Le mal comme référence illusoire

Son agresseur l’agresse violemment, la victime est complètement déboussolée, l’agresseur lui intime l’ordre de garder pour elle secrète cette agression, et la victime se réfère dans le secret de son intimité à ce que lui a dit l’agresseur. Ce problème est récurent où la victime s’en réfère sans fin à son agresseur dans une demande de vivre, sans obtention d’une réponse qu’elle n’obtiendra jamais sinon que pour se remettre elle-même en danger. Quelle tristesse !

Quel est ce fusible qui a lâché ou bien quelle est la nature du nouveau lien qui a été mis en place comme défense inopportune ? Est-ce un retour à un stade de la vie enfantine où la défense comme protection de la vie provient du parent de l’offensé, qui prend alors figure de l’agresseur, de l’enfant au parent comme protection du danger ?

Il y a le refus somatique de l’agression, du viol qui forme l’aspect post-traumatique et sa perte de mémoire, d’une conjonction des deux hémisphères cérébraux : le corps calleux ne veut pas concilier une telle incompréhension, joindre l’affectif et la raison. Le mal devient maudit. Pour certains, il suffit de présenter la chose de manière plus douce pour que le précédent trauma trouve un adoucissement et alors remettre cela avec une couleur différente dans une situation identique.

Dégout, frigidité partielle de certaines parties du corps, compulsions, comportements addictifs dans la sexualité, avec errance sexuelle ; et comme la haine et l’amour sont indissociablement liés dans le rapport au corps et à la pensée, complication de toute une vie avec une perte de l’estime de soi.

Incidemment, il s’agit de produire des schizoïdes, des personnes à moins d’une pensée cohésive. Un mélange d’incroyable, de monstrueux, de douloureux, de délirant, d’inadmissible, de violent, de paralysant, de blessant intimement, de salissant, d’avilissant, de dégradant, d’obtus, d’irrémédiable et d’irréversible, une maltraitance incompréhensible qu’on est à deux doigts de rejeter pour ne pas mourir, atteint la personne sous une multitude de fronts qu’elle ne peut traiter ensemble et encore moins, l’un après l’autre. Non seulement elle n’en a pas le temps, mais la violence qu’elle vit toujours l’en empêche.

Ce qui reste engrammé, somatisé, c’est cette peur : c’est cette peur qui vous fait vous référer à votre bourreau même alors que vous en êtes éloigné. Vous ne vivez plus que par la peur vécue, une peur mêlée d’impuissance. Et la superstructure sociale est complice de cette peur et de cette impuissance. Le soma vivant vit toujours la peur du retour — la présence de cette peur — et le refus du consentement bafoué — annihilation du moi — restés sans solution.

Comment s’opère l’inversion, cette demande d’approbation de la victime à son agresseur de la permission de vivre ? Car il s’agit de sexualité, bien sûr, il s’agit d’agressions sexuelles, d’agressions de son intimité, faites à son intimité, faites à son amour-propre. La personne est déstructurée et ne repose plus sa structure que sur celle qui a provoqué cette déstructuration.

Il y a une chose qui me parait vraiment étonnante : c’est qu’on sait que tous les problèmes tournent autour de cette puissante force qu’est la sexualité et rien n’est entrepris pour résoudre ce problème : la force de la sexualité devenue démentielle, la sexuation démente. L’humain est confronté très tôt à cet antagonisme qui réside dans l’insatisfaction de cette force qui est aussi affective et l’expression de l’amour, c’est à dire du don ; la sexualité démentielle se réduisant alors à l’accaparement, au viol, au refus du refus de l’autre.

La sexualité est un outil de la grégarité, c’est à dire une outil qui permet la cohésion du groupe par l’octroi d’une satisfaction ; tout comme le bon-soin, la solidarité, le désir de guérir, l’amour, etc. Bien sûr on va dire que je suis un obsédé de la sexualité. Non, il ne s’agit pas de cela, encore qu’une « obsession » soit une force restée sans expression : l’obsédé sexuel trouve ce qui se rapporte à la sexualité, souillant ou dégradant ou humiliant, et ne peut y toucher que de manière dégradante. Il s’agit d’une force qui outrepasse toutes les morales et qui ne parvient, malgré tout, quasiment jamais à satisfaction, je le répète : « qui ne parvient quasiment jamais au stade de satisfaction ». On s’étonne qu’une telle force puisse outrepasser la morale, car la morale est précisément la barrière mise par notre société — qui ne veut rien comprendre à cette force — sans que cette morale apporte une véritable régulation à cette force : la morale présente ne donne pas une satisfaction satisfaisante à cette force pour que cette force reste dans le commun de la satisfaction, pour que cette force ne cherche pas à s’évader de cette morale qui désapprouve la généralité de la sexuation.

C’est une grande bataille que celle que mènent les tenants de cette morale dans leur refus d’admettre la bienséance d’une sexualité amoureuse gratifiante, et maintiennent en place cette morale finalement destructrice et non pas constructrice des personnes.

Le délinquant sexuel est une personne qui est dépassée par cette force, à la fois, et que la morale ne réussit plus à contenir : nous sommes en présence d’une énergie face à un barrage qui est submergé dans sa fonction de retenue. Cette force est alors corrompue dans ses modalités d’expression, car ce n’est pas seulement une force sexuelle – c’est essentiellement une force d’expression grégaire – c’est une affectivité corrompue de groupe qui restait jusqu’alors sans expression.

C’est majoritairement dans l’intimité des relations de proche à proches que cette vague s’exprime sur des êtres plus faibles sexuellement, soit par immaturité, soit par force physique, soit par chantage affectif. L’être commun est constamment en train de retenir l’affluence de cette force par des contractions musculaires aidées de la morale. Le déviant sexuel a amolli cette morale dans ces contractures et veut laisser libre cours à l’expression de cette force. Au moment de la libération, cette force est d’autant plus violente que la force des contractures était tenace.

Comme si l’aspect grégaire de l’humain n’existe pas, n’a aucune efficience, est dépourvu de caractéristiques, au pire n’est pas identifiable, autrement dit n’a pas d’identité, on cherche aussi le refus de cet ancrage d’une morale de la grégarité, je veux dire, d’une morale intégrant les outils de la grégarité dans son fonctionnement.

Une des erreurs de la pensée qui écarte la grégarité de son champ (et en conséquence, un de ses moyens pour justifier cet écart et à la fois, un moyen de sa cure) est de considérer qu’une masse de personnes est composée de deux parties dont l’une serait active et l’autre passive selon des proportions différentes, et pas seulement dans une mouvance réciproque. La libido de pénétration, par exemple, rejoindrait celle d’une libido de pénétré, sans que cela soit spécifiquement lié à un sexe plus que l’autre : le désir de pénétration de l’un et de l’autre y étant équivalent et pouvant y être tout aussi invasif. Pourtant nous avons de nombreux exemples de grégarité avec une absence totale de centre personnifié, sinon que l’état de cette grégarité, chez l’étourneau, le déplacement des bancs de poissons et si nos primates nous montrent des dominants, simplement parce qu’ils sont plus agressifs, ils connaissent aussi le consensus. Cette séparation en deux plans du troupeau humain, revient à considérer comme normal la présence d’un dominé sur un dominant : il s’agit d’une transgression du genre et une telle transgression se manifeste par le moyen de la sexualité.

La sexualité malade trouve sa satisfaction non pas dans le partage du plaisir et de ses satisfactions, mais dans la prise de pouvoir sur autrui : c’est là que se situe le point dur de la maladie, quelle qu’elle soit, et ses moyens. La maladie de la sexuation se manifeste par une compulsion de pouvoir sur autrui et cette compulsion est, en dernier recours, un symptôme remarquable de la maladie de la sexuation. Les moyens peuvent être économiques, sociaux, affectifs, mécaniques, spirituels, organisationnels, constitutionnels, sexuels, etc. Dans la maladie de la sexuation, la « jouissance » ne s’établit pas sur les résultats d’une sexualité partagée, mais sur la cruauté, l’inclination à vouloir que l’autre souffre à cause de soi, en reportant sur autrui la cause de cette souffrance, et sa destruction psychique au regard de sa propre déstructuration. Je souligne à nouveau que cette déstructuration est un symptôme et un moyen d’agir de la sexuation malade.

Cette tentation de déstructuration du moi de sa victime revient à une tentative de se mettre en position de référant de cette personne, c’est à dire que la victime ne pense plus que par un soi malade, une autre personne qui vous veut et vous fait du mal… et que vous l’acceptiez contre votre volonté. La sexuation malade va toujours supposer qu’autrui a les moyens de sa guérison, car autrui est supposée avoir, lui, une sexualité saine ; cette sexuation malade va vouloir s’accaparer de ce qu’elle a perdu, de ce qu’elle n’a pas, et — incapable de douceur —, dans ce but, elle doit l’arracher par la force, comme s’imagine de solution toute personne à la sexuation malade.

D’autant que la personne à la sexuation malade va choisir une victime — qui n’est pas obligatoirement pourvue d’une sexuation saine, mais au moins plus saine — plus faible qu’elle sur ce point de vue, plus flageolante, plus fragile ou nubile, moins assise sur le caractère sain de sa propre sexualité. Ces tentatives de déstructuration d’autrui sont très nombreuses et arrivent très — trop — souvent à leur fin. Nous aurons alors une personne perdue, au moi détruit, au soi déchiqueté, sexuellement incertaine, dubitative, exempte de choix, sans défenses, ressentant sans fin cette invasion de soi et la grande souffrance de son manque d’autonomie, à la sexualisation excessive, excédentaire et impuissante de tout, et la meurtrissure de son égo, l’anéantissement de son identité : la vengeance de la maladie s’est réalisée dans l’absurdité de ses motifs et la débilité de ses résultats. L’envahissement de l’excitation de l’adulte qui les a agressé, se reproduit dans la vie par ses jeux, ses créations, ses symptômes qui sont entièrement sexualisés : sa vie est bouffée par le sexe, en somme. Et là encore, la société ne voudra pas voir, car elle est elle-même malade, le désarroi de ses enfants.

De plus, l’identification de la victime à son bourreau selon la modalité que j’ai indiquée tout à l’heure, fait, selon un don de la grégarité, qu’elle souffre pour son bourreau, car pour la victime, le bourreau est une victime qui s’en sort de la mauvaise manière. Et le pire est qu’on demande réparation à la personne transgresseuse et qu’on ne peut, en réalité, rien en attendre : pas de pardon, pas de rémission, pas de commisération, par de culpabilité ; et encore moins de consolation ! de la part d’une sexuation manipulatrice. La société est complice en ne restant que sur le seul aspect technique de l’agression, sans prendre en compte les contre-coups, ni l’amnésie traumatique, le réveil de la blessure lorsqu’elle cherche sa solution, et le retour au vécu du vécu ancien. La reconstruction d’une sexualité commune à partir de cette sexualité anachronique, est prise comme seule démarche individuelle possible dans le manque d’aide à la reconstruction de l’égo, selon lequel on vaut quelque chose pour soi et pour autrui, et que la vie vaut d’être vécue et, loin de la morbidité de l’accaparement, la vie est vivable dans la satisfaction du don.

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