade du temps passé au salariat, aussi je me suis écarté… mais ils sont omniprésents, bruyants, irrespectueux des gens et des lois, et, allez-vous savoir pourquoi, protégés par la police qui leur donne toujours raison, pas en dire, mais en fait. La police est une manifestation de ce trouble de la grégarité, il est donc normal qu’elle le protège, à sa mesure. On dirait qu’elle ne voit jamais le mal où il est : elle le voit devant, derrière, à droite à gauche, mais jamais au centre : là où il se trouve. Parfois vous en bénéficiez, parfois pas. On comprend que d’avoir des envies de meurtres n’est pas « normal », mais on ne fait rien contre. L’organisation de la société est au « moins pire », encore est-il qu’elle y arrive… Les policiers sautent si peu sur les cas évidents qu’ils sautent sur tout ce qui n’y correspond pas (c’est-à-dire généralement la vie qui bouge), et il faut aller jusqu’au Conseil d’État pour que la chose trouve une reconnaissance publique jusqu’alors par eux contestée, pour que cela continue en toute impunité, devant vos yeux sans que vous ne disiez rien, sans pouvoir – peut-être ? — rien dire. Je l’ai fait : j’ai contesté des maltraitances au public par la police, sur le lieu et sur le champ : c’est dangereux, tant on lui concède de pouvoir : elle a même acquis le droit de tuer avec les sommations que le mort ne pourra jamais contester. La police est un trouble de la grégarité, assez grave suivant les pays. Nous, citoyens, sommes à la disposition de sa compréhension du monde et son monde est celui qu’elle protège !

Si on me concède que le travail est un substitut à la masturbation, on sera obligé d’admettre que dans une société de travail, beaucoup ne se masturbent pas, et un grand nombre : c’est indispensable pour que la notion même de travail s’y retrouve et soit acceptée comme allant de soi. Je peux aussi le prouver par le contraire : le travail étant ce qu’il est : destructeur, avilissant, pourrissant, hydrocarboné, esclavageant, injuste, bruyant, irresponsabilisant, et j’en passe, il est évident que les gens qui s’adonnent doivent avoir quelque chose qui ne tourne pas rond comme ensemble, comme troupeau (ayant laissé au vestiaire, la grégarité sans trouble) et que ce travail est un outil, un moyen, un moteur, une dynamique en vue qu’elle disparaisse, laissant la place à une sorte de monde où l’âpreté au gain, le désintérêt au plaisir de porter aide à autrui, le sentiment d’être intégré à une marche du temps de laquelle on éprouve le plaisir de respirer, de vivre, et d’être joyeux à convenance, et combien fatiguant ! ou alors on ne donne pas le même sens au mot « masturbation ». Mais à quoi donc alors serait-il la substitution ? Moi, je parle bien de ce qui vous envoie au ciel…

C’est bien parce qu’elle n’est pas satisfaisante que la masturbation a besoin d’un substitut d’abandon et la consistance de ce substitut révèle l’âcreté de cette insatisfaction dans ce qu’il réalise. Une personne contente, pour le moins, ne pensera jamais à mettre en danger ses congénères dans la construction d’une centrale nucléaire, même si c’est pour prouver qu’on est intelligent (alors qu’il ne s’agit que de son emploi, à l’intelligence), et elle réfléchira profondément à l’emploi des hydrocarbures avec d’en utiliser. Elle ne trouvera pas de si tôt des outils de tortures pour obliger ses congénères à dire, faire, oublier quelque chose qui ne lui convient pas en dehors d’un consensus librement consenti.

Substitut ici signifie qu’on en sait pas quoi faire de ses mains autrement que d’éviter ses parties génitales et qu’on prend n’importe quoi d’autre pour les occuper. Seulement, on oublie quelque chose qu’on ne veut plus entendre… et c’est pour cela que le travail est si polluant d’odeur, de goût, de bruit et que les gens y sont sourds, fades, inodores et incolores… et que cela leur convient. Bon… ils se colorent, s’odorisent, etc., se promènent avec des trucs qui font du bruit (on appelle cela encore de la musique compressée), sans qu’ils y éprouve une étrangeté, par habitude. Tout dernièrement, ils portent des outils de communication qui nécessitent des moyens techniques et technologiques incroyables, à base d’ondes électromagnétiques intenses et hyper-rapides, contennant l’ensemble des aliénations qui accaparaient leur aliénation il y a l’espace de dix années. Ils disent en jouir, comme ils disent que les herbes sont plus nocives de 1 à 18000 que leurs médicaments, alors que c’est l’inverse. Le taux de solitude (la mesure extrême de la grégarité en panne) a doublé dans ces dix ans qui ont vu les « réseaux sociaux » s’étendre sur notre pays… et nous sommes un pays développé, pas du tiers-monde ! On n’a pas voulu entendre, on ne veut pas entendre et on n’entendra pas que cela ne marche pas, que ça cloche, que ça coince, mais on en sait pas quoi. Pourtant, les effets sont là, bien devant les yeux de qui veut voir.

Je n’ai pas dit tous les secrets, mais j’espère avoir aidé mon prochain.

L’agrégation humaine

J’ai visé jusqu’ici à démontrer que la « valeur » est un affect grégaire immédiatement relatif à un critère que, moi, je pose et qui est la maturité ou l’infantilité de la sexualité de la personne, du groupe ou de la société : plus cette expression de l’affectivité est infantile et plus la valeur se manifestera dans un aspect purement quantitatif (l’objet comme fétiche, détenteur d’un pouvoir tiers) et inversement, plus la relation affective entre les personnes sera mature et plus la valeur se portera sur la relation affective à la personne avec l’objet comme accessoire à cette relation en tant que tiers qualitatif.

Je parle de « valeur qualitative » et de « valeur quantitative », ce qui n’est pas loin de correspondre à la « valeur d’usage et d’échange » de Karl Marx. Mais à la différence de Marx, je pose deux mondes totalement différents, qui ne peuvent être mélangés ou se mélanger, bien que l’une soit, chez lui comme chez moi, toujours le support de l’autre : la qualitative à la quantitative, l’usage à l’échange (il y a une erreur : on doit dire « valeur d’utilisation » et non pas « d’usage »). Car, on le voit bien, utiliser l’usage à des fins d’échanges dans l’unique destination de l’échange, donne un monde totalement différent que celui où « l’usage » règne : ici la valeur quantitative s’accapare (en la transformant en objet qui la justifie) de la valeur qualitative pour la réduire à ses fins : une quantité. Cependant, Marx reste dans l’usage comme naturellement cohabitant de l’échange (comme Durkheim, avec sa Division du travail) : chez lui, l’échange est évident et normal bien qu’il déviât, dans la marchandise, comme une exploitation de cet objet et de son usage (par « usage », on entend « utilisation » ou « usure » : la qualité utilise, le quantitatif use). Je distingue une exploitation de l’usage, de la qualité de l’objet, c’est-à-dire la transformation de l’occupation en travail à des fins sociales, alors que pour lui, il est normal de travailler car il ne fait pas la distinction entre l’occupation (qui est inévitablement sociale chez l’humain, du fait de son caractère grégaire paroxystique) et du travail (chez lui, tout est travail) qui est une occupation sociale plus ou moins exploitée à des fins quantitatives, aujourd’hui, capitalistes. Il a raison sur le Capital, mais pas sur cette distinction : le seul passage du temps comme élément de grégarité versus le seul passage du temps comme dégradation de la grégarité.

Est-ce que, pour autant, j’apporte quelque chose de plus éclairant par ces distinctions ? C’est au lecteur d’en juger. Pour ma part, oui.

Connaissant l’évolution de l’humanité et de sa sexualité, il est légitime de se demander si la « caractère mature » existe ou pas. Bien rares doivent être les privilégiés, mais cela ne dispense pas d’y voir un parangon qui, comme tout parangon, est un jalon de ce vers quoi on pourrait tendre. Et la marchandise ayant envahi jusque dans nos lits, nos femmes et nos campagnes, la sexualité infantile est, aujourd’hui, le modèle sur lequel on peut en toute certitude se baser pour affirmer que l’ensemble de la grégarité est régie et réglée par la valeur quantitative. Faute de relation parfaitement qualitative, on peut néanmoins s’appuyer sur ce qui ne devrait pas être faute de pouvoir le faire sur ce qui devrait être. Au surplus, il ne s’agit pas de parfaire sa vie selon un parangon, ou même de la rigidifier de sorte à ce qu’elle l’atteigne, puisque cette rigidification même mènera à son contraire : la quantité. Ainsi, si la qualité ne peut être absolu, elle devra toujours se mélanger à la quantité, à ceci près que cette dernière ne doit en aucun cas surpasser la puissance affective de la seconde. Or, ici et maintenant, on ne peut que constater l’exacte contraire et c’est ce qui fait, depuis si longtemps, l’objet de mes recherches.

Mais je ne suis pas le seul à trouver une frustration à ce rapport des valeurs en défaveur à la qualitative, il me semble même qu’une grande , très grande majorité de gens l’éprouve, sans la comprendre, sans y pouvoir quelque chose, sans la cerner, sans s’y soustraire. La quantité se montre la tyrane de nos vies, du temps qui passe, de l’environnement, de nos relations sociales : elle dégrade tout, absolument tout. Qu’elle modifie jusqu’à la qualité des gamètes ne stupéfie personne : que la progéniture qui résulte de leur rencontre s’en ressente au point de naître déjà malade de poisons de la marchandise, tous retournent au travail, marchandisation du temps qui passe, pour la reproduire encore et encore. C’est de cette infantilité dont je parle, non pas comme antithèse de la maturité qui aurait empêcher une telle aberration, mais comme monde entier en soi, car la maturité n’aurait pas même produit une telle aberration qu’elle doit maintenant tenter de réparer. Quand bien même l’un ne peut que subsister parce que l’autre lui est antérieur, il s’agit, je le répète à nouveau, de deux mondes totalement distincts et séparés, sans mixtion possible, d’une dichotomie de la vie comme souffrance du fait de l’existence de l’une de ses parties. La valeur d’échange est une dégradation de la valeur d’usage de Karl Marx.

– Mais quoi, Capys ? Ici, n’échanges-tu pas tes idées avec autrui ?
– Est-ce que j’échange ou bien ne fais-je que d’utiliser mes capacités ? Et est-il possible d’en user sans en faire part, sans les partager… et non pas les « échanger » ? Si je pense que je suis un élément grégaire, intégré à un groupe, je pense que ce groupe a besoin, selon sa propre autonomie, de moi, comme moi de lui et qu’en conséquence, ma production lui est indispensable aussi bien que superflue. Quoi que je fasse où que je sois, je pense à toi. Mais ce qui est décrit comme un rapport individuel est un effet de la particularité de l’être, pas son atomisation.

J’entends la mésange : elle chante et une autre, au loin lui « répond ». Ce peut ne pas être une « réponse » mais un simple signe de présence, mais pour autant, ce signe de présence ne signifie-t-il pas qu’il y a une relation ? On dit que la mésange circonscrit son territoire par son chant, et que sa consœur fait de même, cela sur la constatation que si l’une « envahit » l’espace de l’autre, il y a confrontation sans concession. Mais peut-on penser qu’elle se cause à ce moment-là toutes deux, signifiant de manière grégaire la présence de l’autre, c’est-à-dire la non-solitude, tandis qu’au cours de la confrontation où elles n’utilisent plus les mêmes MOTS, l’une affirme qu’elle est chez elle car elle y a établi ses campements, et que l’autre doit s’en aller (comme on n’admet pas que quelqu’un rentre dans votre lit à une place) et qu’elle sait le signifier. Seulement, la seconde est en recherche de place… la plus « sincère » (comme je disais plus haut) aura la plus grande énergie et saura d’autant mieux – non pas « défendre son territoire » mais – garder sa place, son campement. La marchandise défend son territoire comme une teigne ne veut pas lâcher sa peau, sinon elle meurt avant d’avoir pondu la reproduction de son temps. Nos deux mésanges sont sur une relation qualitative, en rien quantitative. Il n’y a pas d’échange, il y a des relations, car hors de la couvaison, rien n’est plus adorable que les relations de troupeau qu’elles entretiennent entre elles, voletant de branches en branches toujours dans un babille mélodique, varié et répondant, véritablement causeur. Même s’il ne s’agit pas de « dialogue », le plaisir de la réciprocité des présences alimente ces conciliabules, lui donne corps et nourrit les satisfactions de la grégarité. Au demeurant, il n’y a pas qu’UN oiseau par espèce ! On ne peut donc pas penser selon une seule cervelle, mais selon une cervelle collective faite d’une multitude labile.
Le vieux lion doit défendre contre le plus jeune son harem ? Mais les femelles ne peuvent que chasser en groupe : la solitaire meurt de faim. Qu’en est-il du « harem » du lion lorsqu’il s’agit d’une disposition vitale pour les femelles de rester groupées ? S’il n’en aime qu’une (qui l’a généralement choisi), il est intégré dans le groupe. Que le lion défende ses prérogatives je veux bien, mais pas son harem. Il défend quoi ? Son ardeur copulative, allant même jusqu’à tuer les rejetons qui ne seraient pas de sa descendance ? Et ceci, d’instinct, « génétiquement » ? Les mâles sont fainéants, et la femelle doit s’écarter du troupeau pour pouvoir prendre soin de sa progéniture… sinon la faim du lion devient de loup. Si on envisage que le vieux lion garde sa présence grégaire que le jeune veut acquérir car il en a marre d’être seul, on voit que ce qui se passe est normal pour les lions. Ha ! il n’y a qu’un lion pour toutes ces femelles et c’est le plus fort ? Ben voilà, vous avez tout compris. Mais ce n’est pas pour produire des rejetons plus forts (alors qu’on affirme, ailleurs, que c’est la femelle qui choisit son mâle pour une progéniture au top du top et que *chaque* couple se réunit sur ce critère, comme s’il n’était chacun qu’UN seul couple), mais parce que le plus fort, dans ce cas de lion, est celui qui peut intégrer une grégarité la plus intense.
Alors qu’en est-il pour le gorille qui est végétarien, là où les femelles ne chassent pas ensemble. En fait, on nous fait remarquer qu’ici la fonction du mâle est de protéger le troupeau et sa progéniture. Ha ! c’est mieux ! Mais pourquoi n’y aurait-il pas, généralement, plusieurs mâle pour une telle fonction par troupeau ? À ne voir que le mâle, on ne comprendra pas cette forme de grégarité, car on y voit qu’UN seul élément. Pour le moins, ici ou là, il n’y a pas d’échange, il n’y a que des relations qualitatives, en rien quantitative ; il n’y a pas d’échange : chaque fait et geste est pour la satisfaction et de la grégarité et de l’individu, il n’y a qu’usage.

Mais je m’égare. Il y a donc deux mondes dont le passage de l’un à l’autre ne présente pas la même porosité. Mettons :
– le monde de la « qualité » : valeur qualitative, valeur d’utilisation, sexualité mature, occupation du temps ;
– le monde de la « quantité » : valeur quantitative, valeur d’échange, sexualité infantile, travail.
La porosité diffère en ceci que, mature, il est possible de s’égarer dans l’infantilité, tandis qu’il n’est plus possible sinon qu’à prix de gros efforts, d’être mature lorsqu’on est infantile. C’est soit l’un et l’autre, soit l’autre ou rien d’autre. Bon, ne soyons pas si catégorique : il y a toujours un noyau de maturité dans l’infantilité et c’est lui qui doit faire l’objet de nos attentions, de notre bienveillance, et nos bons-soins. Je ne dis pas, j’insiste, qu’il ne faut pas être infantile, je dis que, socialement, cela n’est pas permis, à moins d’une catastrophe sociale (affective, écologique, solitude dont le narcissisme est la forme proéminente du jour) : les relations entre personnes doivent avoir une base de maturité suffisante pour qu’elles ne se nuisent pas mutuellement, directement ou indirectement et aient une conscience de leur environnement, non pas seulement « écologique », mais social : les autres. On pensera que dès le moment où je distingue deux mondes dont la porosité est différente, je pense aussi qu’il est plus opportun de vivre à partir de l’un que de l’autre.

Les troubles de la grégarité sont liés, selon moi, à un usage infantile de la sexuation. On sait que toutes les « maladies » psychiques posent un problème de satisfaction liée à la sexuation : ces personnes ne savent pas quoi faire avec leur sexualité. Elles ressentent bien que quelque chose passe en rapport avec leur sexe, mais elles restent impotentes à en acquérir de la satisfaction sans culpabilité (quand cela leur arrive), à la fois comme dynamique d’une véritable égalité avec autrui, et qui leur permettrait un régal de cette égalité. La compensation (le gain de la maladie) à cette absence est la quantité : tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation, beaucoup images. À chaque cas, dans le répertoire des « maladies » psychiques – dont on constate maintenant qu’elles sont aussi des troubles sociaux en plus d’être affectifs – correspond une manière de transformer la qualité en quantité, non seulement comme compensation, mais aussi comme protection à une relation qualitative, comme frein, barrière et fossé à une relation qualitative avec autrui. Attention ! je sais que ces troubles sont des adaptations et, qui plus est, à des moins pire en tant que mode d’existence, ce sont des acquis affectifs, sociaux et individuels, dont l’extrême porte à la schizophrénie et peut-être même à l’autisme (une sorte d’auto-ostracisme : un « pas la peine d’aller plus loin, de toutes façons, c’est perdu d’avance » intégré physiquement).

Cette adaptation comme moins pire oblige (et permet) un mode de pensée qui autorise les exactions contre autrui sur lequel on veut montrer ce qu’est « le pire », contre son gré, bien sûr. Cette disposition d’esprit ne fait l’objet d’aucune étude, sinon que cette expérience étonnante de Milgram (ou celle de Standford), qui a mis en évidence sans véritablement en décrire la dérivée sexuelle, que des caractères « normaux » ne sont qu’une façade à un trouble plus profond immédiatement lié à une sexualité à mi-conscience déplorable qui autorise des malversations sur autrui pour n’importe quelle raison, ou même prétexte dans les cas plus pourris. Si la grégarité est une physiologie humaine, ses troubles sont un acquis, autrement dit, une déformation de cette physiologie.

Si les léninistes et surtout les staliniens ont sauté sur le communisme de Marx, c’est parce que celui-ci faiblissait sur la sexualité en ne distinguant pas la « valeur d’utilisation » de la « valeur d’échange » comme de deux mondes totalement différents, certainement favorable, sans aucun doute, au premier et non au second dont il a bien décrit les mécanismes pratiques. Ce sera un autre personnage, Sigmund Freud qui appuiera sur l’importance de la sexualité (à l’époque, on pensait encore « sexualité » comme autonomie séparable de la personne, surtout des femmes, pas de sexuation, donc) ; et il y aura un troisième personnage pour compléter ce trio de la critique de la société patriarcale, Oscar Hertwig, qui a montré que le spermatozoïde n’était pas un « petit homme » introduit par l’éjaculation dans l’utérus (ce qu’on croyait jusqu’à cette époque !), mais une gamète : la moitié d’un œuf ! C’est le début de la fin du patriarcat, il n’y a pas 150 ans. Unité sociale, sexuelle et physiologique comme grégarité générale et humaine en particulier.

Critique de la morale de la solitude

Chaque maladie « psychique » se manifeste par son comportement sexuel (relativement à la bride qui bouchonne son affectivité) le détournant de la satisfaction mature en la lui rendant inaccessible. On voit ici ou là, dans les fadaises cinématographiques, des aliénés susceptibles de pouvoir s’adonner à l’accouplement, alors que par définition, cela leur est abjecte, car, précisément, chacun des caractères typiques de ces « maladies affectives » est une forme différente dans les manières de ne pas se donner à la satisfaction sexuelle. Mais cela entretient la puissance de l’image de la force de la violence qu’exerce sur la personne cette absence, qui sera sans fin et encore un manque, pour son malheur. Au surplus, la satisfaction qui se présente aura toujours, je dis bien « toujours », lieu seul ou seule, jamais conjointe et simultanée. Il y aura certes un sentiment d’avoir dominer autrui par cette « jouissance » qu’on a devant soi ou que l’on prend, alors que l’on sera – ou avons été – seul ou seule et en cet endroit, la grégarité ne se retrouve pas. Mais le désir que contiennent ces images du pouvoir « sexuel », bien qu’aberrantes, rend sur les esprits qui sont à un niveau un peu plus haut dans le degré de satisfaction, une telle réalisation possible, puisqu’encore une fois, un moins pire est évité dans la démonstration d’une telle violence et que l’étant moins, l’espoir se regonfle de pouvoir un jour « y arriver ».

Le dégrisement de l’occupation

Entre le travail et sa fin il y a une confusion grave : c’est comme de penser qu’une société « matriarcale » est le pouvoir aux femmes alors qu’il n’est pas l’accaparement du pouvoir par les hommes comme dans ce qui serait son « contraire » : la société patriarcale. La « fin du travail » spécifie la fin du travail et non pas la fin du travail : c’est-à-dire que le travail a reçu en pratique une critique telle, qu’il n’existe qu’à l’état latent et non plus à l’état endémique comme aujourd’hui.

La confusion vient de la signification du mot « travail ». On affirme ici et là que même les animaux « travaillent », or les animaux ne « travaillent » pas : ils s’occupent à leurs affaires d’animaux. En considérant que les animaux travaillent, on en voit pas qu’ils s’occupent, que leur vie est une variété et une succession d’occupations, pour la plupart indispensables à la vie, à leur vie (réduite à leur survie par le travail). On chercherait donc à faire penser que le « travail » est indispensable ne serait-ce qu’à la survie : on voit bien, à l’immense quantité de déchets produits depuis l’apparition de l’agriculture et particulièrement à la période de l’antropocène, que la survie est de loin dépassée par la production résultant du travail et non pas de l’occupation à vivre.

Mais, selon beaucoup, le travail est ce qui distingue précisément l’humain (qui fait travailler la femme à ses occupations) de l’animal. Ha ! la bonne affaire ! Quelle souffrance que cette distinction, quelle médaille ! Une médaille de fou, plutôt.

Lorsqu’on parle de « fin du travail », il faut donc bien distinguer ce à quoi se rapporte ce « travail » et constater que l’animal, quel qu’il soit, s’occupe, passe son temps à une activité dans laquelle il se réalise, car il y retrouve à la fois l’écoulement du temps de la vie, de sa vie et la matérialisation de cet écoulement dans l’objet et le résultat de cette occupation. Tous les animaux, absolument tous, s’occupent et pourtant vivent sans travailler, comme le fait l’humain.

On va me demander de présenter les distinctions entre ces « occupations » et le « travail humain ». Lorsque j’écris cet article : travaillé-je ou m’occuppé-je ? En tant qu’humain qui reflète ses désirs dans sa réalité qui sont des images transmises de l’un à l’autre, je m’occupe à décrire une idée que j’ai du monde et de la vie de ce monde. Je travaillerais si cette occupation m’était obligée par un autre qui me récompenserait par un moyen autre que ma satisfaction dont il n’a que faire pour ne s’intéresser qu’au produit de mon occupation, selon des modalités dont je n’aurais pas à discuter et une forme même sur laquelle je n’aurais rien à dire, pour un résultat sur lequel je n’aurais aucune emprise. Sait-on la différence ? Ainsi, cette personne rémunératrice utilisera ma capacité innée à l’occupation du temps à ses propres fins. Le travail est né juste après l’agriculture où le producteur des denrées a vu son activité se « socialiser » dans « l’obligation du don » de ses produits à une tierce personne dont l’occupation ne produisait aucune denrée, sinon que des images et mise dans l’obligation de fonder ce système d’échange d’images sans lequel elle périrait d’inanition… enfin, son occupation ne pourrait plus apparaître. On a justement donné à ce système la « division du travail » en défaveur du « travailleur », bien sûr.

Dans l’optique donc des gens qui pensent le travail comme natif de l’humain, il ne peut être compris la « fin » du travail, car pour eux, c’est la cessation de toutes activités (dont celle de pouvoir se nourrir, c’est-à-dire ne pas mourir de faim), de toutes occupations du temps. Il n’en sera rien, bien sûr, puisque c’est précisément cette occupation qui est innée, non pas seulement à l’humain, mais à toutes les choses qui vivent sur cette planète, dont la principale est de se pourvoir en nourriture, mais qui, finalement, ne prend que peu de temps sur l’ensemble qui est passé à ne rien faire, à vivre d’images du monde ; et où le patriarcat a cette spécificité de changer cette occupation en travail : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », « Tu accoucheras dans la douleur ».

(J’arriverai sans doute un jour à montrer que le travail est un substitut à la masturbation qui est elle-même, ici, une carence à pouvoir aimer. Et que la culpabilité liée à la masturbation, comme conscience de cette carence, induit le sadisme d’imposer à autrui ce qu’on ne veut plus s’imposer à soi, honteux que l’on est de devoir vivre ce malaise asocial ; et ce sera toujours le plus fort qui l’imposera à l’autre, le plus musculeux, même si ce dernier trouve ailleurs le prétexte de se défaire ainsi de ce malaise, chez une personne qui lui aura donner les images les plus à même de se la cacher. On comprend alors que pour certains, la fin du travail soit un mythe, car l’ancrage de cette carence est si puissant qu’ils ne peuvent en percevoir autre chose que le monde qu’elle crée : celui du travail. L’activité qui résulte de cette dissimulation ne peut par ailleurs que dissimuler le véritable résultat sur son environnement qu’elle pourrit vu que des images « déculpabilisantes » filtrent cette vision percluse de son monde, en tous points : odeur, forme, bruit, goût, confort, relations sociales, affectives et intellectuelles, etc.)

Une activité vitale a été dévitalisée et cette dévitalisation se reconnaît dans les images qui lui servent d’échange pour la transformer en travail.

Mais alors, affirmerais-je que toutes les occupations dont serait possible l’humain suffiraient à le pouvoir d’un confort de vie suffisant pour qu’elles ne nécessitent pas de régulation de sorte qu’aucune obligation ne soit indispensable à une marche correcte de la société ou du groupe humain libre de travail ? C’est à nouveau une forme de pensée issue du monde du travail, car on peut choisir librement une occupation et pourquoi pas, sociale, qui favorise la cohésion sociale, la grégarité inné humaine, car l’objet humain est cette grégarité, c’est son plaisir, sa force, son « pouvoir sur quoi ». Il est étonnant que l’on persistât à penser que l’humain a besoin d’une organisation sociale pour qu’il ne retombe pas à l’état de « nature », alors qu’il EST cette organisation sociale, en lui et avec lui et qu’elle a toujours et en tout lieu de sa présence, existé. C’est que le travail détruit cette capacité humaine à jouir de la grégarité et à la produire en masse, car elle est l’élément, le sang, la liberté vécue de l’humain. On la retrouve dans ces grandes messes musicales ou sportives comme résidus de la société du travail et son spectacle, par exemple. C’est parce qu’il est placé au sommet des relations sociales et qu’on le pose avant tout, qu’il détruit tout : le travail avant tout détruit tout, pollue tout, corrompt tout, dénature tout. On le sait ! mais on continue de travailler au travail et avec une ardeur proportionnelle à notre désintérêt pour les résultats la chose, non pas de l’occupation même sur laquelle le passage du temps focalise cette ardeur, mais sur ses conséquences.

Le travail a pour substrat l’occupation normale (pour ne pas dire « naturelle ») de tout être à passer le temps dans la réalisation de soi. Ayant tout organisé pour que cette occupation soit séquencée, divisée entre les êtres qui composent une société, le travail affirme qu’il est indispensable à l’organisation et à la structuration de cette société, afin qu’elle pourvoit à tous un confort proportionnelle à l’activité qu’il oblige. La confiance avec laquelle on nait dans la vie est repoussée dans la redoute du doute, car le travail individualise, atomise, disait-on en 1968. C’est ainsi qu’il devient indispensable, car sans lui on serait noyé dans l’angoisse de ne pas subvenir à ses propres besoins existentiels, du fait qu’on ne pense pas « grégaire » et ayons perdu la confiance en le caractère fondamental qu’est la grégarité dont, nous, humains, sommes au summum pourvu de réaliser, puisque nous sommes doté du langage, de la transmission des images à autrui, images chargées d’émotions. Le temps que nous passions à réaliser ce qui nous plaisait et dont le résultat était conjointement intégré à la société, l’occupation, a été changé en travail, c’est-à-dire en une obligation d’activité dont le destin n’est plus de pourvoir à l’existence, mais à un tiers qui s’accapare la part belle, car lui, ne veut pas travailler. Or, si lui pense que le monde est un monde de travail auquel il ne veut pas participer, c’est parce qu’il est malade, qu’il a perdu la notion d’occupation du temps comme phénomène d’accomplissement de soi « normal » et veut imposer à autrui cette perte. C’est l’atomisation des gens qui leur fait penser que l’occupation du temps est anti-sociale, alors que cette atomisation est précisément la destruction de la grégarité inhérente à l’ÊTRE humain.

J’affirme effectivement, que le travail est une tare et que l’occupation du temps de chacun est à même de pourvoir, sans tripalium, à l’ensemble des membres de la société, ne serait-ce que par la propension à organiser le plaisir d’y pourvoir et la nature spontanée interne de l’humain au plaisir grégaire. Cela ne se voit bien sûr pas dans une société patriarcale. Les sociétés primaires organisaient cent fois plus de fêtes que nous aujourd’hui où les bals ont disparus des rues, à mesure que ce fruit gâté et aliénant du travail, la marchandise, est entré dans les foyers pour en montrer de vieilles images aussi froides que des écrans, devenus tactiles. Lorsqu’a été perdue sa propre liberté, il devient malaisé d’en revendiquer les caractéristiques et de plus en plus facile d’accepter ces fers qui l’ont entravée. Lorsque le goût du porc a disparu de la côtelette, on se contente de celui de l’os. Mais retrouverons-nous pour autant et le goût de la chair et celui du libre mouvement sans angoisse lorsque le tout ne se réduit plus qu’à une image sans consistance vu à travers le filtre de la marchandisation de l’occupation : le travail ?

Si, à des fins ludiques, on veut apprendre la musique, il faut occuper son temps à s’entrainer à la musique, sur son instrument : on dit alors qu’on travaille : non : on occupe son temps à la réalisation de son désir : acquérir le plaisir de jouer avec aisance de son instrument. Cet exemple est applicable à toute activité humaine, car notre musicien ne va pas garder pour lui ses compétences : il va évidemment les partager ! Mais dans notre société de travail, on dira qu’il a travaillé des heures et des heures, de manière persévérante, à la maîtrise de son instrument pour pouvoir gagner sa vie de son plaisir… comme la danseuse avec ses pointes : il a souffert pour atteindre son but. C’est sans doute pour cela qu’on ne retrouve plus sa musique dans les rues et que la danseuse veut devenir une étoile de plus : la souffrance, le travail. Ce que Maria Montessori (et d’autres avant et après elle) a montré dans son système éducatif, c’est qu’on apprend autrement mieux sans souffrance, entouré d’attention, de bons soins et de collaborateurs de son âge, dans la grégarité ; et qu’à l’inverse, la compétition est, par son individualisation, une destruction de cette dernière et un échec pédagogique même en cas d’acceptation, comme moins pire, de cette atomisation.

Faire craindre la fin de l’humanité dans la fin du travail, en la présentant même comme un mythe, c’est ne rien avoir compris de l’activité humaine (ou plus généralement « animale ») liée au seul fait de vivre : l’occupation sans arrière-pensées, ni demande de contrepartie, et complémentaire à d’autres, pour n’y voir que du travail qui n’en est que la falsification, le dégrisement.

Valeur : résumé des chapitres précédents

La valeur comme affect, c’est-à-dire comme réalité socio-psycho-bio-affective humaine

FLUIDE, SOUPLE, ORGANIQUE

COAGULÉ, GLYQUÉ,
MINÉRALISÉ

Passage du temps

Nature de la transe

Occupation

Transe du don

Travail

Transe du gain

Teneur du tiers

Valeur qualitative

Valeur quantitative

Report de l’affect

Prestige comme moment

Fétichisme comme statut

Compensation de l’affect

Prestige comme bien commun

Appât du gain comme
désagrégation du bien commun

Réalisation

Œuvre, ouvrage

Travail, salariat

Production des objets

qualitative

quantitative

Affect et personne

L’objet détient le prestige

La personne détient le prestige

Grégarité

Intégration sociale, complicité

Noyade sociale, solitude

L’objet

Ouvrage est une réalisation de son passage, de soi, dans le temps

Salariat : assujettissement de la création à un usage du temps compensé
par un tiers

Transformation du temps

Pas de transformation du temps : le temps reste qualitatif et est vécu comme tel

Transformation du temps en valeur quantitative, en quantité tierce (par exemple : « la sur-valeur »)

Pouvoir

Pouvoir sur quoi

Pouvoir sur qui

État d’esprit

Maturité de l’infantile

Infantilisation de la maturité

Grégarité

La valeur comme affect positif de la grégarité

La valeur comme effet négatif sur la grégarité

La femme

La femme comme sujet

La femme comme objet

Caractère

Mature (le pire est la névrose sociale)

Infantile (inadaptation sociale, telle que paranoïa, borderline, etc.) pour ce que j’en sais !