Les plaies du plaisir, Sir

Je ne dis pas que les gens sont méchants, bien au contraire, je les trouve la plupart du temps très gentils, sincèrement et fortement conscients des altérations qui les empêchent d’être encore meilleurs. Ici, je ne décris que des traits de caractères qui nuisent finalement à l’expression de cette gentillesse.

Le problème que rencontrent nos contemporains et sur lequel est bâtie cette société et son État d’esprit (l’exploitation du travail d’autrui et sa publicité, entre autres), est l’abandon au plaisir intense à tel point qu’il se décharge de sa quantité, et est ressenti comme ressenti négatif de la perte de son individualité… le plus souvent avec autrui.

Le plaisir est quantitatif, possède une intensité et un troisième facteur qui est sa croissance ou sa décroissance qui est à la fois une variation de sa quantité et de son intensité, car les deux sont liées : quand la quantité augmente, l’intensité augmente et inversement. L’intensité du plaisir est le plaisir ressenti ; la quantité est le plaisir somatique.

Il y a une relation entre l’excitation et le plaisir (quand je parle « excitation », je parle « excitation d’origine sexuelle », mais l’excitation en général peut augmenter le plaisir de vivre, de jouer, d’être complice, de participer, de ressentir, de s’abandonner, d’accomplir une tâche, etc.) puisque l’excitation augmente l’intensité de la perception du plaisir – et inversement : l’intensité augmente l’excitation – et malgré le fait que la quantité somatique de plaisir n’augmente pas.

L’angoisse est le retour centripète de l’émotion (qui va de la périphérie vers le centre de soi) du mouvement d’une humeur, de l’énergie vitale, tandis que le plaisir est une expansion, un mouvement centrifuge de l’émotion (qui s’expanse, va vers l’autre, le monde) ; sans oublier que c’est la rapidité du déplacement de l’humeur qui spécifie l’intensité du ressenti du plaisir et de l’angoisse. Dans le cas de l’angoisse, il arrive que ce mouvement s’opère avec une telle rapidité que l’ensemble bio-psychique du sujet se contracte avec une dureté extrême, jusqu’à cesser tout mouvement vital autre ; seule la respiration ample et calme pallie à cette raideur.

Le plaisir entravé par la cuirasse bio-psychique, suscite une angoisse suivant la rapidité de l’accroissement du plaisir, en intensité comme en quantité. Cette angoisse n’est que le retrait rapide du ressenti, ou de la quantité, de sa propre perception qui se traduit pas un mouvement centripète de l’énergie vitale : elle est la transmutation du plaisir et son intensité est corollaire à la vitesse de ce retrait, tout comme elle est suscitée par la rapidité de la croissance de l’intensité du plaisir tolérable. La cuirasse mécanise la transmutation du plaisir (qui est une fonction) en angoisse – qui est aussi une fonction.

Il y a une dissociation fréquente entre la quantité et l’intensité : on ressent une quantité sans que le ressenti de l’intensité y corresponde ou inversement.
Lorsqu’un sujet éprouve une peur face à son ressenti croissant de l’intensité de plaisir, et atteint un point maximal pour lui tolérable (que sa cuirasse tolère sans crainte sans aboutir à une décharge quantitative), il y a obligatoirement dissociation de la personne entre son ressenti (son vécu) et sa perception ; on peut dire que cette dissociation est de type schizoïde et valable pour tous les caractères.
Cependant, il y a parfois décharge quantitative ressentie comme plaisir alors qu’il s’agit d’une sorte de fusible qui décharge la personne pour lui permettre de ne pas aller au delà d’une intensité, bien avant que le plaisir ne devienne véritablement intense.

Voici une liste de variation des craintes d’un sujet devant l’accroissement de l’intensité du plaisir, suivant une nomenclature de caractères :

– le paranoïaque a peur d’être dépassé par le plaisir, car le plaisir c’est trop fort pour lui ;
– le masochiste a peur d’être submergé par le plaisir parce que le plaisir noie et il risque de suffoquer ou de faire éclatement ;
– le schizoïde a peur que le plaisir lui échappe parce que le plaisir lui ferait perdre l’équilibre qu’il a construit pour parer à une trop forte intensité, et que le plaisir est unificateur ;
– l’oral a peur de n’avoir pas assez de plaisir parce que le plaisir lui échappe sans fin, car pour lui le plaisir est ne rassasie pas ;
– le phalico-narcissique a peur de ne pas dominer le plaisir, car le plaisir est dégradant : il demande de l’humilité ;
– le rigide a peur que le plaisir lui fasse mal parce que le plaisir passe mal les côtes et soulève des souffrances, et c’est trop dur à supporter ;
– le psychopathique a peur de ne pas pouvoir anticiper le plaisir, car le plaisir surprend et c’est insoutenable.

On remarque que chaque peur est une peur ou bien quantitative ou bien qualitative (intensité) relative à la perte de son identité, telle qu’on la perçoit sur le moment, et qui est la tolérance de sa cuirasse caractérielle, une tolérance biopsychique acquise au cours de l’éducation, la forme et les moyens appris d’aller vers l’autre.

Des rôles sociaux, adoptés non seulement pour se ressentir soi dans une structure rassurante, mais aussi pour se rassurer de sa propre présence par rapport à son milieu, peuvent se distinguer dans la manière dont le plaisir et son intensification sont acceptés :
– le producteur : anal : plaisir retenu, parcimonieux ;
– le réalisateur : phalico-narcissique : plaisir exhibitionniste ou dirigiste ;
– l’acteur : le masochiste : plaisir apeuré ou craintif ;
– le spectateur : oral : plaisir glouton ou insatiable.

Il me parait évident que tous les caractères trouvent une justification satisfaisante dans une idéologie qui leur permet aussi bien une intégration dans un groupe qu’une justification à des actes que tous, hors cette intégration, nous trouvons irrespectueux d’autrui. La religion est une idéologie comme une autre, la valeur de l’économie en est une de plus. C’est principalement la rigidité de chaque caractère – c’est à dire, la rigidité de la cuirasse à admettre la légitimité du plaisir qu’éprouve autrui — qui trouvera ses justifications dans telle ou telle idéologie, en des formes plus ou moins barbares.

Il y a aussi la manière dont les gens n’accomplissent pas entièrement une action, une tâche ou l’accomplissent avec un zèle excessif, la manière de l’imperfection dans l’aboutissement, si je puis dire, car il ne faut pas qu’ils accomplissent complètement ce qu’ils font ou ont à faire : cela créerait une angoisse et cette angoisse est en relation avec la structure caractérielle :

– l’un ne va pas commencer, parce qu’il a peur de ce qui va arriver ;
– un qui va trainer des pieds l’exécution de la tâche, parce qu’il s’attend à tant de déboires en faisant ;
– un qui va trainer des pieds pendant l’exécution de la tâche, parce que ça n’éprouve pas de plaisir ;
– l’autre s’arrête en plein milieu puisque ça suffira du plaisir obtenu ;
– un troisième va s’arrêter juste avant la fin, car il a peur de la fin, du plaisir de l’accomplissement ;
– un ne va pas correctement terminer, car le travail « bien fait » est vraiment définitif ;
– le dernier qui va surfaire à l’excès sa tâche, d’une part parce qu’il ne veut pas arrêter, d’autre part parce que ce n’est pas suffisant et pour finir, il n’y aura plus rien à faire et ce sera vide, ou ce ne sera jamais suffisamment bien fait… et ça casse tout !

La prise de modificateurs de conscience (tel que le vin qui fait, après un long apprentissage, ressentir le plaisir comme un intense passage du temps) atténue la rigidité de la cuirasse biopsychique et permet d’accéder à un intensité plus forte de plaisir. Lorsque ce relâchement n’est pas pris en pleine conscience de son « inconscience », si je puis dire, l’irresponsabilité du sujet ne fait que repousser plus loin sa capacité de résilience qui demeure inemployée.

Ces modificateurs de conscience, chassant de la conscience la perception des dangers liés au plaisir somatiquement ressenti, permettent d’accéder à une tension de plaisir plus importante, mais ils sont rarement utilisés dans le but d’accentuer le plaisir sexué et leur usage ne reste que dans la sphère « intellectuelle » ; ce qui sépare la quantité de l’intensité (seule la sexualité a la capacité d’une augmentation globale – quantitative et d’intensité – à même de se décharger dans l’orgasme et la satisfaction qui l’accompagne) et nous fait retomber dans le problème de la dissociation schizoïde. D’autant que la rage contenue dans la cuirasse, qui peut elle aussi se défaite des restrictions de la responsabilité, peut trouver à se manifester de manière incontrôlée sur autrui, ce qui en rend, dans ce cas, l’usage rédhibitoire.

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