Dix simulations du vrai

Il y a quelque chose de terrible dans cette société : pour parler d’un événement, il faut qu’il y ait un meurtre, en roman, film ou en réel et l’événement initial se cache dans celui bien plus grave de ce meurtre et uniquement lui. Ainsi, on ne parlera jamais de ce qui a amené à ce meurtre, de ces petites mesquineries qui font le quotidien de cette misère, mais seulement du meurtre qu’on ôtera de ce qui y a mené, de son contexte vivant.

Le dernier en date est celui de Rémi Fraisse : voici un conseillé régional qui est le commanditaire, le maître d’ouvrage et le gestionnaire d’un barrage qui a reçu l’approbation d’une enquête public subordonnée à l’approbation des services de la faune et de la flore locaux qui en a désapprouvé la construction. Hébé, ce conseillé, fort de son autorité de l’avis d’enquête public « favorable » (mais subordonnée à), passe en force et détruit le lieu en demandant la protection de la force publique qui tue un jeune homme qui n’est pas d’accord avec cette irrégularité vis-à-vis de la loi.

Et la presse de discuter de l’opportunité du meurtre, de ses modalités d’accomplissement, du recours à la force par les bulldozers comme par la force publique, mais jamais de la légitimité des décisions de cet élu, clairement. Cette outrecuidance a été clamée haut et fort durant des mois et des mois de souffrance de la part des gens qui la mettaient en avant, mais jamais un service de l’État, par exemple celui qui a désapprouvé le barrage, n’a mis en évidence cette enfreinte à la loi ou un autre n’a mis le doigt siur cette irrégularité : c’est que, du fait qu’elle a été « approuvée » oubliant les conditions d’approbation, tout le monde ne comprend pas pourquoi il y a contestation. Dès lors, le commanditaire lui-même et ses complices politiques d’insister sur le seul fait qu’elle a été approuvée sans mentionner la subordination qui a été comme « oubliée ». Ces services qui voient leur avis bafoués aurait dû crier « à la presse » le fait que leur avis négatif ne soit pas pris en compte, hébé non : silence bureaucratique. Les élus eux-mêmes par soucis de légitimité aurait dû interdire ce barrage faute de légitimité, hébé non : silence complice. Etc.

À croire que la société n’aime pas la vérité et que ses membres ne raffolent pas de cette denrée. C’est sans doute parce qu’il y a toujours quelque chose à vendre — et en conséquence immédiate et nécessaire : à faire acheter — qui contient la fausseté du rapport entre deux personnes : le vendeur et l’acheteur entre lesquels se trouve un rapport de force considéré comme naturel, celui du vendeur sur l’acheteur. C’est plutôt, nous le savons, cette relation entre les deux personnes qui est faux, en sus de ce qui est vendu, puisqu’il s’appuie sur du faux. La vérité est une denrée beaucoup trop rare, alors qu’il suffit de lui donner existence pour la réaliser ! Ça faciliterait aussi bien le vivre ensemble.

Mais la vérité demande une responsabilité de sa propre existence, et face à des couards qui usent de la force « publique » pour s’affirmer, on ne peut rien attendre, alors qu’ils se targuent d’en être les premiers détenteurs, de cette « responsabilité ».