Le monstre de l’angoisse

« Chasser ses monstres qui sont toujours anciens » : voilà une expression qui signifie deux choses : partir à la chasse et écarter au loin. L’humain ne connait pas la source de ses monstres, cette pensée qui veut absolument donner figure à l’angoisse et il trouve dans l’ombre mouvente les formes qui en approchent le plus avec le moins de certitude dans l’incertitude. « Incerttitude » car en cette matière, la raison ne fait qu’épauler la vision apparue de ce monstre. Et autant d’angoisse – de sources d’angoisses ! – autant de monstres. Bien ancrée dans le psychisme, le monstre ancre de la même manière l’angoisse dans un rationel dans lequel la raison est impuissante, sinon que de donner des variantes de gris aux formes informes.

C’est que de percevoir comme émotion l’angoisse est une solution à cette angoisse. Cependant, cette émotion est trop souvent de la peur, au lieu d’être détournée dans le jeu. Autrement dit, au lieu d’avoir peur, de tenter de jouer, de mettre en jeu de l’adversité pour la déjouer. Mais ceci est, semble-t-il, une aptitude qu’une force trop importante de l’angoisse empêche de développer. C’est qu’on dresse nos enfants à cette peur, et d’autant plus, plutôt que d’en jouer pour en trouver la racine, ou au moins en appercevoir sans plus de crainte le feuillage. On les dresse même à des angoisses dont ils n’ont, nativement, que faire, parce qu’elles sont culturelles. Notre culture est une culture de la peur, comme on cultive des pommes de terre, des potimarons ou des haricots. Que ce soit sous forme de romans, de difficultés économiques ou de « terrorismes », de films extravagants, proches du délirium tremens, ou de relations amoureuses : la peur trône alors qu’on alimente ses rôdes et ses rondeurs, ses âcres angoisses comme son alacrité. On baisse son drapeau devant la peur ; devant la peur on la ferme ; on a acquis l’habitude d’en rester paralysé et avouons-le la tête baissée, sommairement, qu’elle nous montre notre impuissance face à elle et nous admettons comme naturel d’éprouver de la honte que nous cachons derrière cette impuissance sommaire.

En conséquence, nous trouvons nos héros bien courageux, car eux, au moins, vont au front de l’avanie. Nos héros sont des monstres que nous ne sommes pas, car ils ne nous ressemblent pas en ce point précis de leur « courage » qui fait d’eux des êtres monstrueux auxquels nous dressons des statues de pierre ou d’érain… ce qui les rend encore plus monstrueux. Et pour que ces héros soient vraiment des gens qui prennent sur eux nos peurs, nous en élaborons des pires qui soient à mesure que le trafic d’images et de sons, trouve à transformer la réalité de cette peur en peur d’autant plus prégnante, afin de charger leurs épaules du pesant trop-plein de nos peurs.

Il y a longtemps, j’avais trouvé que la vie s’était dotée d’une énergie toujours sur le qui-vive afin de palier à des situations dangereuses et impévues, et j’avais nommé cette énergie « l’angoisse flottante ». La peur repose sur la cultivation de cette angoisse vitale avec laquelle nous ne voulons pas prendre contact afin de mieux la comprendre, car, finalement, nous les êtres humains, nous cherchons à comprendre, de toutes façons, ce qui se passe autour de nous et en nous, et nous atteignons nos buts lorsque nous ne les cachons pas derrière de la fumée, lorsque nous ne prétons pas le sentiment qui nous effraie à des images de nous-mêmes sur des réalités qui n’en ont que faire. Et pour cela, nous inventons des pertes de temps qui, pour un être indoté de cette culture ou pas trop, sont incroyablement idiotes. Oh ! combien ces histoires sont idiotes !

Mais ces héros et héresses de papier, ou plutôt de célophane avec qu’ils n’aient été transformés en bits booléens, sont si beaux dans leur rôle, si convainquants dans leur mains blanches sans un ongle cassé ; des images où on sent comme leur odeur de linge frais et des parfums coûteux, sur des chairs soyeuses aux éclairages obliques ; des images où leurs gestes sont si sûrs à la dizième prise sélectionnée, leur paroles si vraies et si pudiques ; où, lorsqu’un mot ou une phrase vraiment révolutionaire sort de leur bouche – dans l’écart de leurs dents, comme le dit le poète, elle passe l’enclos de leurs lèvres -, perle dans la boue juteuse et odoriférante de l’impassivité du spectateur assis dans son fauteuil, pour se mêler à des bêtises dont se régale sa cervelle cotoneuse, il ou elle tombe à pic dans l’océan glacé du sombre capital.

Oui, je sais, je suis méchant, car il n’y a pas d’autre solution que de se défaire de ce système et que je tape facile sur tout ce qui ne bouge pas, en y prenant un plaisir gredin. Comme un spectateur du monde, somme toute, qui décrit le film assez mauvais (salariat-marchandise-capital, misère affective et sexuelle, déplétion sociale, etc.) qui se déroule devant mes yeux. La manière de caresser au mieux le spectateur, il faut qu’il le sache, c’est de faire se comporter le héros ou la héresse identiquement, au début, à lui pour ensuite dévellopper toutes ces incapacités et inaptitudes (tu m’étonnes ! c’est du bluff !) de sorte qu’à la fin du déroulement, ce spectateur se sente grandi de ces farfeluteries qui vont gonfler le vide de cette âme qu’il fait vivre à sa vie. Le psectateur le sait… et c’est pour cela qu’il y va, au spectacle, car il se sent si impuissant à prendre sa vie en main qu’il a besoin de savoir et de reconnaître, en image, que sa vie ne repose que sur lui, en tant que héros ou héresse et non pas sur l’organisation sociale qu’il lui faut créer pour ce faire, lui et les autres, ses contemporains situés exactement dans la même posture, « siting on the spot » disait W. Reich, dans « The Murder of Christ ».

Le héros ou la héresse, est toujours un être solitaire qui ne compte que sur lui seul pour son succès (qui est généralement de sauver le monde à lui tout seul d’une catastrophe imaginaire) et on présente ainsi au spectateur depuis son enfance cette manière de faire, pour bien lui faire comprendre que l’organisation de la vie ne se réfère qu’à lui, et lui seul ; ce qui est absolument faux, toutes les révolutions l’on montré : c’est avec ses congénères que la vie doit être construite et maintenue en vie. Le héros ou la héresse sont donc là pour dire qu’il n’est pas possible de s’en sortir, de ce marasme social, sexuel, affectif, ensemble, en prenant les décisions vitales avec les gens qui forment votre environnement vital. Le héros et la héresse sont des monstres sociaux, effectifs et sexuels.

Au stade de civilisation où nous nous trouvons, il est indispensable, effectivement, de montrer des catastrophes absurdes pour entretenir cette idéologie de la solution solitaire, car c’est sur cette solitude que repose cette société, c’est sur notre séparation les uns des autres que repose cette organisation sociale… que nous vivons la pire des catastrophes qui est véritablement cette séparation ayant pour résultat l’organisation sociale qui la produit et qui périt la planète, comme un tout, péril qu’aucun autre héros ou héresse que nous, comme ensemble ne pourra résoudre. Le héros ou la héresse sont les monstres qui correspondent à notre manque, notre vide, notre immobilisme collectifs, notre angoisse sociale. Le héros ou la héressse est l’exacte image de notre monstruosité alors que nous les faisons vivre, que nous leur donnons vie sous la forme qui nous est présentée d’eux.

Bien avant moi, de nombreuses études ont été menées sur le héros, principalement – la héresse est moins prisée dans la société patriarcale, et puis c’est une femme, non ? – mais toujours sous la seule forme du héros, je veux dire, solitaire, en considérant que cet isolement de l’action positive du peuple sur sa propre existence, sur lui-même, était une chose qui va de soi. Non : c’est une monstruosité sociale, affective et sexuelle. C’est le fruit d’une culture monstrueuse. Ce qui décharge le spectateur de ne pas être le personnage du héros ou de la héresse, c’est que le héros est montré comme doté de quelque chose de supérieur à lui, et cela toujours en image, c’est à dire, selon cette image, que ces sens devraient être le don de tous, ou au minimum équitablement répartis entre tous… et qu’ils ne sont pas présent chez notre spectateur, de facto ; et du fait de cette « injustice », le spectateur est dispensé, par la même image, de la corvée d’être un héros ou une héresse. Comme s’il fallait un don particulier, autre que le sens social, pour organiser la vie de manière correcte ! Le héros ou la héresse, est l’anti-sens social, imposé à la personne gobant ce scénario qui le transforme alors, lui, en spectateur de ce qu’il ne réalise pas.

Car on sait, c’est une de ses qualités indispensables, que le héros ou la héresse, sait prendre la décision au moment où il est optimal de la prendre, au moins à la fin. Le héros sait se battre seul contre tous – comme nos petits délinquants – et il lui faut des horreurs pour montrer qu’il en sera le maître, comme le désire notre spectateur, assis sur son siège. Il fait bon vivre une catastrophe bien au chaud quand d’autres en meurent, non ? Quelle générosité, quelle grandeur d’âme, que édifiante morale !

C’est qu’on nous montre sans fin que le peuple ne peut pas se débrouiller de lui-même, que le peuple c’est un impotent, un gourd qui a toujours besoin d’un puissant pour le protéger, d’un chef pour l’organiser, d’une idéologie pour se dominer. Rien que cela, ça me met la puce à l’oreille lorsqu’on met la réalité de la multitude à si bas prix, à celui d’un cul-de-basse-fosse, une base fausse. Cette multitude est généralement montrée pleutre, faible devant l’adversité, et comme une poule-mouillée, elle est écrasée sans pitié, sans sens, sans regards pour la femme ou l’orphelin, sans égards pour qui est extrait d’elle : la police la bat, la trucide, la villipende sans vergogne, sans souci de justesse par simple injustice, avec un malin plaisir, et sans remords détruit ce qu’elle a construit ; le héros l’écrase, l’ignore et la parjure. On peut tout lui faire, elle a droit à toutes les souffrances, son lot est de n’exister pas. Ça plait au peuple : le héros est là pour rétablir l’ordre des choses, sauver l’État, anihiler le méchant qui s’en retourne en enfer, retourner se fondre dans la masse une fois sa mission accomplie, riche et heureusement marié, et le peuple de retourner à ses occuptions paisibles, lucratives et individuelles, avec la même police, puisque pour elle rien n’a vraiment changé, et pour cause ! elle git dans les fauteuils du cinéma !

Il est vrai que c’est sous cette forme que le peuple est monstrueux : placide devant ses propres souffrances, impassible devant les injustices qu’il subit, droit dans ses baskettes devant les humiliations (qui sont entre autres, de tous temps, salaire et impôts) qu’il peine à essuyer par quelques grèves sauvages. L’angoisse qui l’étreint et le rend immobile devant sa cause, est invariablement individualisée et son héros ou sa héresse, est bien là pour lui montrer comme il pourrait surtout s’en sortir seul et jamais socialement, collectivement, avec les gens qui l’entourent qui font son quotidien, avec lesquels il vit, en vrai, la vie.

Notre héros ou héresse doit se battre contre une individualité (on comprend pourtant facilement qu’une personne dotée de tels pouvoirs sur-naturels est une monstruosité humaine, non ?) qui a décidé en son for intérieur de détruire le monde humain, comme si celui que nous avons devant leurs yeux était un exemple évident d’humanité, avec ses misères, sa vison familiale du monde, sa solitude et ses viols. C’est le combat du civilisé contre le barbare, mené par deux personnes l’une contre l’autre, dont l’une pour le bien de tous, c’est à dire pour le statu quo dont l’arbitrage est un État plus ou moins discret (même barbares, la police et l’armée sont des institutions étatiques). Bien sûr, l’intérêt divertissant donnant le substrat de l’histoire est de montrer et de démontrer le projet du barbare et les moyens et principalement les souffrances, déployés par notre héros ou notre héresse dans leur combat qui contre ce barbarisme. C’est passer vite en besogne, car l’intérêt princeps de cette histoire est d’être racontée comme telle : des individualités opposées dans un projet divergeant et contradictoire dont la solution est la destruction impitoyable de l’antagoniste ; c’est de montrer que cela pourrait se passer ainsi à l’encontre de tous, de nous, et que la solution à un tel problème ne repose que sur une seule personne avec sa détermination  humanisante.

Je préfère couper la ligne pour permettre au poisson de frétiller dans l’eau et non plus en l’air, malgré qu’il ait mordu à l’appât qui lui dissimulait l’hameçon : c’est l’avidité qui l’a pris au piège, une manière trop rapide de résoudre son problème de faim ou de soif ou son rêve d’un monde meilleur. Non seulement l’angoisse oppresse, mais aussi presse à agir un peu trop vite. Il est vrai que des mots « vérité », « justice », « équité », « amour », n’ont pas le même sens pour un nanti que pour nous, un gouffre en sépare l’entendement, celui qui sépare l’individualisme de l’action de groupe concertée en vue de donner un sens réalisé à ces mots.

Les bruits comme les violences, les abhérations et les illogismes, les trucages comme les affabulations, les épanchements langoureux comme les destructions ne sont que pour faire passer cette pilulle : tout se résoud à l’individualité comme force et puissance dans ce monde… telle qu’on la constate dans la domination par l’argent et le pouvoir sur autrui par la force ou la loi du commerce, et d’affirmer que là seul réside la satisfaction du vivre. La morale que transportent le héros et la héresse, est un monstre d’image que la nôtre dissoud dans la vie vécue et comprise.

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