Que faire ?

Pour faire une sorte de monde, et c’est celui dans lequel on vit, et tel que je vais vous le décrire, il faut et il suffit d’une certaine organisation.
Un chef, ou dieu ; des prêtres ; des sbires et un peuple.

Les prêtres sont des personnages qui se servent du dieu ou du chef pour faire passer des formes d’organisation sociales de sorte qu’elles soient inatteignables, sinon que par leur intermédiaire.

Le dieu ou le chef, est un personnage sur lequel tous les regards se dirigent (et on vous y forcera sans aucun doute) de sorte que vous ne puissiez rien voir de ce qui serait autour et différent. Bien sûr, c’est une allégorie : vous ne voyez rien d’autre que ce qu’on vous dit de voir et il faut faire un certain effort pour s’en apercevoir, c’est-à-dire voir autre chose ; encore que cette chose restera longtemps entachée de ce que vous avez vu du dieu ou entendu du chef.

Les sbires, ou policiers ou militaires ou juges ou avocats ou syndicalistes, etc. sont là pour le maintien manu-militari de l’ordre en place, au cas où vous ne comprendriez pas vraiment les enjeux qu’on voudrait que vous compreniez absolument.

Et le peuple, c’est tout ces gens qui n’ont rien à dire d’autre que ce qu’on leur dit de dire, avec les mots et la syntaxe qu’on leur a fait entendre, suivant ce qu’on leur a appris à comprendre de ce qui est, c’est-à-dire, quasiment rien de la vie qui se vit.

Il y a bien deux ou trois débris sociaux qui trainent par-ci par-là pour indiquer, plus ou moins adroitement, que les choses sont ainsi, mais, déjà rien que le fait de s’apercevoir que ce qui est est, sa description tendra à être quasiment incomprise du reste du monde puisque les mots qu’ils emploieront seront certes ceux des autres, mais avec une syntaxe et une charge affective bien différentes du coutumier.

L’ordre est l’obligation au travail : toute la société est organisée dans ce seul but, quelles qu’en soient les conséquences. On oblige au travail comme une maladie. Cette maladie est une déformation affective, matérielle et sociale de l’entendement de la vie qui passe son cours. Cette organisation est absolument sacrée, irrévocable et invariable. Cette organisation recèle des variantes qui ne tournent uniquement qu’autour de la manière dont la police maintien cette action ; et certaines périodes de l’existence ont montré beaucoup de souffrance en relation immédiate avec le refus de se plier à cette obligation au travail. Maintenir les gens dans la pauvreté en est une autre, car les prêtres savent que la pauvreté est aussi une source de niaiserie dont la gravité va à l’aune de l’inconfort de ceux qui la portent.

C’est que l’objet du maintien dans l’hébétude est d’empêcher de comprendre cette organisation, car dès qu’on l’a comprise, on prétextera d’autant plus de ne pas vouloir y participer ; c’est-à-dire d’abroger définitivement le pouvoir que s’octroient les prêtres et leurs sbires sur nos existences alors qu’ils transforment tout en labeur, en valeur.

Ces prêtres ont parfaitement compris que ce sont les idées qui gouvernent le monde et pour l’instant, ce sont les leurs, c’est LA leur : le travail obligatoire. Cette domination a commencé il y a peu au regard de l’existence de l’humanité ; en fait elle a commencé à la naissance de l’État et de son impôt, c’est-à-dire la VALEUR nécessaire pour que des sbires souscrivent à penser qu’à faire travailler d’autres est leur rôle, alors que eux travaillent suivant la puissance de cette valeur qui est de ne pas se sentir travailler, obligatoirement. En dominant d’autres à travers les justifications du dieu, ils pensent qu’ils sont supérieurs – et ils le sont, socialement, puisque ce sont eux qui frappent, emprisonnent, torturent, enrégimentent. Il suffit à certains personnages faibles d’eux-mêmes de leur faire comprendre qu’ils seront plus forts et reconnus comme tels pour qu’ils se reconnaissent dans un pouvoir qui légitimise cette brutalité, cette violence, pour qu’ils se requinquent de cette image de ce qu’ils ne sont pas : ils s’en trouvent rassurés et cette assise est l’appui sur lequel ils fondent la légitimité de leurs actions… dont ils sont fiers et médaillés. Au même titre que les autres gens du peuple, ils sont récompensés par une monnaie de papier, certifiée par une fiche de paie, mais, provenant directement du pouvoir pour qu’ils assistent ce pouvoir de leur énergie, ils rayonnent de ce pouvoir de « faire faire » qui est la base de l’obligation au travail.

Les manigances de prêtres sont infinies et roulent sur les vagues du temps, comme facteur adaptatif aux exigences de cette révolte que contient cette organisation sociale contre elle-même, puisque les gens ne sont pas d’accord. Les gens ne sont pas d’accord, mais ils ne savent pas contre quoi ; ou plutôt, les raisons sont si éparses, si diverses, si intriquées les unes les autres dans des complications si emmêlées qu’ils ne savent PLUS contre quoi ils sont réellement pas d’accord. C’est ce qui fait leur faiblesse. C’est pourtant simple : c’est l’obligation au travail contre quoi ils ne sont pas d’accord. Car, précisément, c’est cette obligation au travail qui les met dans cette purée de pensées.

L’obligation au travail.

Les prêtres organisent la société toujours par une adaptation au mieux à la révolte des gens en la maintenant dans un cadre du raisonnable. Je veux dire que leur raisonnement maintient sans fin la révolte des gens dans leur cadre, à eux. Oui, sont tolérées les grèves, mais pas trop, les journalistes en donnent la mesure ; oui on permet un peu de dégradation, mais si peu, de l’outil de travail, les juges sont là pour en préciser la dose ; oui, le refus de travailler est admis, mais pour quelle misère puisque tout, absolument tout est noyé dans la marchandise, du placenta au vin, de l’usage d’un vagin à une promenade en campagne, d’un sac de pomme de terre à je ne sais quoi d’autre. Le point d’estale du dieu est la valeur. La valeur a été d’abord sous une forme de richesse, qui formulait un rapport social, mais aujourd’hui, la valeur est ce qui règle le rapport social, c’est ce qui est le rapport social : tout le reste n’est plus que son support, qu’il soit animé ou mort n’a pas importance.

Nul n’entretient plus avec autrui qu’un rapport social ayant pour point-pivot la valeur : de son « activité » et du « contrat de travail » qui en donne l’usage dont il n’est plus maître du résultat, à ce qu’il prend de ce qu’a produit son congénère qui lui est indispensable pour entretenir cette activité, sa vie qui passe son cours. Il faut bien comprendre que ce point de pivot autour duquel tout tourne en ce monde, surtout l’amour idiot, le refus de laisser penser les enfants, je veux dire celui de refuser de répondre à leurs questions, étant, soi, dans l’impossibilité de pouvoir décrire ce que l’on est dans ce monde et de leur donner un semblant de possible d’y pouvoir changer quelque chose, en mieux ; d’expliquer que cette activité vitale se transforme en « travail » dès le moment où elle devient sociale et ce qui en est fait, à la fois d’elle et de la socialisation de cette activité ; que la vie est dure, pauvre et insipide simplement parce qu’on ne sait pas quoi en faire d’autre, vu que si on pense en faire quelque chose d’autre, on ne sait pas par quoi commencer, pas même le refus en pratique de cette obligation au travail… en n’allant pas travailler salarié, bien sûr.

Il s’agira donc pour les prêtres d’obnubiler les esprits pour qu’ils ne pensent pas à autre chose que cette obligation au travail, avec cette subtilité qu’il ne faut pas même que les gens pensent qu’ils sont réellement obligés d’aller travailler. Et on sait que les pensées sont palpables par des images : c’est ici le rôle du dieu, ou du chef, d’une image sujette à l’idolâtrie, idolâtrie qui la rend indiscutable, impensable, inatteignable. Qu’on n’imagine pas qu’il soit aisé de se défaire d’une idolâtrie, loin de là ! Certains, à une époque, ont essayé de couper le peuple de la télévision, les gourds : les gens ont protesté du fait de se voir coupés de la source de leur aliénation, de l’adulation de la valeur. C’est un rude chemin que de s’apercevoir qu’un chemin a été emprunté alors que vous êtes sur celui qui vous mène au travail obligatoire. Ne serait-ce que prendre chaque jour, au hasard, un chemin différent pour s’y rendre est une décision difficile à entreprendre, alors que dire de ne pas s’y rendre une première fois, volontairement ! Comment allez-vous pouvoir l’expliquer ? Devrez-vous vous en justifier ? Et selon quelle obligation ?

On refuse aussi, puisque cela ressemblerait à un complot contre votre propre vie, d’admettre l’accointance entre les prêtres. Je pourrai démontrer pourtant que cette organisation sociale est formée d’organes, tout à fait cohérents, sans se présenter abruptement dans un agencement vraiment précis, mais dont l’« état d’esprit » cimente une série de comportements issus de la macération de cette cohérence. Elle correspond aussi à quatre states sociales, formées selon le schéma qu’a produit cette société marchande dans toute son organisation spectaculaire : un producteur, un réalisateur, des acteurs, et des spectateurs. Il y a bien ici ou là quelques « électrons libres », mais ils sont plus une gêne qu’autre chose pour cette stabilité stomboscopique de la vie des images. Et on nous montrera toujours des schémas de « vie » en tout point semblables à la modalité près de la condition de ceux qui y participent intimement, qu’on en retire simplement les costumes, les décors et les fauteuils. On verra un héro, des prêtres, des sbires et du populo traité de même manière qu’il l’est dans la « réalité » sans images : de la chaire à canon, à travail, impotent par rapport au sujet du film qui passe le cours de sa vie, ressemblant toujours à ce qu’il est : rien, sinon ce qui ne vaut rien, de la valetaille, une quantité de « petites mains ». Le héro est important dans un film, sinon quel « intérêt », n’est-il pas ? Je parle bien d’un « état d’esprit » dont le mot clé est « valeur ».

Si les gens ne vont plus au travail, d’eux-mêmes ou parce qu’ils sont mis au rencard de cet usage de l’activité humaine, ils n’ont plus d’argent pour vivre, ou alors ils sont « assistés » pour pouvoir vivre. On repousse sans fin le moment de prendre une retraite de ce travail en affirmant que leurs pères et mères, arrivés à leur « retraite » du travail obligatoire, les y obligent, alors qu’ils produisent, ici et maintenant, dix ou vingt fois ce que produisaient ces parents de leur temps, c’est à dire vingt fois plus de richesses, fussent-elles dérisoire, qu’en leur temps. Mais cette valeur de leur travail vaut autant de fois moins que cette proportion augmentée des richesses et ils doivent donc aller d’autant plus loin, plus fort et plus obstinément au travail. Ce n’est pas le fait que les richesses – aussi dérisoires soient-elles – soient accaparées en proportion de plus en plus inégales qui importe, c’est que ces richesses produites en servent PAS à ceux qui les produisent, ne doivent pas servir à ceux qui les produisent. Et pourquoi donc ? Parce qu’elles sont dérisoires. Ces travailleurs le savent bien, ils savent qu’ils produisent des inepties, des futilités, et choses qui polluent leur existence, leur environnement vital, affectif et social, par le fait simple de devoir les produire, de les produire et de les utiliser, eux ou leurs frères et sœurs. Mais on doit se porter aux exigences de la pointeuse pour satisfaire d’avoir le droit d’avoir une fiche de paie et le versement du salaire qui lui correspond, afin de payer un loyer délirant, de la bouffe insipide, sa voiture pour aller au boulot, les assurances pour se protéger des autres et les impôts directs et indirects qui font vivre l’État de la valeur. Il n’ose pas se rendre compte, ce travailleur, que l’organisation sociale est précisément arrangée pour qu’elle corresponde exactement à ce qui lui est nécessaire pour s’entretenir, lui et ses enfants qui sont sur le point de le remplacer à la machine, à la caisse ou au bureau pour une tâche aussi stupide – et qui, pourtant rechigne, pour certains transmutés en braves délinquants, à le faire de bonne humeur – sans penser qu’il devra payer à son tour la retraire de son parent.

On ne sait pas pourquoi on travaille, finalement, sinon que pour payer. Je parlais tout à l’heure de l’invention de l’impôt : cet impôt paye à plus de 50 %, précisément les sbires qui vous maintiendront au travail ; les prêtres n’ont pas besoin de cette chicanerie pour vivre à leur aise, mais ils ont besoin des sbires, étroitement, et les sbires sont payés par l’impôt ; et d’ailleurs, proportionnellement – je ne parle pas de proportion en part, mais de ce qui reste en partage : 50 % de 100 = 50, mais 50 % 10 000 = 5 000, vous comprenez ? – ils paient si peu d’impôt, n’est-il pas ? Je veux dire que l’impôt ne les saigne pas autant, vous l’avez compris.

La valeur est si incrustée dans les esprits qu’elle en est un « état d’esprit » social. Comment faire lorsqu’on ne veut pas estimer quelque chose, et essentiellement le travail ? La valeur se situe pointilleusement dans cette question. A-t-on besoin d’estimer le temps qu’on a passé en activité pour comparer les vies les unes aux autres ? Parce qu’il y a des fainéants, des gens qui ne font rien, qui profitent des autres ? Mais réfléchissons un peu : qui ne fait rien, profite du travail des autres, aujourd’hui et maintenant, selon quelle répartition des richesses – aussi dérisoires soient-elles – produites ? Qu’est-ce qui vous rend si pauvre en vie, en amour, en vécu ? Que pouvons-nous penser de ce qui se passe LÀ ? N’est-ce pas une idée immiscée que de vouloir comparer les fainéants à d’autres qui le sont sinon autant, peut-être bien plus ? Quelle est cette misère du monde alors qu’il y a tant de bonne volonté pour la réduire, ou même avoir la prétention de la chasser du monde humain ? Quel budget a-t-on besoin pour la réduire ? Faut-il un budget pour reproduire le monde ? Oui, il en faut un, et il ne se gêne pas d’en produire encore et encore, à toute les sauces, de sorte à vous justifier, certifier, garantir qu’il vous faut porter vos os, votre chaire et vos amours au travail. Songeons que le travail de la valeur passe par la valeur du travail ; ni l’une ni l’autre ne nous profite.  Courage,camarades !

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