Con sentant ou tire « han ! » ?

Je me dis souvent que le monde est étrange, mais ce ne sont que certaines dispositions qui le font percevoir de cette manière, et notamment la maladie, l’altération à ce qui ne devrait pas ou peu présenter d’étrangeté. Cependant, je serais bien le seul dans ce cas-là : le reste de la société trouvant normal qu’elle soit ainsi. C’est une question de vécu, ce me semble, qui donne un point de vue différent.

Prenons une comparaison : le prestige lié à la kula des îles du sud-est Pacifique et celui d’un roi de gens de la Grèce antique. (ref. B. Malinowski, Lewis Morgan et W. Reich).

Le porteur d’un collier ou d’un brassard kula retire un prestige lié à l’histoire de cet objet : qui l’a confectionné, qui l’a précédemment porté, comment il a été acquis et auprès de qui et, de plus, qui pourra être le prochain porteur de cet objet, car cet objet n’appartient à personne, sinon que temporairement et de manière transitoire. Ce ne sont pas seulement les participants à ces échanges qui donnent le prestige à la personne qui le porte, ou bien ce que contient l’objet comme aventure, péril, etc., mais aussi les personnes qui n’y participent pas, ne serait-ce que par l’aura de beauté qui entoure l’objet et celle qui le caractérise en propre. C’est ce que je pourrais nommer : la valeur qualitative. Le chef du village peut posséder plusieurs objets kula pour recevoir davantage de prestige. Mais ce prestige lui vient aussi du fait qu’il a demandé et rétribué l’aide des villageois et qu’il n’est pas le seul à être porteur de ces objets. Et si le chef est effectivement riche parce que tout est susceptible de lui appartenir dans le village, c’est parce qu’il a l’obligation de redistribuer l’ensemble de ces « richesses » (essentiellement de la nourriture) aux villageois au cours de festivités diverses et nombreuses (liées au passage du temps des saisons). La personne se voit porteuse par imprégnation de la valeur sociale d’un objet, ce qui lui donne un prestige, c’est à dire « une renommée précédent sa venue ». Bien sûr, tout ceci est le sujet de palabres, car rien ne passe en dehors de la signification commune donnée aux choses et ce « commun » doit se trouver par la palabre.

Par contre, le « propriétaire » terrien de la gens grecque est une personne qui, par désignation élective ou héréditaire, redistribue en partage les quartiers de terre cultivables, système dans lequel cette redistribution demande une contrepartie du cultivateur, contrepartie qui est devenue rapidement une rétribution due par le cultivateur au distributeur (je la fais rapide… mais le principe est là). Le prestige que retire ce chef de cette distribution provient de deux sources : les revenus proprement dit et la redistribution de ces revenus à une clientèle (une cour, en gros, rétribuée) dont sont exclus la plus grande partie de ceux qui produisent la richesse (essentiellement, pour eux, de la nourriture). Ce sera l’importance de l’ensemble des rétributions et celle de la cour qui donnera le prestige à cette personne (un roi, disons). C’est la valeur quantitative qui donnera un prestige (propre à satisfaire une seule personne) quantitatif. Bien sûr, le prestige lié à la valeur qualitative fonctionnera toujours par la recherche du prestige lié à la possession de bijoux, femmes, la beauté, etc., d’objets uniques possédant une histoire, etc. Et, il (car ce n’est bien souvent qu’un « il ») s’entourera systématiquement de sbires pour protéger les privilèges qu’il s’octroiera de la bêtise du peuple (« certains sont plus égaux que d’autres »). La « force morale » (si je puis dire) de la valeur qualitative qui réside dans l’approbation de la distribution de ce prestige au sein de la communauté, sera ici imposé par une force sbiresque. Les cultivateurs cultivent, la cour palabre, les sbires maintiennent l’ordre par la violence et le roi exulte.

Le prestige se retrouve dans la valeur palabrale de l’objet, dans l’importance accordée à l’objet, importance qui résulte de la palabre. On retrouve bien ici ce qui caractérise l’humain : la faculté de nommer les choses et d’en faire part à autrui par des images verbales et de créer ainsi son monde issu de l’étoffe de ses rêves. Et en quoi réside la différence de palabre entre une valeur qualitative et une valeur quantitative ? Je vous le donne en mille : la première ne parlera que de l’objet, tandis que la seconde ne parlera que du détenteur de l’objet. Lorsqu’on parle de Crésus, on en parle comment détenteur d’or ; quand un Trobriandais parle de quelqu’un de prestigieux, il parlera de l’objet qui donne un prestige, non pas en tant que propriétaire, mais en tant qu’intermédiaire dans un processus aventureux. À l’un il faut une police (des sbires), l’autre se suffit par les autres.

Wilhelm Reich, dans son Irruption de la morale sexuelle, décrit la transition entre un prestige qualitatif et quantitatif : l’intention de s’accaparer quantitativement de la richesse produite par les villageois, se matérialise dans les ruses du chef d’accaparement de l’héritage matrilinéaire par la transgression morale des mariages arrangés. En somme, le chef est socialement malade : sa maladie sociale se révèle par son désir abscons (mais clarifiable) de plus de richesse : la valeur qui supporte le prestige devient quantitative. C’est cul, mais il faut penser avec la satisfaction sexuelle ou pas. Le chef se retrouve à avoir plusieurs femmes. Il est imposé à ces femmes de ne pas avoir de relation « extra-maritale » : elles sont donc, matériellement, contrainte à l’abstinence, car le chef ne peut pas satisfaire l’ensemble de ces femmes qui lui ont été allouées. On sait que l’abstinence est inductrice de rêves érotiques… que la morale réprouve. Même si la masturbation n’est pas réprouvée, elle est stupide aux yeux d’hommes attirants. La contrainte sexuelle insatisfaite est donc forte et une force contraire à cette force est nécessaire et indispensable, d’une part pour ne pas devenir fou ou folle, et d’autre part pour qu’hélas, la situation perdure. Cette contrainte est la morale anti-sexuelle qui passe pour être une morale sexuelle, c’est-à-dire, régulatrice d’une sorte et forme de non-sexualité. Dans de telles conditions sociales, la personne contrainte devra consumer cette énergie dans des relations sociales, c’est-à-dire, inventer des relations sociales dont les rapports de force (sexuelle inassouvie par la morale et l’économie patriarcales) ne seront plus qualitatifs (la satisfaction paire), mais quantitatifs : combien (de temps encore, d’objets, de palabres, etc.) à la place de comment, car ce comment est devenu impensable à moins de remise en cause brutale. La valeur quantitative reflètera donc la quantité de retenue (de la nécessité) sexuelle imposée à la femme ; tandis que la valeur qualitative correspondra à la satisfaction de la relation sociale spécifiée par contraste avec l’autre, comme dépourvue de morale anti-sexuelle.

Ainsi, même si indirectement le prestige induit le rêve de satisfaire plusieurs femmes – alors que cela ne peut pas être matériellement possible sinon que dans le rêve de devenir chef – le prestige du chef ou du roi lui provient de la non-satisfaction de « ses » femmes… car cette morale sexuelle lui donne la « propriété » de ces femmes, vu qu’il en a et en exige l’exclusivité sexuelle. Même s’il faut avouer que la femme est éternellement détentrice de la beauté, de celle qui émeut l’homme, il en est toujours ainsi de nos temps, car nous sommes toujours sous la férule de la morale et de l’économie sexuelle (sociale) patriarcale qui est… anti-sexuelle ! Bon… ce que j’en dis est que pour la contrer, cette morale, il va falloir beaucoup parler et respecter le désir de la femme – « quand je veux, qui je veux » – : désavilir l’amour que la femme éprouve pour le sexe de l’homme, puisque l’amour existe sans doute mieux hors de l’économie patriarcale de la vie.

(Cela dit, les maladies sociales sont les plus difficiles à guérir, car elles sont acceptées socialement comme fait de société ; on nomme cela une « civilisation ». La seule et unique solution est de ne point la contracter, et cela ne peut passer que par l’éducation de nos enfants, éducation qui préviendra cette maladie qu’est la valeur quantitative. À partir de cette constatation que le patriarcal veut absolument changer en travail la propension naturelle à s’occuper socialement, cette forme éducative ne consistera pas, à mon avis, à ne pas compter, mais plutôt à tolérer que l’humain est un être essentiellement collaboratif qui, en tant que singulier – et non pas « particulier » – peut se retrouver dans le tout et réciproquement, sachant que ce tout est son monde, celui de la palabre.)

Où en sommes-nous ? Il y a deux formes à la valeur : la quantitative et la qualitative. La première se matérialise dans le désir de richesse (la monnaie ou une forme d’abstraction objectale équivalente, par exemple ; sans compter le désir de dominer autrui pour restreindre l’expression de la sexualité dont on se sait peu capable d’amour) et est une forme altérée de la seconde où le rapport social n’est pas appuyé sur la domination d’autrui, mais par un prestige dont l’accessoire est l’objet : ce « tiers » qui spécifie l’animal humain. Ce « tiers » n’est dû qu’au fait que cet animal est doué de l’image verbale, de pouvoir énoncer ses rêves en mots (objets putatifs) dont la signification – aux charges affectives près, et à la charge affective près de celui qui les écoute, c’est-à-dire la charge du désir de voir ses propres rêves se réaliser, même s’ils sont cul – est plus ou moins commune. La valeur est un écho du prestige qui est l’aura du beau : en cela rien de plus « normal », d’humain, je veux dire. Mais la valeur quantitative nécessite et induit une morale anti-sexuelle pour bâtir ses fondations dans les relations hiérarchiques du beau matérialisées par des objets ou des êtres.

La difficulté que j’éprouve dans ma démonstration est de montrer la différence d’attribution du prestige ici et là : la socialité de l’un est certes ce que la renommée accorde, mais il y a une différence sensible entre un porteur de brassard et un tyran, ne serait-ce que par le fait que ce dernier abhorre l’histoire qui l’a vu naître, vu qu’il est vide d’affectivité sociale et que l’autre ne vit que par l’affectivité sociale qu’on lui accorde. Dès lors qu’un être ne retire plus son prestige de la charge socio-affective que contient un objet, mais d’une quantité d’objets, cela demande une tournure d’esprit (ou un état d’esprit) issue de la morale sexuelle, oups anti-sexuelle, c’est-à-dire la restriction de la liberté d’expression sexuelle de la femme, sous quelque forme qui soit.

Lorsqu’une palabre veut me vendre quelque chose, il s’agit de valeur quantitative. Dans une société où la restriction sexuelle entre pairs (dont l’homme et la femme font la paire) est forte, la palabre tournera autour de la personne qui aura quantitativement acquis des objets comme son bien personnel et à fin de son seul égo, tandis que là où cette restriction est peu forte, le prestige d’une personne sera acquis par la palabre qui entourera l’objet.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s