La cuirasse de la valeur

Le fait que les objets ne sont plus produit que par des machines, c’est-à-dire que le temps vivant n’y injecte plus sa substance, diminue proportionnellement la valeur qui en est extrudable. Et d’autant moins cette valeur disséminée dans une multitude d’identiques se retrouve en un point central, d’autant moins quoi qui se fasse est rentable et d’autant moins aussi, se crée de valeur dans le pot commun de son océan. La contradiction réside en ceci : puisque c’est le temps vivant qui crée la valeur et que la machine n’est pas du temps vivant, il faut malgré tout maintenir au travail ce temps vivant, les gens qui créent ces objets, tout en minimisant au maximum leur coût, de sorte que la valeur, la sur-value, reste tant soit peu la même.

Mais cela n’est pas si possible que cela, du fait que les gens ne sont pas tout à fait d’accord, malgré le matraquage de la morale (l’acceptation de ces conditions de vie et l’appétence artificielle pour des produits artificiels du point de vue de la socialité réelle entre les gens) et des gens d’armes. De plus, le revers de cette contradiction est qu’il faut que les gens achètent, c’est-à-dire qu’ils détiennent de l’argent, acquit par le salaire, la transcription relative du temps vivant qu’ils consacrent à la création d’objets, au travail, qui est la socialité réelle qu’ils vivent, du matin au soir, baignant dans cette morale dont je parlais à l’instant.

Et malgré une productivité cent fois supérieure à une vingtaine d’années, on va les obliger à accepter l’augmentation de la durée de la vente de leur temps vivant, en repoussant le moment d’accès à leur retraite pour laquelle, rappelons-le, ils cotisent toutes leur vie de salariat, ou autre. C’est que cette substance vivante essentielle pour la valeur, pour donner de la valeur aux objets, doit stagner dans un réservoir de disponibilité, d’une part ; et d’autre part, on doit grignoter sur la prévention et les salaires différés (la retraite et la « protection sociale »), puisqu’il ne reste plus que cela comme substance réelle de temps ponctionnable dans la constitution de la valeur.

Voilà pour le côté « valeur de production ». Maintenant, voyons du côté de la « valeur de distribution ».

Du fait de la compétition effrénée entre eux, il y a une quantité incroyable d’objets sur le marché et récupérer de la valeur de leur achat, oups, de leur vente, demande de l’astuce, nous le savons bien, et il y a de très grandes écoles qui consacrent leur enseignement à créer l’illusion et les hallucinations sociales adéquates, avec des cours délivrant une panoplie de justifications économiques génialement opportunes, et des présentations impressionnantes de sérieux, d’aplomb et de pertinence. C’est que du fait que ces objets ne sont plus crées par le temps vivant, le temps humain, que lors de leur seule conception et seulement plus que par des machines, il n’y a été injecté que très peu de ce temps, du travail, comme âme de valeur. Vous comprenez certainement, que plus le nombre d’objets est important, moins il y aura de valeur dans chacun d’eux, d’autant plus que le « travail » vivant qui a été nécessaire pour les créer est moindre. Dès lors, il faut injecter dans le « produit » sans âme, une âme qui sera cette « désirabilité » dont je parlais il y a peu. En dernière instance, il n’y a plus que la désirabilité d’un produit qui est créatrice de valeur « ajoutée ».

Comme cette valeur est l’âme de cette société, la capitaliste — le capitalisme —, âme qui se gonfle sans fin de sa propre matière pour se mesurer à elle-même afin de mesurer sa réalité, la réalité du monde se vide : les prix montent car ils n’ont plus de valeur. Mais pour autant, elle perdure. Si elle perdure, c’est qu’elle doit détenir des vertus qui satisfont ceux qu’elle maltraite avec tant d’indifférence. Il s’agit précisément de cette « désirabilité » qui permet d’en supporter les inconvénients comme « naturels », sinon même, indispensables.

J’ai osé faire le rapprochement entre la cuirasse caractérielle de Wilhelm Reich et cette désirabilité qui s’oriente vers la vacuité des objets pour en réaliser la valeur, pour ne faire des « produits » de leur conditions de vie. La cuirasse caractérielle « correspond à la globalité des attitudes caractérielles qu’un individu développe comme défense contre les excitations émotionnelles. Elle est la résultante neuro-musculaire comme adaptation de la personne à la rigidité de son environnement affectif, un compromis totalement intégré tant du point de vue de la musculature que du système nerveux entre les pulsions d’allant vers le monde, et ce que celui-ci lui tolère de plaisir et sous quelle forme. ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s