Une question… mais laquelle ?

Ecrire, c’est avoir la passion d’autrui, avoir la passion du partage avec autrui.

Je suis né d’une étincelle qui a igné ma vie. Un peu de chance m’a donné un bon départ, jusque vers 7 mois ; un entretien normal jusque vers 3 ans ; et une course jusque 6-7 ans. Depuis, je tente de consumer mon temps autant que je le peux, avec les blessures et les cicatrices mal refermées et encore douloureuses, sanguinolentes ou toujours trop sensibles. La joie qui est ce pendant de la vie pleine d’énergie, ne me quittait qu’en cas de solitude affective, bien que je me dépensais par l’errance et la curiosité. J’ai réalisé bien des rêves, en vrai en bois et en pierre, en papier et en os.

J’avoue que je n’ai plus la passion d’autrui, et que mon désir se limite seulement à énoncer mes idées afin qu’autrui puise éventuellement se reconnaître lorsque quelques unes d’entre elles peuvent lui correspondre : si j’écris, je me force à écrire, car je me dis que quelques unes de mes idées peuvent correspondre à des pensées qui trainent ici ou là dans la tête d’autrui alors qu’elles manquent de formulation ; ou bien que quelques une de mes idées peuvent l’aider à formuler quelques unes des siennes, comme on aperçoit avec plus ou moins de facilité la petite renoncule qui fleurit d’entre la verdeur de l’herbe humide.

Avoir la passion d’autrui c’est lui trouver encore un chemin de curiosité, quelque chose qui éveille et attire. La sexualité est un point de départ, mais aussi la correspondance des idées, quelque part ; en fait, la perception des problèmes et les moyens pour les résoudre. Bien sûr, il y a mille manières de faire, plus ou moins lourdes, plus ou moins décisives, plu sou moins radicales : il s’agit de savoir comment on se détermine à en finir avec un problème de sorte à passer à autre chose, l’âme légère et la joie de la réussite. Ces joies que mes contemporains partagent ne sont pas les miennes, hélas ! Le salariat, d’abord, et tout ce qu’iil produit, avec ses petites mains individuelles et individuellement, je veux dire ce putain de monde.

Et j’avoue sincèrement reconnaître que ce manque d’intérêt dans le partage avec autrui transparaît dans mon style ; que transparaît dans ma manière d’écrire ce forçage de transmettre et à la fois cette ambition d’aider sans me soumettre aux exigences de la socialité du partage. Mes idées peuvent paraître comme l’endive sur le chicon : grosses, presque démesurées, ou bien comme le nez de l’alcoolique sur un visage par ailleurs assez doux.

Le monde a-t-il une conscience ? Au début, on pense qu’il a une conscience, qu’il sait, en gros, où il va, vers où il se dirige et on espère que cette direction sera la bonne, c’est à dire celle qui va alléger les souffrances de notre genre : la misère, la solitude, le dédain pour autrui, la crasse de l’ignorance volontaire, et le reste.

J’ai sans doute eu la passion d’autrui, mais elle s’est cachée sous sa cendre sans que la relation ait pu ajouter de bois en suffisance. D’ailleurs, j’ai beaucoup écrit ivre, ailleurs, et la lisibilité en était sérieusement améliorée. Seulement, je ne bois plus. Il ne me reste que ce sentiment d’universalité que révèlent mes problèmes et certaines de leurs solutions, puisque ces problèmes relèvent aussi de ceux de mes relations avec autrui, desquelles je ne peux m’admettre pour unique responsable.

Pour l’avoir pratiqué, je peux affirmer que la plus grande partie des problèmes que rencontre l’humain sur cette planète (et il n’y a que celle-ci !) est aisément solvable ; et je me suis aperçu qu’il y a deux camps qui ne veulent pas que les choses se passent ainsi : les riches, oui, les riches qui, dans leur désespoir s’accapare de la majeure partie de ce qui est produit ici et maintenant pour combler le gouffre de leur âme, et les pauvres qui ne veulent rien en entendre, sinon qu’une poignée de temps en temps qui réussit à soulever cette masse de crasse dont on voit l’odeur et la vue à ses poubelles dans lesquelles elle doit vivre, aux poisons qui circulent jusque dans son sang fœtal, au ciel dont l’épaisseur diminue, lui dont elle croyait, au moins sur ce point, qu’il lui était une protection.

Je ne pense pas, cependant que ce que j’écris puisse être un compromis suffisant de ma part pour que s’instaure un « no man’s land » d’entente entre autrui et moi. Cette correspondance que j’évoque ne peut être que superficielle, car c’est précisément son niveau d’intensité — qui est à mon goût trop légère — qui me rend asocial, et rend mon style si peu convivial, comme acerbe. Je suis conscient de l’aspect paradoxal de ma démarche.

Pour résoudre le problème de la misère, une détermination est nécessaire, sinon utile : il faut le vouloir. Ho ! on le veut bien, mais pas longtemps et pour peu de choses sur un étalement géographique très restreint. L’humain ne sait pas comment s’organiser pour que cette misère qui lui traine aux basques comme la radioactivité ou le pyralène fuient de ses constructions certifiées économiques aussi sures qui la croissance en superficie sur cette terre qu’elle génère des déserts, pour que sa misère trouve une solution satisfaisante, je veux dire qu’elle disparaisse ! Hébé non. L’humain ne sachant pas s’organiser — et ce problème initial lui étant totalement indifférent —, il y reste, dans sa misère : c’est que ses intérêts collatéraux lui semblent bien plus important que la solution de son problème : l’organisation à cette fin, le retour du bonheur.

Et le lecteur me le rend bien : il ne me fréquente plus ! Ce qui diminue d’autant ma capacité à communiquer, et etc. Je ne fais plus miens ses compromis depuis trop longtemps et, finalement, mon style, s’il lui montre cette position épineuse, tente de lui montrer que les siens ne sont pas moins fréquentables, à ceci près que son habitude de s’assoir sur ses propres épines n’est pas plus confortable que la mienne : le cuir de l’habitude des coups isole aussi des caresses. Bien que différente, je pense que je ne fais qu’ajouter une épine aux siennes et comprends dès lors que je sois si peux fréquentable.

La question du bonheur en est toujours à la quantité : est-ce suffisant ? La qualité correspondante se retrouve dans la gaité de la marchandise et ses femmes dévêtues. Il suffit à cet humain qu’on lui assure — généralement des gens qu’il admire ou dont il convoite le bonheur — qu’il est heureux tel qu’il vit pour que, fragile et impuissant qu’il est sur la main-mise de sa propre vie, il se contente de cette affirmation et se dise heureux… et il retourne au salariat fabriquer ces babioles et ces poisons qui lui bouffe ce bonheur, docilement… à attendre sa fiche de paye qui lui permettra de payer son loyer, sa voiture, ses impôts, ses emprunts et une place de cinéma.

Au surplus, il est vrai que, précisément, la fréquentation socialisée est d’adoucir nos déboires, d’amollir nos calculs, d’aplanir les différences, d’atténuer les contrastes, de différer mêmes les gros problèmes pour tenter de vivre le présent sans trop de lourdeurs et nous donner (ou de nous la faire entrevoir) la vertu du possible afin de conserver une légèreté d’âme dans leur frottement entre elles. C’est à cet endroit que mon intelligence ne s’élève pas assez haut pour ne pas écrire en vain.

L’humain doit se pencher sur cette question : pourquoi est-il si impotent à régler son existence autour du bonheur, collectivement ? Le problème de l’absence de plaisir de vivre est social, c’est à dire collectif, et non pas individuel. L’enfantillage est de l’ordre de l’enfant, et c’est lui qui pose cette question du bonheur qui disparaît adulte, ou avec si peu d’efficience. Le bonheur n’est pas dans l’objet, objet qui représentera une hiérarchie des bonheurs et donc des détenteurs d’objets d’un bonheur minéral et non pas organique.

Bien que la braise couve encore sous la cendre, je demande au lecteur d’approcher sa main plus près du foyer alors qu’il craint déjà de se griser ou de se brûler à celles de sa vie ; le feu ne peut repartir qu’en les écartant avec délicatesse et par l’addition judicieuse de brindilles et de son souffle.

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