la mystique du manque et l’angoisse persistante

Toute religion cherche à sa manière à expliquer des phénomènes naturels qui suscitent des angoisses dépassant l’entendement des gens à un moment donné. Le dialogue de ces phénomènes qui les dépassent, celui des dieux, les effraie, et ils cherchent à s’amadouer leur colère, au cas où elle venait à s’exercer sur eux : ces phénomènes naturels sont grandioses et on est bien peu de chose dit la rose le matin.

Comme ces gens ne peuvent donner d’explication « rationnelle » à ces phénomènes, ils les antropologisent, leur donnent « une figure d’eux » en relation avec et à partir des émotions-même auxquelles ils ne savent pas donner d’explication, car elles les dépassent ; et cela, suivant l’état technologique du moment. Nous avons là l’origine des « dieux » dans un système politique polythéiste.

Plus tard, une autre aventure intellectuelle a été d’expliquer l’ensemble de ces phénomènes qui vous dépassent par un seul et unique dieu. Celui-ci se trouve alors chargé de toutes les responsabilités politiques, sans pour autant dégager l’angoisse qui lui a donné sa naissance. Et cette angoisse persistante se retrouve dans la manière dont on permet antropologiquement à ce dieu de résoudre les problèmes humains.

L’angoisse persistante vous donne un sentiment de vacuité qui se retrouve dans les explications du monde, qui rendent à leur tour un sentiment de vide à la vie qui passe, vide qui engendre à son tour une angoisse prégnante. Nul ne pouvant vivre possédé d’un tel vide, il est impératif de remplir ce vide : dieu rassure de sa présence, de ses orientations bienveillantes et salutaires bien qu’il faille obéir à ce qui donne naissance à cette angoisse, le comblement de ce vide : vous vous sentez aimé de dieu, car c’est cet amour qui la génère et il vous rassure.

Sachant cela, la modernité a apporté des explications plus tranquilles à cette angoisse humaine et des explications à sa naissance, ses formes, ses modalités. Le dieu monothéiste vous apporte de l’amour asexué, car c’est le seul qui vous paraisse alors le plus sain ; et ce dieu régule votre amour sexué qui vous paraît le plus malsain – l’orgasme est l’événement émotionnel le plus bouleversant qui soit, sur lequel on n’a aucune emprise et que dès qu’on y cherche une emprise, il disparaît – alors que vous ne pouvez vous en soustraire à moins de souffrances « psychiques » (amoureuses !) terribles qui servent de substrat à vos tortures, avec la complicité de ce dieu, afin de lui montrer combien vous êtes résistant à cette forme si prégnante de l’amour. Cette angoisse soulevée par l’amour sexué est acquise, ce dieu la rend innée, et politique.

Un peu plus tard, une religion a divisé ce dieu unique en trois, sans que cela change à la cruauté des fondamentalistes vis-à-vis de l’amour : ils se sont de plus forcés au célibat pour rester « pur » de cyprine et se garder de l’éjaculation, perte de soi. Plus tard encore, s’est opéré le retour du dieu unique pour asseoir l’autorité des chefs, c’est-à-dire, leur monologue qui a aussi pour résultat de faire taire la femme et de lui voiler la face.

On sait aujourd’hui que cette angoisse relève de la relation de la mère à l’enfant et est instillée tout aux abords de la naissance : la gestation, les modalités de l’accouchement et les premiers mois d’existence ; bien que plus tard, si cela n’a pas suffisamment pris, le père se montre aussi inventif à lui donner une concrétude. Pour se défaire d’un dieu vengeur, il faut se défaire de la vengeance du cœur qui croit en raison du manque d’amour vécu, manque qui devient « un vide » devant être comblé par un autre vide, en image, un dieu qui absorbe ce manque, le prend en charge et vous charge de le venger d’autant de souffrances du passé ressenties encore aujourd’hui. Les châtiments corporels sont l’absence d’écho de ce vide affectif : on parle de « cellules miroir » qui n’ont pas été maintenues en éveil par le bon-soin.

Cette souffrance est celle issue du vide d’amour, de celui qu’on n’a pas reçu ! La naissance et les soins qui l’accompagnent sont des actes sexués et sont traités comme tels, comme on traite un autre acte sexué, plus fréquent : l’accouplement de la femelle et du mâle humains, aujourd’hui comme hier, de la même manière : sans amour ou avec un amour incertain, maladroit, insuffisant, pingre, raisonné, irrespectueux, autoritaire, etc., de sorte qu’il s’entoure de toute une flopée de précautions qui le détruit ; un amour dévitalisé, c’est-à-dire, exempt au possible d’émotions vives, froid, policé et policier, économique et économisé : le manque d’amour devient un pouvoir sur autrui, une gestion de son « amour », de ce qui en reste ! La mystification de l’amour perdu, de celui qu’on n’a pas reçu déjà aux abords de la naissance.

Étrangement, on se sent coupable de cet amour qu’on n’a pas reçu, on se sent coupable de n’avoir pas reçu cet amour qui vous manque aujourd’hui. Quelque chose a été mal fait, et c’est soi qui en porte les conséquences : étrange, non ? C’est un phénomène naturel, car on doit se défendre de ce qui vous fait mal pour rester en vie ; ce qui vous a fait mal est de n’avoir pas reçu les bons-soins indispensables à un équilibre amoureux satisfaisant dès les abords de la vie ; à votre tour vous voulez vous en venger, mais vous savez pourquoi vous voulez vous en venger et vous ne trouvez pas cela juste, sinon même ingrat ; vous culpabilisez de le faire comme de ne pas le faire. Ce manque est inscrit au fond de soi et comme absence, c’est ce qu’il faut comprend bien : comme absence de ce qui n’a pas été reçu : la clé est LÀ. Ne vous riez pas de moi : tout ce qui est revendiqué sur cette planète humanisée et par n’importe qui d’humain l’est par la violence et regarde ce fait : le manque de ce qu’on n’a pas reçu. Heureusement, cette blessure affective est plus réversible qu’une circoncision ou une excision, mais sa guérison est longue et souvent incomplète, encore faut-il s’y atteler et ce désir de vengeance ronge bien des déterminations positives.

Le désir sans fin d’accumuler de certains, au prix (je dis bien au « prix ») de tout et du plaisir de vivre d’autrui qui n’en a que faire, revient à tenter de combler (en vain !) ce manque vécu dans les abords de la naissance. Cela nous mène au pillage de notre planète à des seules fins d’acquisitions minérales pour se défaire de l’émotion organique, ne la toucher pas car elle vous effraie : le manque à l’état colloïdale.

La plupart des revendications de chacun sont toujours partielles, jamais globales, pourquoi ? Parce que si la personne formulait en soi la globalité de ce qu’elle demande, elle s’apercevrait de ce qu’elle est et aurait peur de ce qu’elle devrait faire pour accéder à la réalisation de sa revendication : elle toucherait la globalité de son monde et du monde et cela l’effrayerait : elle n’a pas les capacités affectives pour un tel contact avec la réalité du fait de n’avoir pas été nourrie de l’amour indispensable pour l’approcher sereinement. Et elle irait à la rencontre de l’Autre.

De même, ses revendications sont toujours personnelles, jamais collectives, de sorte qu’elles ne sont pas solvables collectivement alors que le problème est collectif. Ce qui manque est précisément cette capacité à vivre collectivement : c’est ce qu’on tête avec le lait maternel et qu’on reçoit avec les bons-soins : l’autre. L’angoisse ne permet pas de vivre collectivement pour résoudre un problème collectif autre que celui de l’angoisse de vivre seul. Le simple fait qu’il y a des chefs ou des héros montre que la solution à ce qui a manqué est traitée individuellement au dépend de l’ensemble. Ce problème de vivre seul et de le résoudre seul monopolise l’ensemble de la vie sociale : l’angoisse du manque est le moteur de la vie sociale patriarcale symbolisée par le dieu unique. Le dieu unique qui nique le respect des femmes correspond à ce manque, « au ciel » disait un autre, alors que nous vivons sur terre, et nulle part ailleurs et qui nous procure tout ce dont nous avons besoin et que nous pillons. C’est que ce manque est d’un autre ordre : nous-mêmes ! c’est nous qui le provoquons, qui l’induisons, qui le créons. Nous le savons (de Marseille), mais il nous effraie, aussi l’évitons-nous comme la peste en provoquant la peste sur notre terre en affirmant, texte du divin à l’appui du coude, que c’est la volonté de cette image de soi perdu dans les cieux, dans le vide du manque acquis malgré soi. Ces dieux n’ont jamais su écrire, il leur a toujours été besoin d’humains pour faire connaître leurs désidératas (à part dix lignes que l’on a jamais retrouvées), incluant les tortures affectives que vivent ces transcripteurs et la politique qu’ils entendent mettre en œuvre pour gérer les sensations liées à ce manque.

A-t-on un jour imaginé que cette particularité qu’est la langue humaine était une ultime manière de la nature de supprimer l’angoisse qui sort du sentier du moteur de la vie, car cette capacité donne justement la possibilité de la comprendre, cette angoisse persistante, de manière commune, de la faire nôtre et de la dissoudre dans la confiance en la vie… commune, c’est-à-dire en autrui ? Qu’en est-il fait ? De quoi parlons-nous ?

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