Techno du profit

Une observation que l’on peut faire de l’être humain qui soit tant soit peu pertinente, qu’il est un être technologique : cette propension à bidouiller n’importe quoi, quelque fois à partir de rien, le plus souvent à partir de ce qui a été précédemment bidouillé. Être « technologique » en soi, n’est pas véritablement un problème, à moins de ne pas « bidouiller » qu’il s’agit là d’un problème, et cela lui échappe. On voit fleurir aujourd’hui des « robots », ces sortes de machines dotés des moyens de pouvoir exécuter des opérations indépendamment de leur donneurs d’ordres.

Une branche de cette technologie, fortement tributaire du silicium et du germanium, va jusqu’à parler d’intelligence artificielle, laissant entendre de celle qui est non artificielle, qu’il lui serait possible de se débarrasser de ses aspects organiques et de ses émotions, et par là-même d’insinuer que l’artificielle serait capable d’émotion. Ne serait-ce ici le summum de la technologie ? affirmer que le minéral dans une organisation technologique peut tenter d’égaler ou même de surpasser une intelligence organique. C’est surtout montrer que le cheminement qu’a emprunté cette technologie s’est totalement scindée de l’organique et qu’elle ne désire plus qu’un monde minéral, dépourvu d’émotion sinon que prévisible, c’est-à-dire pré-programmée. Quel intérêt y a-t-il à se construire la fréquentation d’un objet imitant le vivant, ce qui est organique ? Et comment un vivant bien vivant ne peut-il pas trouver ces imitations de l’organique particulièrement laides ? Ces imitations ont tout des gestes mécanique : elles doivent « réfléchir » pour atteindre un but, tandis que le vivant a intégré ce but dans son mouvement, ce qui le rend fluide, élégant, beau.

Un exemple tout bête : le dressage des animaux : on attend d’eux qu’ils exécutent vos instructions de manière belle, élégante, fluide. Le pourrait-on avec des mécaniques ? Tel est pourtant le projet des ingénieurs-technocrates, sans qu’ils admettent l’indispensable assise de savoir le pourquoi d’une telle démarche. Ainsi, rêvent-ils de pouvoir s’accoupler par l’intermédiaire de dispositifs pour eux ad hoc et, bien évidemment, à distance. Quel intérêt ? sinon que de refuser le contact immédiat avec un autre être, organique, parce qu’on abhorre le contact immédiat avec la réalité qui se concrétise par l’autre, de sang, d’os, de chair et de désir et de volonté.

De plus, tous ces engins sont ou très ou extrêmement bruyants. La vue de leurs mouvements ôte, comme par hypnose, la perception de ce bruit. Bruits de moteurs bien sûr, mais aussi des électroniques, je veux dire du courant alternatif, le bzit continuel ou séquencé de la « réflexion » électronique. On veut si peu entendre ces bruits – car ils remettent en cause l’ensemble de la démarche – qu’ils sont sur-dimentionnés dans les films qui en font la propagande, pour les rendre naturels, pour faire que leur existence inévitable devienne « normale », sinon d’une logique structurelle que l’on doit inévitablement accepter dès lors qu’on a admis que l’existence du générateur est devenue indispensable.

Aux comportements mécanique et erratique, à la génération de bruits inhérents à la machine, en éludant le problème de la consommation d’énergie, s’ajoute l’optimum de la machine qui désire et veut… mais selon le concepteur, bien sûr. Cela fait l’objet de spéculations catastrophiques romanesques ou filmiques à grand succès, tant le sujet du vouloir et du désir autonomes posent de questions à ceux dont la latitude en la matière est assez restreinte par la matière, précisément, qu’elle soit minérale ou organique. Cet aboutissement de la technologie dans le robot ou la gestion des êtres vivants (la bureaucratie est demandeuse de technologie), dénonce une autre fois la peur, et en conséquence le refus du fluide, de l’élégant et du beau. Cette technologie en rêve et ce rêve obstrue sa réalité : c’est laid, ridicule, bruyant et chaotique.

Du seul point de vue humain, de celui de la jouissance dans la communication entre nous, la technologie d’aujourd’hui se présente comme un rattrapage des déficiences du passé immédiat : la technologie tend à palier aux freins qu’elle posait hier à ce plaisir, certes, mais toujours en s’imposant comme intermédiaire dans l’obtention de ce plaisir, ce qui diminue d’autant cette jouissance qui a besoin du contact comme le poisson l’eau ou le poumon l’air et la plante le sol.

L’une des toutes premières technologies a été l’usage du feu. Puis, longtemps après, par déduction des outils précédents, est venue l’agriculture qui, à son tour, a demandé des « progrès » technologiques (la technologie consiste à imposer l’amélioration technique comme substrat de société). Mais, à nouveau cette question lancinante : quid de cette jouissance de la communication entre nous ? On nous donne à sans cesse comparer l’indigence des indigènes relativement à nos outils de conforts… mais qu’en est-il de l’humain, chez ces « indigènes » – qui peuvent être nos ancêtres aussi bien. Ils seraient sales, mal lotis, mal fagotés, etc. Mais quelle est la tension humaine de leurs relations sociales par rapport à la notre ? Une grande partie de cette tension sociale orientée vers le plaisir de vivre ensemble dans un ensemble comme un ensemble formé d’éléments propres et adaptés à cet ensemble – la propriété humaine, dont les outils sont la parole, la poésie, le consensus, etc. bref : des dispositions uniquement organiques et émotives – est déjouée par la technologie, de sorte qu’aujourd’hui on lui octroie une place indispensable dans notre communication : là où une lettre suffisait à embraser le monde, il faut trois millions de courriels. Bien évidemment, je prends ce qui est là pour réel et ne renie en rien qu’aujourd’hui, cette technologie soit devenue un besoin dans notre communication. Non, ce que je réfléchis est son emprise quant à notre existence qui ne se suffirait finalement que d’une bonne transe commune fréquente, à la fois comme cohésion sociale et satisfaction particulière dans ce social.

Nos ancêtres avaient plus de plaisirs à se rencontrer que nous : le nombre de musiciens « amateurs » étaient de un pour vingt des gens, aujourd’hui, peut-être de un pour trois cent : cela donne l’échelle des opportunités à la rigolade collective qui allait bien au-delà du cercle familial d’aujourd’hui. À mesure de la progression des « outils sociaux », la solitude touche trois à quatre fois plus de personnes (on parle de 6 millions, en France, de personnes qui n’ont pas une conversation intime le mois), en à peine dix ans, l’apparition du premier Iphone. Les relations sociales, la grégarité humaine, se sont délitées dans la même proportion que l’envahissement de cette technologie dans la vie « humaine ». Les Grecs anciens, avec leur panoplie de dieux aux relations aussi complexes qu’intriquées dans leur vie, avaient une plus grande et profonde satisfaction de ce vivre ensemble qu’aujourd’hui, dont la complexité et l’intrication déborde à peine les touches d’un clavier qu’il faut apprendre à maitriser en même temps que l’usage pour lequel il est fait. C’est la même intelligence qui est employée, mais là-bas en jouissant immédiatement de ses effets, aujourd’hui, en allant chercher une mise à jour qui n’apportera finalement qu’un peu plus de complication à notre affaire.

On dit que la technologie a extrait l’humain de sa misère, mais l’a-t-elle sortie de l’esclavage, vraiment : non, elle a adouci cet esclavage en déplaçant un maître qu’elle ne sait plus distinguer dans le brouillard des électrons. La « révolution verte » s’est avérée une catastrophe dans la pollution et le meurtre des sols, pour le plus grand profit des consortiums pétroliers et bancaires. Nous sommes habillés de plastic, nous transportons en plastic, lions, emballons, etc. en plastic et empoisonnons tout de nos plastics : c’est le fruit immédiat de la technologie qui mène aux robots et à l’intelligence artificielle qui ne peut concevoir le monde que minéral. Oui, certes, le plastic est organique, mais ne nous voilons pas la face avec le sens de ce mot pour en cacher le sens, car ce plastic est dépourvu d’émotion, tandis que la plasticité de l’organique est précisément cette capacité à l’émotion qui fera toujours défaut à ce plastic (dont on peut mesurer la désinsertion du monde à sa vitesse de décomposition – le moteur de l’organique – allant jusque 600 ans ; le reste du temps, il pollue grassement).

Lorsque la technologie a amélioré les conditions de vie des gens, c’est pour les mieux exploiter, c’est-à-dire, à produire plus de profit pour ceux qui détiennent les moyens de production et savent les imposer par les lois (leur justice), la police et l’armée, pas même comme indispensables, sinon qu’aujourd’hui il n’est plus possible de s’en défaire, tant tout est pourri. On sait qu’aux époques où les gens étaient dans la misère, cela était grandement dû à l’exploitation de leurs ressources à des destinations dont ils étaient exclus. Et on sait aussi qu’aujourd’hui, le bien-être des pauvres d’ici est relatif au mal-être de plus pauvres d’ailleurs, toutes technologies comprises. Les médicaments nécessaires pour soulager les gens malades des avancées de la technologie ici, empoisonnent ceux qui les fabriquent ailleurs, tandis qu’ils ont été conçus par des technologies « de pointe » ayant demandé des budgets colossaux qu’il a bien fallu trouvé quelque part, sinon que dans l’exploitation des gens, qui les rend malades.

L’intelligence artificielle dont personnellement je n’ai que faire et ne vois pas en quoi elle pourrait trouver un emploi autre que bureaucrate ou bancaire, veut faire admettre qu’elle peut exister, qu’il peut être créé artificiellement, une intelligence, dans un processus dans lequel on se demande à mesure qu’on avance où elle peut bien mener. Donner le nom d’intelligence à ce processus minéral est vraiment idiot et terrorisant, présomptueux et mesquin. C’est autour de moi, moi être humain, que je constate de l’intelligence : l’organisation, à la fois dans sa composition et son fonctionnement, du monde : la grande intelligence de la nature qui a créé la vie. Comparé à cette grandeur, qu’elle soit artificielle ou pas, une telle intelligence est le pet d’une amibe qui a mangé trop de sucre et s’est retenue longtemps avant de l’émettre.

L’intelligence dont l’humain se réfère est technologique et bien peut organique : il ne sait toujours pas ce qui provoque le cancer, sinon que technologiquement ; il ne sait toujours pas ce qui provoque le phénomène de l’amour, sinon que technologiquement ; il ne sait toujours pas ce qui pousse le nouveau-né à ramper vers le téton de sa mère, même pas technologiquement puisqu’il a empêché ce phénomène naturel de s’accomplir durant des siècles de souffrance. Il ne comprend surtout pas pourquoi je m’acharne contre cette avancée de l’humain dont l’intelligence n’est que de profit, puisque je ne comprends pas le monde comme une technologie, et encore moins comme artificiel pour en imaginer une intelligence du même acabit. Bien que je ne fasse pas beaucoup de bruit, ni ne produise de déchets en excès de sorte qu’ils en arrivent à polluer notre environnement, je trouve un confort dans le monde, parce que je tente d’utiliser mon intelligence en intégrant ses productions matérielles dans notre environnement et essaye de l’utiliser beaucoup plus qu’à produire de ces « matérialités » pour qu’elles reproduisent une élégance, une fluidité et une beauté que j’affectionne de partager. We’re not alone !

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