Le cache-sexe de la valeur

Nous savons tous, sans peut-être vraiment l’admettre tant cette emprise sur les consciences a quelque chose de vicieux, que la publicité, l’image qui habille une marchandise, prend essentiellement pour point d’appui la sexualité et, bien sûr, pas sous son aspect le plus sain. En matière de pub, lorsqu’on veut attirer l’attention d’un public, la solution majeure qui est adoptée, devant la violence, est la sexualité camouflée par la marchandise. La sexualité camouflée est du même ordre que la pub qui camoufle l’ensemble des rapports sociaux que contient une marchandise, tant dans les rapports de production que de distribution, de création de la valeur dans la production et la création de valeur dans la distribution, cette dernière étant précisément d’en donner une à des balivernes.

Le détail le plus piquant qu’on reconnaît moins, est que cette sexualité que la pub fait jaillir en ne posant la sexuation (le fait d’être doté d’un des deux sexes, et des spécificités qui correspond à chacun d’eux) que sous la seule forme d’image accolée à la marchandise, est précisément celle qui ne doit pas apparaître — et que la pub ne veut pas voir apparaître dans la réalité — dans la sexualité pour être satisfaisante en ceci qu’elle joue sur la peur du plaisir, le possible d’une satisfaction entrevue dans le lointain d’une lorgnette utilisée à l’envers, par le gros bout, ayant pour appui, justification et source d’excitation qui se manifestent à tout instant, la cuirasse caractérielle.

C’est une éducation.

Si la valeur n’est pas ou quasiment jamais remise en question dans la relation entre les personnes, c’est parce qu’elle satisfait quelque chose. Ce quelque chose doit être très précieux, tant qu’on lui accorde une valeur, laquelle on est prêt à monnayer, malgré et envers le fait que l’on soit tributaire d’une autre valeur, celle qu’on va chercher au salariat, pour pouvoir l’acquérir.

Et ceux qui se posent la question de savoir en quoi la valeur est quelque part satisfaisante, ne sont pas compris, ou sont rejetés par ceux qui croient en cette vertu — la satisfaction qu’elle apporte sans que cette satisfaction soit réellement identifiée — : la valeur.

Karl Marx a décortiqué le processus qui donne de la valeur aux objets d’un point de vue purement mécanique, et a sans doute hésité à intituler le chapitre 2 du Capital du « Fétichisme de la marchandise », « Le fétichisme de la valeur », car cette démonstration mécanique manque de l’âme de la personne qui y participe. Isaac Roubine montre bien, dans son livre « Essais sur la théorie de la valeur de Marx », d’où émane, dans la relation sociale qui crée la marchandise, la valeur, mais en restant encore une fois du point de vue de la mécanique de cette création : le temps transformé en cette chose qui apporte, ultérieurement, une satisfaction en s’en défaisant contre des objets. Il n’est rien dit en quoi, malgré l’ensemble de l’outillage disponible à ceux qui subissent la valeur à la fois comme théorie, comme principe et comme établissement, pourquoi les gens continuent d’aimer, par le fait, la valeur ; il n’est dit, nulle part, pourquoi les gens continuent de la créer.

J’en arrive à la conclusion que les gens se portent au travail pour transformer leur temps en valeur afin d’acquérir de la monnaie qui va pouvoir transborder leur affectivité sur des objets, des marchandises, des objets de distribution, de sorte que les relations réelles qu’ils entretiennent ensemble, comme vie sociale, ne se passe plus que par l’intermédiaire de ces objets, et cela seulement. En d’autres mots, la valeur ne part pas, comme du temps de Marx ou de Roubine, de la création de l’objet, mais aujourd’hui de son acquisition ; et c’est la raison pour laquelle le capital n’est pas mort et ne fait que mourir sans jamais mourir : les gens l’entretiennent de vive action pour profiter de la vertu de la valeur qui réside dans la satisfaction qu’ils éprouvent de l‘acquérir en vue d’acquérir à leur tour des objets. La pub le sait bien ; encore qu’une pharmacopée adéquate aide à l’affaire et que la peur instillée dans le sang d’une catastrophe provoquant une terreur aussi minime qu’illusoire, soit comprise avec l’à-propos indispensable par des gens qui ont déjà perdu leur vie.

Mais comment les gens créent-ils de la valeur ? En créant des objets dans lesquels ils injectent le temps vivant de leur existence et s’en désolidarisent (encore qu’ils vont acheter celui que leurs copains ont « fait » pour eux) en échange d’un salaire. Qu’importe que des poisons, tels que la dioxine ou autres chimisteries, ou encore les divers et variés produits issus de l’industrie nucléaire de l’École des Mines et ceux issus du génie génétique, volontairement dispersé ou non, nous rendent méconnaissables tant ils provoquent de déformations physiques à notre être et ceux d’autres animaux et plantes, qu’importe s’il s’agit d’obtenir un salaire en créant des objets qui sont le support de cette valeur et de ces déformations. Cela rend idiot, on le sait, mais on persiste, puisqu’il reste au bout du bout, ce fameux salaire qui permet d’acquérir les objets sujets de tant de désir.

Où que nous allions, que nous nous trouvons, nous ne rencontrons plus que des gens qui ont une mission — salariée ! — à accomplir, avec le sérieux qui sied à l’affaire : ce ne sont plus des gens, ce sont des objets. Les gens ne se sourient plus, ne se parlent plus ; ici, nous n’avons que des tronches fermées, que l’on dérange dans les raisons (il n’y en a qu’une : le salaire) pour lesquelles ils sont ici, dans tel endroit, présents, raisons faites de buts, d’accomplissements, d’impératifs : nous retrouvons exactement à quoi sont destinés les objets dotés de valeur, car en tant qu’objets, les objet ne se parlent pas entre eux, et n’ont d’autres relations que l’échange qu’ils représentent de valeur, ici la marchandise, là l’argent, la marchandise des marchandises à laquelle on octroie la valeur de l’existant.

Nos enfants apprennent à respecter la marchandise et à l’imiter : être des objets échangeables qui se vendent, s’auto-vendent !, contre un salaire, avec un belle étiquette, un laïus de pub et des brevets de bonne conduite acquis au cours de plusieurs années d’écrase-fesses, nommées de la préparatoire à la terminale, pour continuer à l’Université qui dispense des trucs qui n’ont rien d’universel, sinon que la production, la gestion de la production (les « relations humaines »), la logistique et la distribution (la pub !) des marchandises. Et on parle de « lois de la République », non pas comme des lois du bon-vivre ensemble, mais bien de celles relatives à la protection de la marchandise et de sa valeur, avec les agents ad hoc pour en inculquer, matraque et flash-ball à l’appui, les effets aux mécontents.

Comprendre le système qui régie cet ensemble social, cette société régentée par la structure musculaire rigidifiée devant le plaisir sans objet sinon que son partage, présente des difficultés pour les personnes qui s’y sentent intégrées ; il suffit pourtant de faire un pas de côté (comme de refuser sciemment d’aller au travail) pour s’apercevoir de ses vacillations, de ses fragilités, de son « rien », finalement, autour desquels elle tourne sa roue de fortune. Je vais tenter d’en jeter deux mots.

L’angoisse est une émotion, au même titre que le plaisir, la colère, la nostalgie, la tristesse, mais c’est une émotion qu’il est extrêmement aisé de provoquer puisqu’elle est la source de ce qui maintient en vie, qui se protège ainsi soi-même. Le plaisir, au contraire, est indispensable, comme allant au monde, ce qui fait qu’on est curieux de ce qui se passe autour de soi et comme satisfaction. Mais alors que le plaisir, dis-je, va vers le monde, l’angoisse s’en retire, l’angoisse est une émotion centripète : elle contracte la musculature soit pour amoindrir le coup à venir, soit pour se protéger du coup à venir. Lorsqu’on on apprend à l’enfant que le plaisir reçoit des coups comme récompense (c’est l’éducation actuelle qui permet à la marchandise de se transformer en plaisir, en soulagement), cet enfant comprend le plaisir comme une source d’angoisse.

Mais, concomitamment, l’énergie de ce plaisir, de cet allant au monde, s’il se change en énergie propre à l’angoisse pour s’en protéger et se protéger du plaisir comme angoisse, a besoin (et non « désir ») de se vivre ; il se vit alors comme « angoisse-plaisir ». Proposez une marchandise comme désir après avoir transformé (la pub !) un besoin et vous retrouvez la même satisfaction dans sa forme à l’intérieur du cadre de l’angoisse-plaisir : en dehors de soi et non plus en soi et pour soi. Si cette angoisse est « existentielle » (elle l’est toujours en image dans le cadre de l’angoisse-plaisir), elle devient insupportable et l’on fera tout, je dis bien « tout », pour s’en défaire, et à tout prix ; placé dans une situation d’angoisse quasi-permanente, on est capable d’un grand nombre de concession où on sait que l’on est perdant, fatalement. Il suffit donc d’induire l’individu à se détacher, d’abord, de son entourage affectif de sorte qu’il perde tout repère de comparaison par la discussion collective des problèmes, de lui induire, donc, une angoisse, le plus tôt possible, pour proposer ensuite une solution « sociale » à cette angoisse de sore qu’il trouve un autre point de repère dans l’objet. Du fait que cet objet détienne un caractère « social », il acquière une valeur, sinon par le temps qui a été consacré à sa création, au moins dans le désir qu’on en a, désir qui demande la satisfaction de la possession et n’a pour prix que son âme.

La discrimination de la pertinence des objets désirés n’a aucune importance vis-à-vis du nombre que nous composons, notre multitude, à laquelle une multitude d’objets correspond, bien entendu, du moment où ils sont désirés ; cette discrimination s’opérant avec sa sagacité particulière, aussi bien dans la création de ces objets (et des conséquences de cette création sur l’ensemble de la vie : environnement sociale, affectif et naturel) qu’à partir des besoins changés en désirs qui sont des variantes de l’angoisse-plaisir. Et ces désirs sont relatifs à ce qu’on connait de satisfaction possible dans notre allant au monde et à ce qu’il propose, socialement, selon les propres angoisses qu’il crée. On se trouve donc confronté au problème du « qu’est-ce qu’on fait, pourquoi, pour qui et comment » sans pouvoir, dans le cadre de l’angoisse-plaisir, trouver d’autres solutions que de perdurer ce monde, l’objet de cet article initiateur de ces cinq messages : le CAPITAL ! la valeur, le travail, la marchandise, l’argent.

L’activité humaine non changée en travail, n’a rien à voir avec le travail, chacun de nous le sait. De loin, on en perçoit la bienveillance, l’opportunité des décisions et un certain principe de précaution. On sait que les intérêts particuliers, lorsqu’ils regardent la société, passent après les intérêts collectifs. On ne voit pas de solution à ce problème de transformation — que d’aucuns trouvent inique, étrangement orienté et soustractif, spoliateur — individuellement, sinon qu’à mettre en péril sa vie dans la solitude, la détresse et l’abandon de tout et de tous. Cette solution sera donc collective. J’espère en avoir débroussaillé quelque peu le chemin, éclairé les aspérités qui jonchent son sol et montré du doigt la richesse de son Graal.

Mais cette « cuirasse caractérielle » est ce qui maintient cette société en marche… et nul ne peut s’en débarrasser, puisqu’elle est « l’adaptation optimale à un monde débile » incrustée dans le système neuro-végétatif et musculaire ; on n’y verrait pas d’issue. Si il y a une issue : car il existe deux aliénations, qui sont présentes en tous car elles englobent tout, dont on peut revendiquer l’exécution ou bien la disparition, que tout un chacun peut prendre sur soi, car la solution de ces deux aliénations sera toujours positive : je veux parler du travail à travers la pollution que génère ce labeur borné dont on commence à prendre conscience d’une part et d’autre part de la sauvegarde de la satisfaction de vivre enfantine de l’enfance, qui une fois arrivée à l’âge adulte saura alors trouver d’autres solutions plus efficaces et radicales à ces deux problèmes fondamentaux.

Il faut discuter beaucoup pour savoir comment résister aux ordres qui vont à l’encontre de nos vœux.

 

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