Le pris de l’âme

L’interrogation tournant autour de la capacité socialisée à en devenir une institution, du transport psychique d’une impuissance sur le pouvoir d’un fétiche, se perçoit d’abord comme un enfantillage devenu à l’âge adulte une infantilisation générale de l’existence. Dès le plus jeune âge, dès ce moment où on s’interroge sur son propre pouvoir sur le monde, c’est-à-dire « la capacité qu’on s’octroie à imposer sa volonté » soit sur celle des autres soit sur des objets, au moment même où on constate son impuissance, on attribue à l’objet de cette impuissance le pouvoir que l’on a pas. Je le répète : dès lors que l’humain — et c’est sa caractéristique liée au fait qu’il réfléchit en soi le monde — se sent impuissant face à un événement, il cherche et trouve un objet ou un être vivant pour lui attribuer l’inverse de son impuissance, c’est-à-dire le pouvoir de le rendre impuissant. C’est ainsi qu’il se rattrape de son infortune : l’illusion.

Ce phénomène a déjà été mis à découvert par Freud dans sa description de la psyché, ne serait-ce qu’à travers son complexe d’Œdipe ; je l’ai lu dernièrement chez Wilhelm Reich sous une autre forme, et dans un autre document de David Greaber à propos du « Fétichisme comme inventivité sociale »… mais on ne le dit pas comme moi.

La valeur attribuée à un objet ou un acte, réside dans la capacité interne de la personne de constater son impuissance (antagoniste du pouvoir) et alors qu’elle va chercher hors d’elle ce pouvoir qui lui fait défaut et qui s’exercerait à son encontre, ou à l’inverse, serait salvateur. C’est une manière tout à fait normale de comprendre la vie lorsqu’on est enfant, mais devient véritablement source de misère lorsque l’on est adulte. La personne va chercher à acquérir un contre-pouvoir, par l’attribution d’une valeur à partir de laquelle elle trouvera à s’affirmer comme existant dynamique, sur un objet ou un acte, pour se contre-infirmer qu’elle a perdu son pouvoir sur sa vie.

Prenons l’exemple du militaire ou du policier. Ce sont là des gens à qui a été octroyé un pouvoir sur Autrui, un pouvoir social, mais ce pouvoir social ne leur appartient pas, pas du tout, à moins qu’on ne les autorise à l’exercer — encore que bien de ces gradés s’en croient sans fin des détenteurs et s’autorisent, eux, à l’exercer hors du cadre de la fonction que leur a échangé la société. Ce sont des impuissants qui trouvent un pouvoir sur les autres à travers une institution leur accordant l’autorisation de pratiquer un pouvoir sur les gens absolument nocif, mais qu’ils vont pratiquer avec joie, honneur, valeur, discipline et patriotisme. Le fétiche est précisément dans cette autorisation validée et valorisée par l’organisation sociale afférente dans laquelle on se sent intégré du moment où on fait ce qu’elle vous demande qui correspond à ce que vous voulez faire (sinon, rien ne vous y oblige !) à travers cette autorisation ; c’est-à-dire par la socialisation légiférée d’un fétiche.

Le fétiche de la valeur commence comme pouvoir de richesse et passe par une possession matérielle : l’argent. Tout est fait pour satisfaire ce fétiche et le moyen en est l’argent. Un moyen est un système de fonctionnement comme, par exemple, un point d’appui et un bras de levier : c’est un ensemble coordonné d’outils.

Le fétiche de la valeur se situe bien dans la recherche de gain (l’espoir de gain de l’actionnaire et du cambiste ou du salarié) du fait qu’une quantité de richesse attribue socialement un pouvoir sur Autrui qui, lui-même obéit au fétiche de la valeur : l’un comme l’autre s’attend à recevoir ce pouvoir salvateur sur sa vie à travers un objet ou un acte. Le questionnement se situe sur, j’y reviens, cette attribution à laquelle on se soumet comme d’une capacité supérieure à celle que l’on détient soi, à travers un objet ou un acte pour en obtenir, soit une protection soit une capacité à agir sur le monde, capacité dont on se sent dépourvu. Le fétiche réside là. Le fétiche de la valeur est un moyen, à une époque et dans des dispositions sociales ad hoc correspondant à cette manière de vivre le monde, la vie, sa vie.

Bon, soyons clair sur des ambiguïtés : l’entre-aide existe et elle n’a pas de valeur. Et de quoi donc est-il salvateur, ce pouvoir ? La publicité est la mécanique qui transforme l’objet en pouvoir salvateur : on conçoit qu’on y consacre le troisième budget mondial, après les armes et les « drogues ».

Dès que l’enfant en bas-âge se sent impuissant devant un malheur qui l’assaille, ne pouvant pas opposer dynamiquement une contre-force à ce malheur, il dira que le malheur a un pouvoir sur lui et l’énergie qu’il a épuisée à se défendre va se transporter dans cet objet ou cet acte qui le rend ainsi : il va se mettre à l’aimer et à le haïr à la fois, pour les raisons antagonistes que je viens de décrire. Nous avons là le phénomène du fétiche. Plus tard, ayant dans les os cette impuissance et son répondant, le fétiche, éduqué d’autre part à des relations sociales qui ne trouvent comme relations sociales que des dispositifs fétichistes (centrales nucléaires, salariat, guerre, nourriture avariée, État, etc.) qui conditionnent absolument tout dans la vie sociale dans laquelle il est intégré comme le poisson dans l’eau, il cherchera comme solution à son impuissance une forme de fétiche (et non pas de « fétichisme », car il ne s’agit pas d’une doctrine, mais d’une disposition caractérielle figée face à la vie) dans laquelle il va trouver pourquoi il est dépassé (le fétiche) et comme s’y faire (le fétiche). La VALEUR qu’il attribue à ce fétiche est la somme psychique, affective et sociale, d’un point de vue quantitatif et cette quantité détermine la qualité de son existence.

Un humain ne se tient jamais plus droit que lorsqu’il a une mission à accomplir. On affirme que cet investissement est d’autant plus important qu’il est socialement mal valorisé. Il reçoit cette contre-partie dans un salaire qui lui donnera un pouvoir sur l’exécution du cours de son existence suivant, il le sait, soupirs, des restrictions liées à la quantité de cette reconnaissance sociale (ce qui est parfaitement ridicule, car il reçoit d’autant moins de cette reconnaissance — la monnaie des singes — qu’il est soumis à ce fétiche). Mettons un vigile et son chien : il est fier car il trouve dans cette occupation le pouvoir qu’il n’a absolument pas ailleurs sur LES gens. Qu’est-ce qui lui rend indispensable de pratiquer cette occupation qui est relative à une drôle d’idée : avoir du pouvoir sur les gens ? C’est sa propre impuissance sur sa vie : il attribue à cette occupation (son « métier ») un pouvoir supérieur à celui qu’il a dans la vie courante sur sa propre existence et se satisfait donc d’en avoir sur les autres, dans une mission sociale (son « métier ») qui se voit récompensée en retour par un salaire qui représentera le pouvoir qu’il peut avoir, et qu’on lui attribue quelle qu’en soit la quantité qui fera, à son tour, la qualité de ce « pouvoir » sur sa vie qu’il montrera alors aux autres. Il en est ainsi de toute l’organisation sociale qui ne consiste plus qu’à revendiquer une quantité relative du fétiche « valeur » pour s’attribuer un pouvoir sur autrui, ne serait-ce que par son « pouvoir d’achat » ou d’accumulation des richesses, en sus de ce pouvoir socialisé par une mission sur autrui qui n’est plus le même, bien entendu.

Il s’agit, en fait d’une disposition d’esprit, nous le savons bien. La valeur subjugue, comme tout fétiche qui se respecte. Et cette obnubilation des vouloirs correspond bien à un lâcher-prise, non pas de celui qui vous fait recevoir la vie comme elle vient (je dis que l’humain, tel que nous le connaissons, est né dès lors qu’il a changé les aléas de la vie en avanies), mais de sa volonté de pouvoir quelque-chose de bien-veillant pour soi et/ou autrui. Cette disposition d’esprit relative au fétiche nous y mène loin.

La question, à nouveau, est de savoir pourquoi l’humain ne résout pas le problème que lui pose sa propre existence, car dans le cas contraire, nous serions bien loin de cette valeur qui pourrit tout sur cette planète. J’en suis donc venu à me dire que c’est normal, que l’humain est doué du fait du report psychique ou affectif de son énergie alors qu’il se trouve impuissant devant un objet, un acte, une intention, de sorte qu’il reporte sur cet objet-acte-intention l’impuissance dans laquelle il se trouve de pouvoir résoudre son problème. Mais, pour autant, qu’il est tout à fait capable de sortir de cette infantilisation de la vie, si je peux me permettre cet espoir qui n’est pas, lui non plus, très éloigné du fétichisme, bien souvent. L’humain est un grand dadais : quand on lui presse le nez, il en sort le fétiche comme le lait du pis d’une vache.

Il suffit de lui présenter une carotte, alors qu’on l’a affamé (mais pourquoi donc choisit-il cette solution pour résoudre son problème de faim ?) pour qu’il obéisse à ce que le phénomène du fétiche lui demande de faire pour se « sortir » de son problème. La disposition d’esprit du fétiche, de cet objet ou de cet acte qui vous commande de faire ainsi pour vous sortir indirectement de votre malheur (car il ne s’agit toujours que de malheur !) est un phénomène universel, à peu de chose près : c’est lié à l’être humain de l’enfance, la manière de voir et de concevoir le monde d’un enfant toujours connexe à la protection de ses tuteurs qui lui ont fait défaut au surplus.

Pour autant, il est indispensable de ne jamais désintégrer l’humain de la société dans laquelle il vit et sans laquelle il ne pourrait vivre et qu’il compose par son nombre. L’argent, le fétiche de la valeur en tant que protection contre un pire — et la gestion du moins pire qui lui est afférente — cimente une société comme l’amidon un col de chemise. L’argent est une protection contre le manque, après lequel on court comme un agité, car le manque est plus intolérable que ce qui vous fait défaut et que vous pourrez remplacer par une bidouille ; puisque c’est un manque qui manque sans fin, qui fait sans fin défaut : c’est une caractéristique de son aspect fétiche. Et, je le disais à l’instant, le caractère social de cette valeur comme ciment social, favorisant ici, paupérisant là, substance sans substance puisque pur produit d’une affectivité malade, le tonneau des Danaïdes de l’amour n’atteignant jamais satisfaction, puits percé de l’égale réciprocité mesurée à l’aune de la rapacité, est l’idée que le contrat social régissant en silence la relation entre les êtres, subsume ce que je fais, ce que j’affirme et ce à quoi je me consacre et certifie, sous peine de malheur, ma relation à Autrui. Marx parlais de « vente de sa force de travail », mais s’il s’agit précisément de cela, il faut y ajouter le prix de son âme et ce prix se cache dans le fétiche de la valeur. C’est ce fétiche qui est, précisément, la condition du contrat de vente — qui transforme le temps qui passe en marchandise et vide la vie de sa substantifique moelle — où je me plie à ce que m’ordonne l’acheteur de ce temps qui passe selon ce qu’il décide d’en faire, lui, et où, en réciprocité, je reçois le fétiche, concrétion du dire de mon existence, pour l’échanger contre ce qu’il m’est nécessaire afin de poursuivre la stricte réalisation de ce contrat. Quoi que je fasse, où que j’aille, le fétiche se rencontre pour satisfaire à cette condition et me distraire de sa réalité des couleurs sombres ou bigarrées dont je l’affuble, du bruit des colifichets avec lesquels je l’agrémente, des dorures ou des argentures qui reflètent les éclats des lumières dont je l’habille : le fétiche s’assoit sur la vie en affirmant que son siège est inconfortable tandis qu’il s’agit de mon dos.

Ici encore, il s’agit de l’utilisation d’un procédé humain, d’une manière spécifique à l’humain de vivre, comme le poisson est caractérisé par des branchies ; ce qui le rend très facile d’usage. Le Tiers, la partie troisième, l’élément extérieur au couple des complémentaires et qui pourtant lui est indispensable et le scelle. J’espère pouvoir, avant de mourir (ce que l’on fait tous, un jour ou l’autre, n’est-il pas ?) y frotter mon gant de toilette pour clarifier ce phénomène trop délaissé dans l’ombre de l’ignorance, de sorte que, si cette ignorance est volontaire — et elle ne pourra plus l’être après cette clarification, à moins de l’exprimer trop mal ou qu’elle soit si crasse que le savon de ma pensée soit impuissant à la faire mousser — , elle se couvre de honte face à son peu de courage devant le miroir que je lui présenterai, si belle.

L’humain est né fétichiste, il doit cesser de l’être, se sera la seule entrave qu’il ait à faire contre sa nature pour qu’il en profite pleinement !

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