Solitude : approche 3

Le moins facile à appréhender dans la solitude est son archaïsme, son aspect qui n’a besoin d’aucun mot pour pouvoir se décrire, étant le plus simple des ressentis lorsqu’elle est ressentie. La solitude ayant généralement manifesté son empreinte avant la survenue des mots, ne peut pas véritablement être décrite par des mots, alors qu’on en ressent en soi la manifestation, à moins de s’en être énormément éloigné pour cause de souffrance intolérable : dans ce cas, seule la souffrance peut être décrite, pas la solitude. Parce qu’on a été un jour esseulé extrêmement et que cette détresse est restée, au pire bien plus tard, sans réparation rapide, la trace de la solitude recouvre ses propres capacités d’amour, comme la lave le flanc du volcan, et de ce fait, nos relations à autrui, car LA réparation vient inévitablement d’autrui et le plus rapidement sera le mieux. La solitude est provoquée par autrui et n’est réparable que par autrui. Ce n’est pas une blessure faite à l’amour, mais à celui ou celle qui est capable d’amour, ce qui est inné ; elle se substitue en partie plus ou moins étendue à l’amour pour en amoindrir les effets en proportion de cette étendue.

Il vient aisément à l’idée de dire que l’antidote de la solitude c’est l’amour, mais c’est faux car c’est exactement le contraire : l’antidote de l’amour c’est la solitude, je veux dire que ce qui détricotte et annihile l’amour à la fois, c’est la solitude. Ce qui fait que l’amour est la réparation de la solitude, certes, mais en sachant que la solitude est la séparation du phénomène amoureux de celui ou celle qui en est capable.

Tout en arrive à se résoudre au problème qui est celui du contact avec l’autre, le contact avec Autrui, charnel, vivant et vibrant contact, mêlant l’ensemble des sens qui vous fait sentir en vous la vie.

Je n’en suis pas certain, mais le ressenti de la peur de l’imminence de la mort est le grain natif de la solitude, car on s’y trouve être confronté absolument seul. Cette peur de l’imminence de la mort peut prendre un grand nombre de formes : la faim longuement tenaillante, la sensation de sombrer ou de tomber, de ne plus pouvoir respirer, etc. que l’unique fait de n’être pas seul peut estomper et outrepasser, que le contact bienveillant avec autrui dissout. À titre documentaire, la meilleure manière de faire marcher un humain contre sa volonté, c’est à dire de faire sienne cette volonté, est de lui faire énormément peur et la pire des peurs est celle imminente de la mort, bien sûr, de le faire souffrir jusqu’à que s’instille dans sa vie frémissante cette peur imminente de ne plus exister, de n’exister plus, de n’avoir plus à manifester son existence selon sa propre forme. Les militaires ou les para-militaires, cette forme d’organisation sociale la plus débile et débilitante de l’humanité, sont un bon exemple de ce sursois à la peur imminente de la mort, soit pour tenter d’en jouir ne serait-ce qu’en jouissant de la peur qu’on inflige à autrui, soit par suicide ; d’autant que les sous-fifres n’ont aucune autre responsabilité personnelle que celle d’exécuter l’ordre que leur impose leur chef qui est fier de posséder un tel troupeau pour exécuter ses vues sur l’humanité qui répond à celle qu’il possède en lui de vide humain, de cet étrange plaisir de disposer de l’autre comme d’une chose puisqu’on en est une. La confiance en l’autre implique que l’on soit dépourvu de perversité, la perversité implique que l’on soit dépourvu de confiance en autrui.

Ce que j’appelle des palliatifs à la solitude sont la structures même de cette société, c’est à dire aussi bien la structure des gens qui la compose et lui donne la vie et la vigueur de cette structure. C’est la solitude qui permet d’admettre les incohérences, car on veut voir la suite qui sera la fin de cette solitude. Car ce ne sont pas des « paliatifs », ce ne sont que des moyens de s’en évader.

Je cherche seulement à mettre d’autres formulations à ce qui est commun, que celles qui ont été proposées jusqu’ici, soit par crainte de ce qu’elles doivent décrire soit par soucis d’éviter qu’elles ne soient précisément décrites de sorte à proposer une solution valide. Car d’aussi loin que je me place, je suis étonné par le manque criant de solution apportée à la misère humaine dont j’ai la vague impression qu’on est plus déterminé, par les solutions choisies, de perdurer que de l’éliminer. Vous semblez bien d’accord avec moi, non ? sinon nous n’en serions pas là, ou aussi avancés dans cette misère. C’est la manière de résoudre les problèmes qui pose question, car de toutes les façons, les éléments pour résoudre un problème sont toujours présents, quelle que soit la manière dont on les dispose pour qu’ils servent de prémices à la solution. Et cette manière est liée à une disposition ou une orientation d’esprit, ou une absence d’esprit ou un refus plus ou moins conscient de voir l’optimal de l’agencement orienter les éléments pour qu’ils apportent une solution opportune, sinon définitive au moins un bon temps. C’est souvent comme si on voulait aller trop vite, à la fois pour se débarrasser du problème et à la fois ne plus en entendre parler… de sorte qu’il revienne sur la tapis de l’existence à la charge du galop du temps, inexorablement. Cette précipitation qui conditionne la manière de résoudre, dans son agencement incorrect des éléments qui le compose, un problème, sans compter le souci joueur de l’élégance et d’un usage gai de l’intelligence, a une origine, comme une habitude de comportement.

La compétition fait se montrer des actes aberrants pour dire que l’on fait parti d’une structure qui rassure. Le destin, la machine salvatrice : l’arme. Tout cela implique l’INDUSTRIE ! le déploiement d’une énergie colossale ! L’arme est présentée comme une défense contre la destruction, alors qu’elle est la destruction même. L’ennemi est la destruction de soi qu’on veut voir reproduite en l’autre.

Mais aussi bien l’absence de collaboration, de procédé collectif dans ce processus est la marque de l’individualisme imprimé aux âmes — et une âme individualiste n’est qu’une âme solitaire. La perte du sentiment du collectif comme possible de solution adéquate à la résolution de la misère humaine est une caractéristique de la solitude ; et ce refus du collectif aussi bien que son mauvais fonctionnement (individuellement, l’humain est bon, intelligent et terriblement attrayant, mais absolument arriéré pour ce qui est d’une organisation collective) élude l’accès à cet agencement des éléments dont je parle, car l’individualisme (le Moi-Je) prime sur la solution à trouver faute de savoir orienter son Soi vers un Nous sans avoir la sensation de s’y perdre, mais certain d’y trouver un gain tangiblement formulable par une joie de vivre, car la liberté existe alors ; elle existe non parce qu’elle est disputée, mais parce qu’elle est partagée, consciemment, volontairement et obstinément. La résolution des problèmes se voit déplacée dans le problème de la résolution. C’est ici une tentative de compréhension de ce problème-là.

Solitude : approche 2

En tenant compte qu’elle change à mesure que l’on progresse avec l’âge, la dépendance à l’autre est le centre des relations humaines. Et à mesure qu’elle vient à manquer, cette relation trouve des substituts qu’il est aisé d’identifier, car cette relation à autrui est si indispensable qu’elle est un absolu. Les moyens de communications que nous connaissons de nos jours en sont la réelle manifestation ; et elle n’en était pas moins à une autre époque dans laquelle elle trouvait à se réaliser, jusqu’à lui donner une spécificité. C’est qu’il y a un monde de solitude qui trouve sans cesse à se négativer, à ne plus exister.

La solitude est certes un sentiment, mais seulement dans la mesure où elle est ressentie, sinon elle est un blessure qui cherche à se cicatriser, à ne plus se ressentir ; en somme, elle est ce qu’on nommait un temps une « affection » : elle affecte le corps qui se manifeste alors sous forme de symptômes. D’un point de vue plus social, cette affection modifie les relations entre les êtres qui tentent de l’annihiler, car c’est une chose absolument insupportable.

Il faut partir du point de vue que l’être humain est l’animal social par excellence. Cela signifie qu’il ne vit qu’en société, ne peut vivre de manière satisfaisante qu’en société et ne trouve sa réalisation qu’en étant en société ; et tout cela quelles que soient les formes adoptées qui ne sont, en dernier ressort, que des manifestations plus ou moins libres de cette excellence. Il faut partir du point de vue que l’être humain est l’animal social par excellence et ne plus en déroger. Cette caractéristique sociale de l’être humain implique qu’il ne peut pas vivre esseulé ; seul, peut-être, mais pas esseulé, isolé du troupeau, de la société des êtres humains. Le contact des autres lui est absolument indispensable, comme l’eau au poisson, l’air à l’oiseau, le feu à certaines forêts de pins, etc.

Ainsi, la solitude devient une sorte de malaise, une caractéristique de cet être social qui voit sa socialité blessée, comme on vient à manquer d’air à respirer les fumées d’un feu. Et cette blessure est peu supportable. Nous trouverons, en conséquence de cette hypothèse, une multitude d’ersatz de communication pour palier à la blessure que la solitude inflige à l’être, des formes de vivialité plus ou moins « cons », c’est à dire qui n’y sont que comme substituts à ce que pourrait (et est ressenti ou perçu comme tel) une absence de blessure due à la solitude en lui donnant l’agissement du réel, au fait de se sentir esseulé dans le troupeau humain, de l’avoir été un jour et de n’avoir pas vécu de réparation, de refuser de se souvenir d’un tel moment ,car un tel événement est insupportable à ressentir, donc à concevoir sans une dose forte de courage.

Ces ersatz de comme-unication se retrouve dans la société même, dans la forme d’organisation de cet oubli de cette blessure, mais aussi bien, en quantité identique et suivant les prédispositions naturelles de chacun, en chacun de nous, être humain. C’est le fait d’être dés-intégré d’un groupe (que je nomme ici, avec une sorte de sourire narquois, troupeau humain) qui crée la maladie de la solitude. Il ne s’agit pas que cette intégration soit si forte qu’on perde ce que l’on considère comme son véritable Moi ou Soi, mais de comprendre (et de refuser de ne pas admettre) que cette intégration fait partie de ce Soi, de ce Moi dont on revendique l’unicité. Et il ne s’agit pas non plus démontrer qu’il y a une forme d’intégration meilleure qu’une autre à opposer à une autre intégration meilleure qu’une autre. L’unique chose qui vaille est de n’avoir pas ressenti la blessure de la solitude, ce qui est une affaire à la fois sociale et personnelle puisqu’on est le sujet de cette blessure et qu’elle vous est infligée, inévitablement infligée, un moment un jour.

À partir de cette analyse de la relation de la partie au tout humain, de la personne et de la société dans laquelle elle vit, se meut, etc., sans y déroger, l’adaptation du Moi et sa perception, le Soi, diffère en raison de ce Moi et de cette société qui vous inflige ou non cette blessure. Il faut noter que cette blessure est une marque corrélativement physique et psychique : elle est biopsychique et en tant que telle, parfaitement intégrée à ce Moi qui la fait sienne, comme marque de Soi, comme identité sociale.

Dans une société qui génère de la solitude, qui esseule les personnes comme fonctionnement nécessaire à sa pérennisation, en tant que phénomène de séparation, cette identité sociale ne pose pas de problème particulier, sinon que sous la forme de la réalisation de son oubli, bien sûr, ou de la réalisation de son rejet. Ces réactions se manifesteront (deviendront sociales) sous des formes spécifiques, car il est absolument indispensable à tout être humain de se sentir intégré à un troupeau : c’est la base de mon hypothèse, c’est le rocher de la construction de nos relations prochaines.

 

Démonstration de genèse de la souffrance de l’âme humaine par celle de la solitude

C’est du fait de cette mise en solitude de la personne qu’il est possible à la société d’habiter des gens par des images… et à notre époque, la marchandise. La cuirasse caractérielle est finalement la forme qui crible l’image exclusive du mode imaginaire de la satisfaction. Ce « vide » correspondant à cette solitude se comble (c’est la personne même qui le comble) suivant une adaptation (le caractère) du contact du monde. L’objet correspond par son insignifiance réelle à cette image qui lui donne sa substance comblante. Et le caractère ne signale que la rigidification du désespoir de ne pouvoir pas ne plus jamais être seul.

La forme du caractère se résume à la manière dont la personne a ressenti la solitude. Le curatif se trouve dans cette dissolution de cette forme par la dissolution de cette solitude solutionnée par le contact humain réel qu’elle utilise ; encore qu’il ne faille pas oublier que le caractère est une adaptation au monde selon ce que l’on est soi, quand bien même cette adaptation ne soit pas toujours optimale.

Rien ne sera entrepris socialement tant que les gens ne se décideront pas à cesser d’user des substituts de solution à leur solitude profonde née dans leur enfance par l’abandon ayant donné leur sensation de l’esseulement, car tous les objets qu’ils adorent ne sont pas une seule solution à ce comblement, mais des détournements de solutions valables. La peur de toucher cette profondeur d’abandon est le nœud de la solution.

La solitude est-elle la base de toutes cuirasses, de toutes les rigidités comportementales ? Selon moi, oui, car tant qu’on est habité par la vie, le contact avec autrui, la cuirasse reste souple et n’empêche pas le contact du fait qu’elle est orientée vers le plaisir de ce contact et le plaisir que procure ce contact. Tandis que la peur de se réactiver dans la sensation de l’abandon — lié à l’abandon réel qu’on a vécu sans solution, bien évidemment —, la solitude, rigidifie cette adaptation, cette cuirasse.

Pire : la cuirasse est la protection de la solitude comme phénomène biologique invivable ! Et la société est toute entière organisée avec son bruit pour que nul ne puisse toucher ce phénomène. Ainsi la cuirasse n’est pas seulement interne, elle est aussi externe… et plus rigide encore que l’interne, car collective.

La société organise le désir des gens de ne s’atteindre pas profondément : on la reconnaît à sa superficialité, bien sûr, à l’insignifiance des objets qu’elle produit et qu’elle poursuit. La « génitalité » n’est vivable qu’avec l’autre et lorsqu’on est seul, on ne peut plus entrer en contact avec l’autre.

Imaginons un monde où, du fait qu’on s’habite soi de soi, où on est habité de soi par soi, on en craint pas d’accueillir l’autre ni qu’il vous habite, car le force de ce soi correspond à ce possible d’accueil sans qu’il s’y sente perdu, c’est à dire seul. Par antithèse, donc, cette crainte de l’autre dans notre monde montre sa faiblesse des moi, leur solitude.

Bon, maintenant on le sait. Je suis content, car cette compréhension peut alléger la thérapie, puisque l’objet n’est plus le « noyau (strate) psychotique », mais ce qui l’induit et qui est la blessure de l’amande, du cœur humain : Autrui et son contact, que nous nommons « affectif ».

Pour les ressentir dans leur superficialité, l’être sensible ne sera pas d’accord avec les solutions proposées par cette société pour résoudre ce vide intérieur. Il les évitera par l’isolement physique ou psychique : nous aurons ici une autre forme de cuirasse, de cuirassement tourné vers le plaisir, car cette société est une société du « non ». Cette société du « non » ne peut que proposer des solutions superficielles à cette maladie humaine, la solitude, l’esseulement irrésolu. Cette « autre » forme de cuirasse est davantage une dynamique de solution positive, qui gêne cette société du « non », du refus du plaisir, sinon que celui ayant pour source la marchandise, des images de satisfaction ; elle cherchera à les interdire. Car, à mon avis, en prenant pour centre la solitude dans la « libération sexuelle », ce désir de tous de se fondre en l’autre, on évite le chaos qu’une telle libération des énergie dans sa violence peut engendrer.

Il y a des gens qui ne veulent pas se résigner, mais dont la cuirasse ne permet pas de trouver la meilleure des solutions. Ces gens viennent errent comme des enfant perdu dans leurs formulations incomplètes. Trouveront-ils mieux dès lors qu’ils savent quelle est l’origine de ce qu’ils cherchent ?

C’est possible, car c’est une résolution naturelle. Le phénomène de la guérison existe, souvent de lui-même dès que l’orientation du chemin qu’elle a prise se trouve être le bon, l’adéquat.

C’est à dire que la source de l’immense peur que contient la cuirasse est identifiée. Je ne sais pas si je peux m’autoriser à prendre la comparaison (c’est parce que je vais encore une fois bousculer le monde que j’ai peur de ce qu’il va m’infliger de tenter encore une fois provoquer sa déflagration) de la chambre à air gonflée dont la prise de conscience de ce fait (la solitude, le vide d’autrui comme source de la maladie de l’affectivité humaine) serait l’aiguille…

Ainsi, en prenant le problème à l’envers, la « répression sexuelle », cet interdit de vivre de nous avec autrui dans son abandon involontaire dans le rapprochement sexué, est le moyen de déshumaniser la personne en l’isolant d’autrui, de la mettre dans l’esseulement d’autrui. Et les formes de « sexualité » qui émergent de cette solitude et qui en résultent n’est qu’un résultat de cet esseulement. Je veux dire que la pérennité, le cycle de pérennisation sans fin de cette société implique cet isolement comme son indispensable — cela s’opère par les images vides de la marchandise, le travail salarié, le capital réel et fictif, l’espoir de gain solitaire : c’est en cela que se trouve le caractère révolutionnaire de cette théorie.

Chez l’humain, l’anti-solitude comme organisation naturelle de la nature à travers ses phénomènes de rencontre, a atteint un seuil extraordinairement supérieur par la richesse de son contenu : nous. Mais pour autant, cet extraordinaire de richesse se manifeste dans son antithèse, car c’est LÀ le phénomène humain : communiquer, se marier à autrui toujours, même jamais.

La pompe grinçante

Je trouve toujours amusant que ce soit des gens qui ne veulent rien connaître de ce qu’est réellement l’usage de l’alcool ou d’autres drogues, qui stipulent pour autrui ce qu’il faut en faire ou pas. Ce seul manque marque leur manque d’empathie envers ceux qu’ils disent vouloir protéger contre eux-mêmes. Ils n’ont jamais bu beaucoup et longtemps ou n’ont jamais usé de drogues en excès ne serait-ce qu’une seule fois et portant ils disent et imposent leur mot sur ces affaires. Ils ne veulent pas reconnaître pourquoi on boit beaucoup et longtemps ou use en excès de drogues. Selon eux, si de tels comportements existent, c’est pour « oublier » en omettant de mentionner ce qu’il y aurait de profond à oublier : pour eux, la peine amoureuse est de l’enfantillage et les peines de l’enfance qu’un défaut d’amour, la solitude un comportement soulignant un manque de volonté sociale ou une mauvaise volonté à s’intégrer socialement dans une société qui ne présente plus aucun intérêt — si un jour elle en a présenté en dehors de la simple curiosité mue par la nature du vivant — et le désintérêt social une lubie propre à se voir traitée par des psychotropes… légaux. S’ils ne veulent pas parler de ces motivations qui prédisposent à l’usage des alcools ou de drogues illicites, c’est précisément pour ne pas parler de ce désintérêt, d’amour, et de ce manque, ou des préoccupation qui vous circulent dans la tête sans que vous y puissiez rien faire, car, pour tous, en parler revient à remettre en cause ce qu’ils affirment être votre bien, selon leur bienveillance mesquine.

De longues études ont été faites sur la destruction de l’entendement — haha ! l’intelligence ! — du fait de celle des neurones, par exemple. Mais il faut dire que le nombre déjà important de ces neurones dont nous disposons ne suffant pas à mieux comprendre ce que l’on vit, je ne vois pas en quoi un nombre moindre ne permettrait pas de mieux savoir ce que, soi, on est en train de vivre et en être moins conscient. La jouissance se paie pour ces gens-là par la disgrâce de se voir diminué physiquement, alors que, précisément, on en a rien à faire ! (cela les trouble, mais ils ne saisissent pas sans trouble pourquoi) et que la peine que l’on souhaite résoudre par l’usage de drogues ou d’alcools est de bien plus loin plus importante que de ne pas comprendre ce monde autrement que ce qu’on en comprend sur le moment : qu’il ne résout rien à cette peine et pour cela, ne vaut pas grand-chose. Ce « pas grand-chose » est déjà une justification amplement suffisante à ce que l’on fait de soi de cette manière. Le seul fait que le monde soit si bête et produise avec tant de hardiesse imposante de telles personnes raisonnantes, montre, d’une que ces personnes, hors de la forme dans laquelle ils s’y complaisent, n’ont rien compris au monde dans lequel elles vivent — et qui les contente pourtant si peu qu’ils démarchent pour en imposer l’autorité — , de deux, qu’il y a de fortes raisons à s’en désintéresser au mieux dès le moment où plusieurs tentatives que vous avez faites pour le rendre plus intéressant ont échoué, de trois, que le constat d’échec d’en arriver à des conclusions si désespérantes trouve une satisfaction suffisante pour qu’on tente de passer à autre chose.

Malgré, ici, d’être vivant et de devoir rester dans les clous de cette société et, là, parce qu’on utilise des moyens pour s’en défaire alors qu’ils ne sont pas mieux appropriés à ce but, car ce qui vous fait souffrir ne bouge pas d’un poil, malgré que ces moyens, dis-je, sont les plus appropriés dans chacune de ces deux optiques, je n’affirme pas qu’ils sont les meilleurs arguments pour les employer. Mais si nos scientifiques refusent de constater les raisons dont la profondeur transparaît par simple superficialité à la moindre observation exempte de leur morale — qui est, au final, celle de la marchandise et de sa protection, contre son non-achat, l’emploi autrement de son énergie vital sinon qu’orienté vers elle —, nos usagers, eux, ne veulent plus de cette profondeur qui les fait tant souffrir. J’ai parlé à ma bouteille comme un amoureux à son amoureuse ; j’ai parcouru des contrées inconnues de correspondance affective bien plus intense que ne pouvait m’en donner le monde du rêve et ce monde vécu comme un cauchemar. De plus, ni les uns ni les autres ne savent comment sortir de leur excès débilitant : les premiers, car ils perdraient leur place de premiers de la classe et leur droit étrange de prescrire aux autres ce qu’ils s’obligent à vivent comme platitude, et les autres, car ce piège enfermant d’une exigence assez semblable à la simple faim ou soif, physique, provient du manque d’une substance qui a su se rendre physiquement indispensable.

Le refus obstiné de regarder en face la solitude comme la maladie qui ronge l’affectivité humaine est la faille de la compréhension de ces médecins et autres experts qui leur fait pondre de tels édits à l’encontre de leur semblables : la différence qui réside entre la solitude des uns et celles des autres est que les uns ont trouvé à la dissimuler sous une couche de socialité et de reconnaissance mutuelle aussi vide que celle des autres qui n’ont pu ou su ou ont refusé selon ce protocole de vie, une semblable platitude, car leur âme est plus chargée d’affection que les uns ; ceci est simplement déductible de ce que les uns ne comprennent rien à ce que vivent les autres et que de le faire correspondrait s’engager à ce que de telles conditions d’existence infligées à des gens doté d’une sensibilité qu’ils auraient alors, ne puissent plus se reproduire.

Les alcools et drogues ne servent pas à oublier le vide vécu par des âmes esseulées, mais à le combler. Il faut absolument redéfinir ce qu’est la solitude non plus du point de vue qui la considère comme le moteur de la marchandise, mais du point du vue où il sera possible de totalement l’éradiquer des vécus. Il ne s’agit précisément pas là d’inculquer un programme, quelqu’il soit, de suppression de la solitude — la marchandise avec sa pub, ses politiques, son administration, sa police et ses lois ainsi que les drogues et autres alcools, y pourvoient largement —, mais de comprendre comment nous ne défaire, que se passe-t-il alors qu’on est en manque de contact qu’on reconnaît comme humain, quel est ce contact humain, sa nature, et quelles sont ses modalités.

De la solitude : approche

Prenant à rebrousse poil le processus de la guérison de la maladie affective, je m’aperçois qu’elle s’accomplit toujours pendant ou après qu’un contact dit « humain » a eu lieu. C’est le contact humain qui guérit, finalement ; la relation, comme on dit en matière de psychanalyse, qui ponctue la fin d’une solitude. La maladie affective sera donc issue du défaut de ce contact, d’un défaut de contact humain à un moment ou un autre et qui n’a pas fait défaut une fois, mais un nombre supérieur de fois à une, à moins (encore que je n’en sois pas si sûr, car je suppose que la maladie est une réactivation d’une blessure et non pas la blessure elle-même) que ce défaut de contact, cette solitude, soit d’une telle intensité qu’elle marque instantanément la personne de son sceau brûlant. Cela nous amène à quelques conséquences. La charge de rage destructrice qui bloque à la fois le processus de guérison et la fin du défaut de contact, la fin de la solitude par l’allant à l’autre, puise son énergie à l’intérieur-même de cette solitude : on enrage de ne pas pouvoir la supprimer autant que d’être impuissant face à elle parce qu’on voudrait, qu’on désire ce contact qui vous est éveillé sans fin du fait que vous êtes humain et vivez entouré d’humains ; et que votre destination vitale est l’absence de l’absence de ce contact, sa présence, donc. La nature du contact humain n’est pas seulement formée que de paroles ou de gestes, elle est ardente de convivialité, de ce contact qui vous fait vous sentir intégré à un tout… qui est humain. Sa nature n’est pas seulement de comblement matériel, qu’il soit de distraction, de comblement du temps ou de l’estomac ; je veux dire que cette nature n’est pas seulement d’amour disons « caritatif », mais surtout de contact physique, biologique, qu’il faut se sentir aimé et que l’on puisse aimer à son tour, au mieux, réciproquement. La bienveillance est une matérialisation proche et minimale de ce contact. Il ne s’agit pas seulement d’une « situation de quelqu’un qui se trouve sans compagnie, séparé, momentanément ou durablement, de ses semblables », mais d’une personne qui est esseulée, c’est-à-dire qui se sent perdue dans le monde qui l’entoure et en éprouve une angoisse. C’est la situation du poulain perturbateur que la pouliche dominante a mis à l’écart du troupeau, à la merci du prédateur ; mais alors que la solution de l’isolement de ce poulain consiste à faire amende honorable, l’humain ignore la raison de cet isolement — à moins d’une clarification claire et bienveillante de la raison de cet isolement (ce qui n’est à 99% jamais le cas) : il est alors à la merci de toutes les folies que sa cervelle est capable de produire comme nocivité à son propre égard. Cette ignorance est le fruit gâté de la méchanceté d’autrui, elle-même issue d’une grave solitude antérieure. On n’a jamais vu, entendu, perçu, constaté qu’une personne, quelque soit son âge, s’auto-congratule instantanément d’être isolée du troupeau, jamais ; et refuser de constater ce fait n’éclaire que cette petite parcelle de soi qui a dû la subir. Je n’arriverai pas à démontrer que cette solitude n’a pas besoin de mots pour se vivre, qu’elle peut se vivre même dans le giron d’une mère elle-même seule et découragée, sans espoir de rencontre, de fin de son état d’isolement affectif, humain. Je ne réussirai pas davantage à affirmer que si la solitude « ça n’existe pas », c’est du fait qu’elle n’a pas été convenablement identifié comme la maladie proprement humaine. L’humain est doté par excellence de tous les moyens afin qu’elle n’existe pas, effectivement, alors qu’elle est le lot pesant — et particulièrement en ces temps spectaculaires-marchants — sur le cœur d’une majorité immense du troupeau humain. L’humain est l’animal à un point doté des moyens annihilant cette maladie qu’il est le seul capable de la vraiment produire à des taux de répartition proche du perfectible, l’idiot, simplement parce qu’il veut se sortir du troupeau sans reconnaître que ce désir d’individualisation reflète la froideur du « calcul égoïste », de la solitude déjà ancrée dans sa propre biologie. La liste du travail donc qu’il reste à faire, peut se décliner en quelques points :

  • – les modifications biologiques innovées par la solitude ;
  • – les modifications psychologiques innovées par la solitude ;
  • – les modifications affectives innovées par la solitude ;
  • – les modifications sociales innovées par la solitude ;

par exemple. Il apparaît, hélas, que pour décrire ces modifications, il faut avoir vécu et constatée, la solitude, sinon au sens personnel, au moins au sens générique ; et que les souffrances qu’elle a imprimées dans l’âme soient apaisées pour se distinguer comme les rochers découvrant à marée basse quand les algues qui y sont accrochées et dansent au gré des vagues, vous incitent au rêve à marée haute.