L’immaturité du refus de l’interdépendance

Les différentes formes d’immaturité sexuelle forment une organisation où elles se complètent les unes les autres dans leur main-mise paranoïaque sur le vivant dont elles sont effrayées. Je ne sais si cette paranoïa est inhérente ou pas à l’humain (c’est à dire s’il ne peut pas s’en passer en tant que mode d’existence), mais ce que je sais, c’est qu’il m’est possible de décrire et la nature de cette paranoïa et son organisation sociétale.

La première forme d’organisation est de donner une hiérarchie aux choses et aux êtres, ce qui impose de donner à ces choses et ces êtres une « valeur » qui établit un rang, un étagement dans cette hiérarchie. Ensuite, c’est le mode de survie toujours basé sur la défense contre l’extérieur pour ne pas avoir à se contacter (ou contacter autrui) dans son vivant intérieur, à la fois parce qu’il est proche du mourant et à la fois parce qu’il est perçu comme agressif (ce qu’il est, de prime abord, puisque paranoïaque !). Les militaires et les gouvernements sont des répliques de ce fonctionnement.

L’interdépendance de l’humain vis à vis de lui même, c’est à dire qu’il a toujours besoin qu’autrui s’occupe de lui ou d’elle, est, pour le paranoïaque, une souffrance parce qu’il est obligé de s’en remettre à autrui pour pouvoir trouver une satisfaction qui satisfasse son vivant, son humain. Il faut comprendre à propos de la paranoïa qu’il s’agit d’une maladie, c’est à dire d’une altération nocive et nuisible de l’aspect humain, que la paranoïa consiste à de trouver une satisfaction dans le fait de maîtriser les événements provenant d’autrui : c’est une maladie. Le fait même qu’on veuille et qu’on fasse qu’une personne agisse contre son gré, c’est à dire qu’on l’oblige à faire quelque chose qu’elle ne veut pas faire, dans l’intention de se défendre soi de ses agissements, est une maladie humaine, de l’humanité de la personne. Car cette maladie comprend aussi le fait d’être satisfait qu’une autre personne exécute ce que soi on lui demande de faire, l’obéissance à l’âge adulte, être immature à l’âge adulte. Le militaire et le policier sont les meilleurs modèles de cette maladie humaine, juste suivis par le politicien ; mais aussi bien une quantité d’autres bureaucrates qui inventent des prisons pour tous, qu’elles soient économiques, politiques ou de béton.

Les paranoïaques préfèrent les mensonges qui rassurent aux certitudes qui les inquiètent (d’ailleurs dans « mensonge » il y a « songe menteur »). Et ils veulent « le monde à leur image », comme des dieux pour pouvoir tout en maîtriser, comme l’attribution qu’ils accordent à leur dieu : « Inchallah ! À dieu vat ! Hosanna !». En fait, dans cette société, le secret est de ne jamais poser la question de la nature de l’origine de la satisfaction : c’est « personnel » comme tout ce qui est sexuel, de sorte qu’on peut faire n’importe quoi et l’imposer à autrui. L’immaturité sexuelle en est la simple raison : l’impossibilité de trouver une satisfaction dualle en dehors de tout désir d’emprise sur autrui ou sur soi (puisque un excès de laisser aller est aussi bien une auto-déresponsabilisation) en est la caractéristique principale.

L’auto-déresponsabilisation (tel est le mot) par des procédés très divers qui spécifient les caractères secondaires à la paranoïa, des caractères qui en découlent. Je ne parle pas seulement du port de la cravate, d’un bouclier ou d’une couronne ! ou bien de désir de puissance mécanique manifeste à travers des objets ou des rêves ou son emprise sur les autres : donner des ordres et les voir exécuter, se faire obéir ou bien voir des rêves se réaliser à travers les ordres d’autrui et leur exécution (leur « réalisation » restera toujours des chimères douloureuses, loin de satisfaire le bonheur).

Tout ce qui entoure la mort est immature : nous ne sommes que de simples êtres vivants sur une planète vivante dans un cosmos vivant et tout cela se meut, change et disparaît : c’est le COURS de la vie et la vie va son cours. Imaginer qu’il y a un dieu qui règne sur cette merveille, la vie, et que la mort individuelle est impossible, est véritablement un signe d’immaturité, simplement du fait de ne pas s’être aperçu qu’on pense, et des modalités de la pensée, les modalités, je dirais, physiques, matérielles de la pensée. L’humain est le détenteur d’une extraordinaire capacité qui en fait un être singulier, mais pas unique, car ce qu’il en a fait n’est pas très beau à voir, du point de vue humain. Il commence à s’apercevoir que l’affectivité est bien plus universelle — entre espèces même ! — et en ce sens plus intéressante. Le fait de communiquer à autrui des images verbales, lui ont donné l’impression qu’il communique avec tout et que tout lui renvoie en écho son affectivité et la force de cette affectivité. De sorte qu’il pense que les choses elles-aussi pensent, alors qu’elles sont inertes. Le vivant est communicatif, il ne fait que cela et l’humain réfléchit en lui l’image d’autrui. Rien de plus et c’est extraordinaire : la poésie. Qu’en a-t-il fait ? Des outils qui ne peuvent qu’être, dans leur condition de choses, que de souffrance. L’imagination incroyable qu’il a déployée (du Livre des Morts égyptien ou maya, en passant par les Papous et les Aborigènes, les religions poly- et monodéistes, le monde entier, en somme) pour communiquer avec l’incommunicable est extraordinaire : la peur de ne plus communiquer, du Néant, la Mort.

Si l’humain n’est pas moins dépendant du fait qu’on doit s’occuper de lui ou d’elle, il n’en est pas différemment moins dépendant au fait qu’il doit, lui ou elle, s’occuper d’autrui : c’est le ciment de sa grégarité. Moi, je m’éteins pas le cœur, d’autres ce sera par le foie, les poumons, la vessie, les organes génitaux, le sang, etc. Ne pas pouvoir s’occuper d’autrui est terrible… et ce n’est pas considéré comme une pathologie de la grégarité : l’humain est loin, très loin, de s’être reconnu. Et comme il ne se comprend pas lui-même, l’humain appelle ces manières de faire vis-à-vis de la mort, des mystères (pas même de la vie qui passe, mais de la mort qui achève), de sorte qu’il préfère aujourd’hui encore s’entourer de mystères plutôt que de prendre réellement soin de lui, de lui-même. Dès qu’on conçoit un paradis, il faut concevoir les moyens d’y accéder, c’est évident ! Et chacun d’affirmer qu’il connait ce moyen (le prétentieux n’affirme pas même deux moyens, mais le sien seul ! et le paradis devient un enfer), alors que le paradis est une chimère ! Le paradis, c’est une idée de la communication parfaite, avec dieu, le Christ, les Vierges, et le reste des autres dragons ; une idée et la communication d’une pensée du monde vivant en vie, pas mort.

Et l’absence d’amour, une communication bien vivante établie, mouvante, riche et libre, ainsi que les problèmes de la vie amoureuse ne sont pas non plus considérés comme des problèmes pathologiques de la grégarité. J’entends même d’ici certains au cœur froid, qui diront que j’ai tord d’affirmer que la grégarité ne justifie pas l’absence d’amour et que je suis comme obnubilé par mon sujet pour faire de cette absence un déséquilibre affectif personnel et social. Le temps n’est pas de convaincre, je suis une goutte d’eau dans l’océan, le souffle d’une mésange dans le vaste ciel. Lorsqu’on parle de « pouvoir », on n’évoque jamais le pouvoir d’aimer autrui, mais de dominer autrui par son pouvoir ; et ce n’est jamais discriminant, car le désir de pouvoir est toujours absolu et lui n’est pas considéré comme une pathologie de la grégarité humaine, le contraire, même !

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