Une question… mais laquelle ?

Ecrire, c’est avoir la passion d’autrui, avoir la passion du partage avec autrui.

Je suis né d’une étincelle qui a igné ma vie. Un peu de chance m’a donné un bon départ, jusque vers 7 mois ; un entretien normal jusque vers 3 ans ; et une course jusque 6-7 ans. Depuis, je tente de consumer mon temps autant que je le peux, avec les blessures et les cicatrices mal refermées et encore douloureuses, sanguinolentes ou toujours trop sensibles. La joie qui est ce pendant de la vie pleine d’énergie, ne me quittait qu’en cas de solitude affective, bien que je me dépensais par l’errance et la curiosité. J’ai réalisé bien des rêves, en vrai en bois et en pierre, en papier et en os.

J’avoue que je n’ai plus la passion d’autrui, et que mon désir se limite seulement à énoncer mes idées afin qu’autrui puise éventuellement se reconnaître lorsque quelques unes d’entre elles peuvent lui correspondre : si j’écris, je me force à écrire, car je me dis que quelques unes de mes idées peuvent correspondre à des pensées qui trainent ici ou là dans la tête d’autrui alors qu’elles manquent de formulation ; ou bien que quelques une de mes idées peuvent l’aider à formuler quelques unes des siennes, comme on aperçoit avec plus ou moins de facilité la petite renoncule qui fleurit d’entre la verdeur de l’herbe humide.

Avoir la passion d’autrui c’est lui trouver encore un chemin de curiosité, quelque chose qui éveille et attire. La sexualité est un point de départ, mais aussi la correspondance des idées, quelque part ; en fait, la perception des problèmes et les moyens pour les résoudre. Bien sûr, il y a mille manières de faire, plus ou moins lourdes, plus ou moins décisives, plu sou moins radicales : il s’agit de savoir comment on se détermine à en finir avec un problème de sorte à passer à autre chose, l’âme légère et la joie de la réussite. Ces joies que mes contemporains partagent ne sont pas les miennes, hélas ! Le salariat, d’abord, et tout ce qu’iil produit, avec ses petites mains individuelles et individuellement, je veux dire ce putain de monde.

Et j’avoue sincèrement reconnaître que ce manque d’intérêt dans le partage avec autrui transparaît dans mon style ; que transparaît dans ma manière d’écrire ce forçage de transmettre et à la fois cette ambition d’aider sans me soumettre aux exigences de la socialité du partage. Mes idées peuvent paraître comme l’endive sur le chicon : grosses, presque démesurées, ou bien comme le nez de l’alcoolique sur un visage par ailleurs assez doux.

Le monde a-t-il une conscience ? Au début, on pense qu’il a une conscience, qu’il sait, en gros, où il va, vers où il se dirige et on espère que cette direction sera la bonne, c’est à dire celle qui va alléger les souffrances de notre genre : la misère, la solitude, le dédain pour autrui, la crasse de l’ignorance volontaire, et le reste.

J’ai sans doute eu la passion d’autrui, mais elle s’est cachée sous sa cendre sans que la relation ait pu ajouter de bois en suffisance. D’ailleurs, j’ai beaucoup écrit ivre, ailleurs, et la lisibilité en était sérieusement améliorée. Seulement, je ne bois plus. Il ne me reste que ce sentiment d’universalité que révèlent mes problèmes et certaines de leurs solutions, puisque ces problèmes relèvent aussi de ceux de mes relations avec autrui, desquelles je ne peux m’admettre pour unique responsable.

Pour l’avoir pratiqué, je peux affirmer que la plus grande partie des problèmes que rencontre l’humain sur cette planète (et il n’y a que celle-ci !) est aisément solvable ; et je me suis aperçu qu’il y a deux camps qui ne veulent pas que les choses se passent ainsi : les riches, oui, les riches qui, dans leur désespoir s’accapare de la majeure partie de ce qui est produit ici et maintenant pour combler le gouffre de leur âme, et les pauvres qui ne veulent rien en entendre, sinon qu’une poignée de temps en temps qui réussit à soulever cette masse de crasse dont on voit l’odeur et la vue à ses poubelles dans lesquelles elle doit vivre, aux poisons qui circulent jusque dans son sang fœtal, au ciel dont l’épaisseur diminue, lui dont elle croyait, au moins sur ce point, qu’il lui était une protection.

Je ne pense pas, cependant que ce que j’écris puisse être un compromis suffisant de ma part pour que s’instaure un « no man’s land » d’entente entre autrui et moi. Cette correspondance que j’évoque ne peut être que superficielle, car c’est précisément son niveau d’intensité — qui est à mon goût trop légère — qui me rend asocial, et rend mon style si peu convivial, comme acerbe. Je suis conscient de l’aspect paradoxal de ma démarche.

Pour résoudre le problème de la misère, une détermination est nécessaire, sinon utile : il faut le vouloir. Ho ! on le veut bien, mais pas longtemps et pour peu de choses sur un étalement géographique très restreint. L’humain ne sait pas comment s’organiser pour que cette misère qui lui traine aux basques comme la radioactivité ou le pyralène fuient de ses constructions certifiées économiques aussi sures qui la croissance en superficie sur cette terre qu’elle génère des déserts, pour que sa misère trouve une solution satisfaisante, je veux dire qu’elle disparaisse ! Hébé non. L’humain ne sachant pas s’organiser — et ce problème initial lui étant totalement indifférent —, il y reste, dans sa misère : c’est que ses intérêts collatéraux lui semblent bien plus important que la solution de son problème : l’organisation à cette fin, le retour du bonheur.

Et le lecteur me le rend bien : il ne me fréquente plus ! Ce qui diminue d’autant ma capacité à communiquer, et etc. Je ne fais plus miens ses compromis depuis trop longtemps et, finalement, mon style, s’il lui montre cette position épineuse, tente de lui montrer que les siens ne sont pas moins fréquentables, à ceci près que son habitude de s’assoir sur ses propres épines n’est pas plus confortable que la mienne : le cuir de l’habitude des coups isole aussi des caresses. Bien que différente, je pense que je ne fais qu’ajouter une épine aux siennes et comprends dès lors que je sois si peux fréquentable.

La question du bonheur en est toujours à la quantité : est-ce suffisant ? La qualité correspondante se retrouve dans la gaité de la marchandise et ses femmes dévêtues. Il suffit à cet humain qu’on lui assure — généralement des gens qu’il admire ou dont il convoite le bonheur — qu’il est heureux tel qu’il vit pour que, fragile et impuissant qu’il est sur la main-mise de sa propre vie, il se contente de cette affirmation et se dise heureux… et il retourne au salariat fabriquer ces babioles et ces poisons qui lui bouffe ce bonheur, docilement… à attendre sa fiche de paye qui lui permettra de payer son loyer, sa voiture, ses impôts, ses emprunts et une place de cinéma.

Au surplus, il est vrai que, précisément, la fréquentation socialisée est d’adoucir nos déboires, d’amollir nos calculs, d’aplanir les différences, d’atténuer les contrastes, de différer mêmes les gros problèmes pour tenter de vivre le présent sans trop de lourdeurs et nous donner (ou de nous la faire entrevoir) la vertu du possible afin de conserver une légèreté d’âme dans leur frottement entre elles. C’est à cet endroit que mon intelligence ne s’élève pas assez haut pour ne pas écrire en vain.

L’humain doit se pencher sur cette question : pourquoi est-il si impotent à régler son existence autour du bonheur, collectivement ? Le problème de l’absence de plaisir de vivre est social, c’est à dire collectif, et non pas individuel. L’enfantillage est de l’ordre de l’enfant, et c’est lui qui pose cette question du bonheur qui disparaît adulte, ou avec si peu d’efficience. Le bonheur n’est pas dans l’objet, objet qui représentera une hiérarchie des bonheurs et donc des détenteurs d’objets d’un bonheur minéral et non pas organique.

Bien que la braise couve encore sous la cendre, je demande au lecteur d’approcher sa main plus près du foyer alors qu’il craint déjà de se griser ou de se brûler à celles de sa vie ; le feu ne peut repartir qu’en les écartant avec délicatesse et par l’addition judicieuse de brindilles et de son souffle.

Le mal comme référence illusoire

Son agresseur l’agresse violemment, la victime est complètement déboussolée, l’agresseur lui intime l’ordre de garder pour elle secrète cette agression, et la victime se réfère dans le secret de son intimité à ce que lui a dit l’agresseur. Ce problème est récurent où la victime s’en réfère sans fin à son agresseur dans une demande de vivre, sans obtention d’une réponse qu’elle n’obtiendra jamais sinon que pour se remettre elle-même en danger. Quelle tristesse !

Quel est ce fusible qui a lâché ou bien quelle est la nature du nouveau lien qui a été mis en place comme défense inopportune ? Est-ce un retour à un stade de la vie enfantine où la défense comme protection de la vie provient du parent de l’offensé, qui prend alors figure de l’agresseur, de l’enfant au parent comme protection du danger ?

Il y a le refus somatique de l’agression, du viol qui forme l’aspect post-traumatique et sa perte de mémoire, d’une conjonction des deux hémisphères cérébraux : le corps calleux ne veut pas concilier une telle incompréhension, joindre l’affectif et la raison. Le mal devient maudit. Pour certains, il suffit de présenter la chose de manière plus douce pour que le précédent trauma trouve un adoucissement et alors remettre cela avec une couleur différente dans une situation identique.

Dégout, frigidité partielle de certaines parties du corps, compulsions, comportements addictifs dans la sexualité, avec errance sexuelle ; et comme la haine et l’amour sont indissociablement liés dans le rapport au corps et à la pensée, complication de toute une vie avec une perte de l’estime de soi.

Incidemment, il s’agit de produire des schizoïdes, des personnes à moins d’une pensée cohésive. Un mélange d’incroyable, de monstrueux, de douloureux, de délirant, d’inadmissible, de violent, de paralysant, de blessant intimement, de salissant, d’avilissant, de dégradant, d’obtus, d’irrémédiable et d’irréversible, une maltraitance incompréhensible qu’on est à deux doigts de rejeter pour ne pas mourir, atteint la personne sous une multitude de fronts qu’elle ne peut traiter ensemble et encore moins, l’un après l’autre. Non seulement elle n’en a pas le temps, mais la violence qu’elle vit toujours l’en empêche.

Ce qui reste engrammé, somatisé, c’est cette peur : c’est cette peur qui vous fait vous référer à votre bourreau même alors que vous en êtes éloigné. Vous ne vivez plus que par la peur vécue, une peur mêlée d’impuissance. Et la superstructure sociale est complice de cette peur et de cette impuissance. Le soma vivant vit toujours la peur du retour — la présence de cette peur — et le refus du consentement bafoué — annihilation du moi — restés sans solution.

Comment s’opère l’inversion, cette demande d’approbation de la victime à son agresseur de la permission de vivre ? Car il s’agit de sexualité, bien sûr, il s’agit d’agressions sexuelles, d’agressions de son intimité, faites à son intimité, faites à son amour-propre. La personne est déstructurée et ne repose plus sa structure que sur celle qui a provoqué cette déstructuration.

Il y a une chose qui me parait vraiment étonnante : c’est qu’on sait que tous les problèmes tournent autour de cette puissante force qu’est la sexualité et rien n’est entrepris pour résoudre ce problème : la force de la sexualité devenue démentielle, la sexuation démente. L’humain est confronté très tôt à cet antagonisme qui réside dans l’insatisfaction de cette force qui est aussi affective et l’expression de l’amour, c’est à dire du don ; la sexualité démentielle se réduisant alors à l’accaparement, au viol, au refus du refus de l’autre.

La sexualité est un outil de la grégarité, c’est à dire une outil qui permet la cohésion du groupe par l’octroi d’une satisfaction ; tout comme le bon-soin, la solidarité, le désir de guérir, l’amour, etc. Bien sûr on va dire que je suis un obsédé de la sexualité. Non, il ne s’agit pas de cela, encore qu’une « obsession » soit une force restée sans expression : l’obsédé sexuel trouve ce qui se rapporte à la sexualité, souillant ou dégradant ou humiliant, et ne peut y toucher que de manière dégradante. Il s’agit d’une force qui outrepasse toutes les morales et qui ne parvient, malgré tout, quasiment jamais à satisfaction, je le répète : « qui ne parvient quasiment jamais au stade de satisfaction ». On s’étonne qu’une telle force puisse outrepasser la morale, car la morale est précisément la barrière mise par notre société — qui ne veut rien comprendre à cette force — sans que cette morale apporte une véritable régulation à cette force : la morale présente ne donne pas une satisfaction satisfaisante à cette force pour que cette force reste dans le commun de la satisfaction, pour que cette force ne cherche pas à s’évader de cette morale qui désapprouve la généralité de la sexuation.

C’est une grande bataille que celle que mènent les tenants de cette morale dans leur refus d’admettre la bienséance d’une sexualité amoureuse gratifiante, et maintiennent en place cette morale finalement destructrice et non pas constructrice des personnes.

Le délinquant sexuel est une personne qui est dépassée par cette force, à la fois, et que la morale ne réussit plus à contenir : nous sommes en présence d’une énergie face à un barrage qui est submergé dans sa fonction de retenue. Cette force est alors corrompue dans ses modalités d’expression, car ce n’est pas seulement une force sexuelle – c’est essentiellement une force d’expression grégaire – c’est une affectivité corrompue de groupe qui restait jusqu’alors sans expression.

C’est majoritairement dans l’intimité des relations de proche à proches que cette vague s’exprime sur des êtres plus faibles sexuellement, soit par immaturité, soit par force physique, soit par chantage affectif. L’être commun est constamment en train de retenir l’affluence de cette force par des contractions musculaires aidées de la morale. Le déviant sexuel a amolli cette morale dans ces contractures et veut laisser libre cours à l’expression de cette force. Au moment de la libération, cette force est d’autant plus violente que la force des contractures était tenace.

Comme si l’aspect grégaire de l’humain n’existe pas, n’a aucune efficience, est dépourvu de caractéristiques, au pire n’est pas identifiable, autrement dit n’a pas d’identité, on cherche aussi le refus de cet ancrage d’une morale de la grégarité, je veux dire, d’une morale intégrant les outils de la grégarité dans son fonctionnement.

Une des erreurs de la pensée qui écarte la grégarité de son champ (et en conséquence, un de ses moyens pour justifier cet écart et à la fois, un moyen de sa cure) est de considérer qu’une masse de personnes est composée de deux parties dont l’une serait active et l’autre passive selon des proportions différentes, et pas seulement dans une mouvance réciproque. La libido de pénétration, par exemple, rejoindrait celle d’une libido de pénétré, sans que cela soit spécifiquement lié à un sexe plus que l’autre : le désir de pénétration de l’un et de l’autre y étant équivalent et pouvant y être tout aussi invasif. Pourtant nous avons de nombreux exemples de grégarité avec une absence totale de centre personnifié, sinon que l’état de cette grégarité, chez l’étourneau, le déplacement des bancs de poissons et si nos primates nous montrent des dominants, simplement parce qu’ils sont plus agressifs, ils connaissent aussi le consensus. Cette séparation en deux plans du troupeau humain, revient à considérer comme normal la présence d’un dominé sur un dominant : il s’agit d’une transgression du genre et une telle transgression se manifeste par le moyen de la sexualité.

La sexualité malade trouve sa satisfaction non pas dans le partage du plaisir et de ses satisfactions, mais dans la prise de pouvoir sur autrui : c’est là que se situe le point dur de la maladie, quelle qu’elle soit, et ses moyens. La maladie de la sexuation se manifeste par une compulsion de pouvoir sur autrui et cette compulsion est, en dernier recours, un symptôme remarquable de la maladie de la sexuation. Les moyens peuvent être économiques, sociaux, affectifs, mécaniques, spirituels, organisationnels, constitutionnels, sexuels, etc. Dans la maladie de la sexuation, la « jouissance » ne s’établit pas sur les résultats d’une sexualité partagée, mais sur la cruauté, l’inclination à vouloir que l’autre souffre à cause de soi, en reportant sur autrui la cause de cette souffrance, et sa destruction psychique au regard de sa propre déstructuration. Je souligne à nouveau que cette déstructuration est un symptôme et un moyen d’agir de la sexuation malade.

Cette tentation de déstructuration du moi de sa victime revient à une tentative de se mettre en position de référant de cette personne, c’est à dire que la victime ne pense plus que par un soi malade, une autre personne qui vous veut et vous fait du mal… et que vous l’acceptiez contre votre volonté. La sexuation malade va toujours supposer qu’autrui a les moyens de sa guérison, car autrui est supposée avoir, lui, une sexualité saine ; cette sexuation malade va vouloir s’accaparer de ce qu’elle a perdu, de ce qu’elle n’a pas, et — incapable de douceur —, dans ce but, elle doit l’arracher par la force, comme s’imagine de solution toute personne à la sexuation malade.

D’autant que la personne à la sexuation malade va choisir une victime — qui n’est pas obligatoirement pourvue d’une sexuation saine, mais au moins plus saine — plus faible qu’elle sur ce point de vue, plus flageolante, plus fragile ou nubile, moins assise sur le caractère sain de sa propre sexualité. Ces tentatives de déstructuration d’autrui sont très nombreuses et arrivent très — trop — souvent à leur fin. Nous aurons alors une personne perdue, au moi détruit, au soi déchiqueté, sexuellement incertaine, dubitative, exempte de choix, sans défenses, ressentant sans fin cette invasion de soi et la grande souffrance de son manque d’autonomie, à la sexualisation excessive, excédentaire et impuissante de tout, et la meurtrissure de son égo, l’anéantissement de son identité : la vengeance de la maladie s’est réalisée dans l’absurdité de ses motifs et la débilité de ses résultats. L’envahissement de l’excitation de l’adulte qui les a agressé, se reproduit dans la vie par ses jeux, ses créations, ses symptômes qui sont entièrement sexualisés : sa vie est bouffée par le sexe, en somme. Et là encore, la société ne voudra pas voir, car elle est elle-même malade, le désarroi de ses enfants.

De plus, l’identification de la victime à son bourreau selon la modalité que j’ai indiquée tout à l’heure, fait, selon un don de la grégarité, qu’elle souffre pour son bourreau, car pour la victime, le bourreau est une victime qui s’en sort de la mauvaise manière. Et le pire est qu’on demande réparation à la personne transgresseuse et qu’on ne peut, en réalité, rien en attendre : pas de pardon, pas de rémission, pas de commisération, par de culpabilité ; et encore moins de consolation ! de la part d’une sexuation manipulatrice. La société est complice en ne restant que sur le seul aspect technique de l’agression, sans prendre en compte les contre-coups, ni l’amnésie traumatique, le réveil de la blessure lorsqu’elle cherche sa solution, et le retour au vécu du vécu ancien. La reconstruction d’une sexualité commune à partir de cette sexualité anachronique, est prise comme seule démarche individuelle possible dans le manque d’aide à la reconstruction de l’égo, selon lequel on vaut quelque chose pour soi et pour autrui, et que la vie vaut d’être vécue et, loin de la morbidité de l’accaparement, la vie est vivable dans la satisfaction du don.

Le monstre de l’angoisse

« Chasser ses monstres qui sont toujours anciens » : voilà une expression qui signifie deux choses : partir à la chasse et écarter au loin. L’humain ne connait pas la source de ses monstres, cette pensée qui veut absolument donner figure à l’angoisse et il trouve dans l’ombre mouvente les formes qui en approchent le plus avec le moins de certitude dans l’incertitude. « Incerttitude » car en cette matière, la raison ne fait qu’épauler la vision apparue de ce monstre. Et autant d’angoisse – de sources d’angoisses ! – autant de monstres. Bien ancrée dans le psychisme, le monstre ancre de la même manière l’angoisse dans un rationel dans lequel la raison est impuissante, sinon que de donner des variantes de gris aux formes informes.

C’est que de percevoir comme émotion l’angoisse est une solution à cette angoisse. Cependant, cette émotion est trop souvent de la peur, au lieu d’être détournée dans le jeu. Autrement dit, au lieu d’avoir peur, de tenter de jouer, de mettre en jeu de l’adversité pour la déjouer. Mais ceci est, semble-t-il, une aptitude qu’une force trop importante de l’angoisse empêche de développer. C’est qu’on dresse nos enfants à cette peur, et d’autant plus, plutôt que d’en jouer pour en trouver la racine, ou au moins en appercevoir sans plus de crainte le feuillage. On les dresse même à des angoisses dont ils n’ont, nativement, que faire, parce qu’elles sont culturelles. Notre culture est une culture de la peur, comme on cultive des pommes de terre, des potimarons ou des haricots. Que ce soit sous forme de romans, de difficultés économiques ou de « terrorismes », de films extravagants, proches du délirium tremens, ou de relations amoureuses : la peur trône alors qu’on alimente ses rôdes et ses rondeurs, ses âcres angoisses comme son alacrité. On baisse son drapeau devant la peur ; devant la peur on la ferme ; on a acquis l’habitude d’en rester paralysé et avouons-le la tête baissée, sommairement, qu’elle nous montre notre impuissance face à elle et nous admettons comme naturel d’éprouver de la honte que nous cachons derrière cette impuissance sommaire.

En conséquence, nous trouvons nos héros bien courageux, car eux, au moins, vont au front de l’avanie. Nos héros sont des monstres que nous ne sommes pas, car ils ne nous ressemblent pas en ce point précis de leur « courage » qui fait d’eux des êtres monstrueux auxquels nous dressons des statues de pierre ou d’érain… ce qui les rend encore plus monstrueux. Et pour que ces héros soient vraiment des gens qui prennent sur eux nos peurs, nous en élaborons des pires qui soient à mesure que le trafic d’images et de sons, trouve à transformer la réalité de cette peur en peur d’autant plus prégnante, afin de charger leurs épaules du pesant trop-plein de nos peurs.

Il y a longtemps, j’avais trouvé que la vie s’était dotée d’une énergie toujours sur le qui-vive afin de palier à des situations dangereuses et impévues, et j’avais nommé cette énergie « l’angoisse flottante ». La peur repose sur la cultivation de cette angoisse vitale avec laquelle nous ne voulons pas prendre contact afin de mieux la comprendre, car, finalement, nous les êtres humains, nous cherchons à comprendre, de toutes façons, ce qui se passe autour de nous et en nous, et nous atteignons nos buts lorsque nous ne les cachons pas derrière de la fumée, lorsque nous ne prétons pas le sentiment qui nous effraie à des images de nous-mêmes sur des réalités qui n’en ont que faire. Et pour cela, nous inventons des pertes de temps qui, pour un être indoté de cette culture ou pas trop, sont incroyablement idiotes. Oh ! combien ces histoires sont idiotes !

Mais ces héros et héresses de papier, ou plutôt de célophane avec qu’ils n’aient été transformés en bits booléens, sont si beaux dans leur rôle, si convainquants dans leur mains blanches sans un ongle cassé ; des images où on sent comme leur odeur de linge frais et des parfums coûteux, sur des chairs soyeuses aux éclairages obliques ; des images où leurs gestes sont si sûrs à la dizième prise sélectionnée, leur paroles si vraies et si pudiques ; où, lorsqu’un mot ou une phrase vraiment révolutionaire sort de leur bouche – dans l’écart de leurs dents, comme le dit le poète, elle passe l’enclos de leurs lèvres -, perle dans la boue juteuse et odoriférante de l’impassivité du spectateur assis dans son fauteuil, pour se mêler à des bêtises dont se régale sa cervelle cotoneuse, il ou elle tombe à pic dans l’océan glacé du sombre capital.

Oui, je sais, je suis méchant, car il n’y a pas d’autre solution que de se défaire de ce système et que je tape facile sur tout ce qui ne bouge pas, en y prenant un plaisir gredin. Comme un spectateur du monde, somme toute, qui décrit le film assez mauvais (salariat-marchandise-capital, misère affective et sexuelle, déplétion sociale, etc.) qui se déroule devant mes yeux. La manière de caresser au mieux le spectateur, il faut qu’il le sache, c’est de faire se comporter le héros ou la héresse identiquement, au début, à lui pour ensuite dévellopper toutes ces incapacités et inaptitudes (tu m’étonnes ! c’est du bluff !) de sorte qu’à la fin du déroulement, ce spectateur se sente grandi de ces farfeluteries qui vont gonfler le vide de cette âme qu’il fait vivre à sa vie. Le psectateur le sait… et c’est pour cela qu’il y va, au spectacle, car il se sent si impuissant à prendre sa vie en main qu’il a besoin de savoir et de reconnaître, en image, que sa vie ne repose que sur lui, en tant que héros ou héresse et non pas sur l’organisation sociale qu’il lui faut créer pour ce faire, lui et les autres, ses contemporains situés exactement dans la même posture, « siting on the spot » disait W. Reich, dans « The Murder of Christ ».

Le héros ou la héresse, est toujours un être solitaire qui ne compte que sur lui seul pour son succès (qui est généralement de sauver le monde à lui tout seul d’une catastrophe imaginaire) et on présente ainsi au spectateur depuis son enfance cette manière de faire, pour bien lui faire comprendre que l’organisation de la vie ne se réfère qu’à lui, et lui seul ; ce qui est absolument faux, toutes les révolutions l’on montré : c’est avec ses congénères que la vie doit être construite et maintenue en vie. Le héros ou la héresse sont donc là pour dire qu’il n’est pas possible de s’en sortir, de ce marasme social, sexuel, affectif, ensemble, en prenant les décisions vitales avec les gens qui forment votre environnement vital. Le héros et la héresse sont des monstres sociaux, effectifs et sexuels.

Au stade de civilisation où nous nous trouvons, il est indispensable, effectivement, de montrer des catastrophes absurdes pour entretenir cette idéologie de la solution solitaire, car c’est sur cette solitude que repose cette société, c’est sur notre séparation les uns des autres que repose cette organisation sociale… que nous vivons la pire des catastrophes qui est véritablement cette séparation ayant pour résultat l’organisation sociale qui la produit et qui périt la planète, comme un tout, péril qu’aucun autre héros ou héresse que nous, comme ensemble ne pourra résoudre. Le héros ou la héresse sont les monstres qui correspondent à notre manque, notre vide, notre immobilisme collectifs, notre angoisse sociale. Le héros ou la héressse est l’exacte image de notre monstruosité alors que nous les faisons vivre, que nous leur donnons vie sous la forme qui nous est présentée d’eux.

Bien avant moi, de nombreuses études ont été menées sur le héros, principalement – la héresse est moins prisée dans la société patriarcale, et puis c’est une femme, non ? – mais toujours sous la seule forme du héros, je veux dire, solitaire, en considérant que cet isolement de l’action positive du peuple sur sa propre existence, sur lui-même, était une chose qui va de soi. Non : c’est une monstruosité sociale, affective et sexuelle. C’est le fruit d’une culture monstrueuse. Ce qui décharge le spectateur de ne pas être le personnage du héros ou de la héresse, c’est que le héros est montré comme doté de quelque chose de supérieur à lui, et cela toujours en image, c’est à dire, selon cette image, que ces sens devraient être le don de tous, ou au minimum équitablement répartis entre tous… et qu’ils ne sont pas présent chez notre spectateur, de facto ; et du fait de cette « injustice », le spectateur est dispensé, par la même image, de la corvée d’être un héros ou une héresse. Comme s’il fallait un don particulier, autre que le sens social, pour organiser la vie de manière correcte ! Le héros ou la héresse, est l’anti-sens social, imposé à la personne gobant ce scénario qui le transforme alors, lui, en spectateur de ce qu’il ne réalise pas.

Car on sait, c’est une de ses qualités indispensables, que le héros ou la héresse, sait prendre la décision au moment où il est optimal de la prendre, au moins à la fin. Le héros sait se battre seul contre tous – comme nos petits délinquants – et il lui faut des horreurs pour montrer qu’il en sera le maître, comme le désire notre spectateur, assis sur son siège. Il fait bon vivre une catastrophe bien au chaud quand d’autres en meurent, non ? Quelle générosité, quelle grandeur d’âme, que édifiante morale !

C’est qu’on nous montre sans fin que le peuple ne peut pas se débrouiller de lui-même, que le peuple c’est un impotent, un gourd qui a toujours besoin d’un puissant pour le protéger, d’un chef pour l’organiser, d’une idéologie pour se dominer. Rien que cela, ça me met la puce à l’oreille lorsqu’on met la réalité de la multitude à si bas prix, à celui d’un cul-de-basse-fosse, une base fausse. Cette multitude est généralement montrée pleutre, faible devant l’adversité, et comme une poule-mouillée, elle est écrasée sans pitié, sans sens, sans regards pour la femme ou l’orphelin, sans égards pour qui est extrait d’elle : la police la bat, la trucide, la villipende sans vergogne, sans souci de justesse par simple injustice, avec un malin plaisir, et sans remords détruit ce qu’elle a construit ; le héros l’écrase, l’ignore et la parjure. On peut tout lui faire, elle a droit à toutes les souffrances, son lot est de n’exister pas. Ça plait au peuple : le héros est là pour rétablir l’ordre des choses, sauver l’État, anihiler le méchant qui s’en retourne en enfer, retourner se fondre dans la masse une fois sa mission accomplie, riche et heureusement marié, et le peuple de retourner à ses occuptions paisibles, lucratives et individuelles, avec la même police, puisque pour elle rien n’a vraiment changé, et pour cause ! elle git dans les fauteuils du cinéma !

Il est vrai que c’est sous cette forme que le peuple est monstrueux : placide devant ses propres souffrances, impassible devant les injustices qu’il subit, droit dans ses baskettes devant les humiliations (qui sont entre autres, de tous temps, salaire et impôts) qu’il peine à essuyer par quelques grèves sauvages. L’angoisse qui l’étreint et le rend immobile devant sa cause, est invariablement individualisée et son héros ou sa héresse, est bien là pour lui montrer comme il pourrait surtout s’en sortir seul et jamais socialement, collectivement, avec les gens qui l’entourent qui font son quotidien, avec lesquels il vit, en vrai, la vie.

Notre héros ou héresse doit se battre contre une individualité (on comprend pourtant facilement qu’une personne dotée de tels pouvoirs sur-naturels est une monstruosité humaine, non ?) qui a décidé en son for intérieur de détruire le monde humain, comme si celui que nous avons devant leurs yeux était un exemple évident d’humanité, avec ses misères, sa vison familiale du monde, sa solitude et ses viols. C’est le combat du civilisé contre le barbare, mené par deux personnes l’une contre l’autre, dont l’une pour le bien de tous, c’est à dire pour le statu quo dont l’arbitrage est un État plus ou moins discret (même barbares, la police et l’armée sont des institutions étatiques). Bien sûr, l’intérêt divertissant donnant le substrat de l’histoire est de montrer et de démontrer le projet du barbare et les moyens et principalement les souffrances, déployés par notre héros ou notre héresse dans leur combat qui contre ce barbarisme. C’est passer vite en besogne, car l’intérêt princeps de cette histoire est d’être racontée comme telle : des individualités opposées dans un projet divergeant et contradictoire dont la solution est la destruction impitoyable de l’antagoniste ; c’est de montrer que cela pourrait se passer ainsi à l’encontre de tous, de nous, et que la solution à un tel problème ne repose que sur une seule personne avec sa détermination  humanisante.

Je préfère couper la ligne pour permettre au poisson de frétiller dans l’eau et non plus en l’air, malgré qu’il ait mordu à l’appât qui lui dissimulait l’hameçon : c’est l’avidité qui l’a pris au piège, une manière trop rapide de résoudre son problème de faim ou de soif ou son rêve d’un monde meilleur. Non seulement l’angoisse oppresse, mais aussi presse à agir un peu trop vite. Il est vrai que des mots « vérité », « justice », « équité », « amour », n’ont pas le même sens pour un nanti que pour nous, un gouffre en sépare l’entendement, celui qui sépare l’individualisme de l’action de groupe concertée en vue de donner un sens réalisé à ces mots.

Les bruits comme les violences, les abhérations et les illogismes, les trucages comme les affabulations, les épanchements langoureux comme les destructions ne sont que pour faire passer cette pilulle : tout se résoud à l’individualité comme force et puissance dans ce monde… telle qu’on la constate dans la domination par l’argent et le pouvoir sur autrui par la force ou la loi du commerce, et d’affirmer que là seul réside la satisfaction du vivre. La morale que transportent le héros et la héresse, est un monstre d’image que la nôtre dissoud dans la vie vécue et comprise.