Le diable et son odeur.

J’écrits beaucoup moins en ce moment, car je trouve le monde d’une bêtise crasse et que toute l’eau que je désirais verser pour lui donner un peu de luisant, me paraît d’une quantité telle que j’en suis épuisé avant d’avoir pu commettre la moindre ligne. Il faudrait lutter contre une malveillance qui aurait pour origine l’ignorance quasi-volontaire de pouvoir faire meilleur, le vouloir sous-jacent de ne pas faire meilleur mais pire, ne serait-ce que pour rester dans un mécontentement quasi « natif » et (pour finir?) ce contradictoire qui n’est plus que l’expression ultime d’affirmation existentiel. C’est dire la pauvreté du monde.

Cette pauvreté ne se constate pas seulement dans la pauvreté réelle des gens, leur misère pécuniaire — ce système pervers qui consiste à leur soutirer ce « fruit » de leur activité vitale en le monnayant, l’imposant lourdement et le poliçant —, mais aussi dans le mode de penser le monde qui s’en trouve aussi restreint que peut l’être l’épaisseur de leur richesse argenteuse. Je ne veux pas, par là, insinuer que le bonheur se trouve dans l’argent, loin de là ! mais on ne peut que se rendre à l’évidence que ce mode de penser ne permet plus d’entrevoir une porte de sortie à cette — sa — misère. La révolte même est réduite à un spectacle, soit par la manipulation des mots — et non pas de maux qui lui ont donné naissance — de manière à en perdre la formulation adaptée, qui est sa reconnaissance ; soit par une répression qui vous met dans un état tel que votre colère doive se résigner ou obscurcir d’une manière ou d’une autre son origine. Et par ailleurs, la richesse argenteuse est active en ce sens qu’elle ne permet plus de constater son état que comme une normalité différentielle, ne pouvant que soupirer comme un allant-de-soi. Partout il est dit, démontrer, décrit, rabâché, seriné, avec l’éloignement de la froide constatation statistique, le caractère grandissant de cette disparité sans que d’un côté comme d’un autre un quelconque mouvement initiant une « décroissance » soit entamé comme une entreprise louable, effective, réelle. Tout s’est éloigné dans le rêve, lui-même habillé du désir informulé du présent ; je veux dire : pas même préemptif d’un possible plus proche de l’immédiat que lui-même.

Oui, j’écrits pour soulager les maux, si tant faire se peut, de mes contemporains, comme tout être social dépourvu d’ambition hiérarchique, sinon que de voir se mettre en avant — ou bien « être mise en avant » — comme le caillou qui servira de point d’appui au levier de votre volonté pour déplacer de votre chemin cette obstruction au plaisir de vivre, m’enfin, puisqu’on est là pour cela, fortuitement. Mais, non plus, je sais que je ne soulagerai pas les maux de mes contemporains en procédant selon cette méthode que j’ai faite mienne. Au mieux, pourrais-je donner des mots qui éveilleront des formulations personnelles ou collectives qui, ensuite, se manifesteront, elles, selon le système du point d’appui et du bras de levier, car je sais que je ne présente rien d’universel, au mieux un lointain donné par un vécu qui place d’un point de vue assez différent que celui, peu ensoleillé, selon moi, qui s’est dispensé de lieux communs précisément morbides pour ne rien donner à mouvoir du tout, mais que quelques petits détails qui l’obscurcissent plus encore. Au mieux, un goût poétique.

Écrire, en ce moment, me coûte : donner me coûte lorsque je ne reçois par quelques lueurs claires, des étincelles que je puis en retour ajouter à la mienne, comme la braise a besoin d’être deux brandons pour que la chaleur s’augmente jusqu’au feu. À mesure que l’on a vu la différences des salaires des ouvriers relativement à ceux des patrons augmenter en trente ans de 50 à 150, on entend des chansons qui ne sont plus composées que d’un vingtaine de mots et cela devient suffisant pour qu’elles deviennent de tubes ; c’est dire les exigences du peuple qui résonne ici comme là… dans une misère qu’il corrobore, comme un enchantement de ses rêves, des sirènes qui les accompagnent, maintenant à trois mots et deux notes : celles des flics. L’emprise de « l’aliénation » est un bain de boue où toutes les couleurs tournent autour de celle de la boue, les couleurs des chansons, des ivresses qu’il est défendu maintenant d’avoir — interdit de changer, même virtuellement, de monde ou de voir le monde sous un autre point de vue —, de laquelle on sort boueux jusqu’au moment, devenu improbable, où on trouverait de l’eau claire pour s’en débarrasser.

On prend plaisir à écrire lorsqu’on entend un écho, au loin ou au près, indiquant qu’on correspond alors à un « état d’esprit », soi, comme particule dans l’océan des gens. Écrire ne coûte généralement que le plaisir difficile de formuler son idée, plaisir dans lequel doit résider une pincée de poudre de pédagogie. C’est parfois ardu, parfois aisé, selon cette idée qui demande à être formulée. Mais cela coûte lorsqu’il s’agit, avec le peu d’humour dont je suis doté innément, de labourer le cœur des gens pour qu’ils se bougent un peu, car ce plaisir dont je parlais à l’instant est trop peu puissant à mon goût pour des choses qui apportent une gratification aussi peu élevée. C’est comme une plante qui, de toutes les façons, dès lors qu’il y a l’humidité essentielle, se met à germer et qui, n’ayant pas le milieu adapté pour substrat, périt, ne pouvant trouver à vivre du milieu où elle est tombée. L’humain se nourrit de la poésie de l’humain et nous nous trouvons loin de jouir d’une vingtaine de mots, même si la chanteuse nous montrent ostensiblement des formes à son avantage ! Dans ce cas comme dans d’autres, le nombre fait la force et le mieux est de s’isoler sur la berge pour laisser ce courant de nov-émotions passe son flux, puisque tout est destiné à périr : j’estime le lointain de l’échéance parfois sur.

Ce « point de vue » ne se situe rien de moins que dans la manière de comprendre l’angoisse : ici, le « plaisir » consiste à y macérer, là à la susciter, ailleurs à la combattre avec l’obstination de l’idéologie — des grosses plaques de sclérose mentales soulevées chaque matin pour aller se porter à un boulot dont on ne maitrise rien, ni l’objectif (aussi éloigné de l’initial que ce voyage d’« explorateurs » martiens des possibles utiles et nécessaires de demain) ni la finalité ni les modalités : des zombies qui se renient intellectuellement et refusent de se savoir morts (y’a des films de morts-« vivants » qui font fureur !). C’est un monde clos. Bien sûr, la planète est close, le monde est clos, mais il est riche de lui-même. Ici, il est clos du gnangan rabâché avec obstination au quotidien, il est clos du manque de cette richesse qu’on extrait de la variété colorée montrée sur un écran dans des couleurs artificielles comme la réalité désirée. Le jeu de l’humain est de saisir l’angoisse, de la comprendre et de, finalement, s’en jouer pour la changer en plaisir. Encore une fois, je vais me redire : « plaisir » ? Oui, mais lequel ? Enfin … sous quelle intensité supportable, veux-je souligner. Déjà que la tension de l’angoisse supportable est bien faible, que dire de la tension supportable du plaisir ? Car la tension de l’angoisse serait-elle suffisamment supportée à forte dose, le monde ne serait pas cette angoisse stagneuse (ou stagnante, comme on veut), pourrissante de son manque de mouvement et de la peur que ce mouvement suscite. L’angoisse qui ne se reconnaît pas, fait peur et se rajoute à elle-même, c’est bien connu — et que, pourtant, la télévision évitera comme sujet « important » ou « crucial » ou « désastreux » ou « économique ». Il y a comme une alimentation gavante de l’angoisse qui momifie (extraction de cervelle, encens, bandage, etc.) les âmes et les pétrifient, loin de cette « cristallisation » du rameau de Stendhal, mais plutôt comme une gangue, celle qu’on retrouve dans ces tableaux qu’on compose en négatif et les fixe sous une stalactite pour en récupérer les sédiments. Les gens, comme les chevaux, sont craintifs, très craintifs, eux qu’on dit les maîtres de la Création, alors qu’ils sont les esclaves de leurs maîtres qui les rétribuent, ils le savent, à l’aune de leur soumission.

La perception de l’angoisse est donc ce qui me sépare de mes contemporains. Encore que ce ne soit pas si juste. Ce n’est pas seulement la perception de l’angoisse, ou le fait de refuser de la susciter pour la ressentir vive afin de se sentir, soi, vivant, qui distancifie ma manière de formuler le monde, sinon de le vivre — et ce en quoi, accessoirement, mon mode d’écriture, dans la mesure où il ne culpabilise pas (et c’est là le problème en quelque sorte de la formulation et de l’énergie qu’elle demande) peut intéresser mes contemporains — c’est aussi le fait de n’en pas ressentir de « plaisir ». L’objet de ce monde, avec son Capital, sa misère, sa « valeur » (la valeur, c’est la fiente du diable et elle en possède l’odeur exacte), la petitesse de ses « dirigeants » et de ses « riches » qui n’est pas la même que celle des « pauvres » et donne alors l’arrogance spécifiquement liée aux uns comme aux autres, l’objet, dis-je, c’est l’angoisse ; et quand on s’y penche un peu, elle est ridiculement ridicule, mais son importance est immense : elle englobe véritablement le monde de ses insanités, ses pollutions chimiques, organiques, nucléaires, hydrocarburiennes, de sa misère affective, de ses enfants perdus, de ses femmes et jeunes filles bafouées dans leur intime conviction d’elles-même, la liberté de cages, ces hommes au dos courbés devant les informations, les exigences économiques, technologiques et la perte de la vie des sols pour une rentabilité dont ils ne profiteront jamais sinon qu’en écrasant son congénère. Ces angoisses-là qui sont chacunes d’elles une forme de l’angoisse variée en général, personne n’en parle, ne veut en parler et restera sans solution immédiate ou différée. Que je le dise et rien-même n’en sortira !

Notons que je ne me dis pas supérieur au autres, ou quoi ou qu’est-ce. Non. Je ne vis pas l’angoisse comme les autres, ça : oui ; mais je ne suis supérieur en rien aux autres. Et cela est dû simplement à ce mode de vie que j’ai adopté, assez tôt, comme d’un dédain de la suite du moment où je vis le moment. Cela génère de l’angoisse, bien évidemment ! Mais si le moment est là, l’angoisse doit fuir, sinon le moment n’est plus. C’est en reportant (avec un seul « p ») à plus tard le moment du fait de l’emprise de l’angoisse, que ce moment disparait ; et comme l’angoisse qui lui est liée perdure, elle s’ajoute au moment qui suit. Vous comprenez ? C’est un stade quantitatif de l’angoisse quelque soit la qualité de l’angoisse, son origine. Les animaux prédatés, les « victimes », n’ont pas la même qualité d’angoisse que les prédateurs, comme celle des ouvriers des patrons, des sous-fifres de ceux qui les rétribuent pour tabasser d’autres. L’humain se comporte à la fois comme un prédaté et comme un prédateur, suivant son « rang » social qui lui permet de « gérer » de la sorte son angoisse. Celui qui est « au-dessus » des autres les commandent et refuse de penser à la rébellion des seconds sinon qu’en manière de prévention, sans penser à mal puisqu’il protège ses subordonnés de la misère qu’il imaginent, eux, comme étant de la misère : nager dans ses propres excréments. Ce « maximum » remue alors leur sens chrétien ou humaniste et ils daignent alors faire « quelque chose » pour leurs pauvres ; et encore, certains font macérer dans leurs excréments leurs contemporains, sciemment, sans que cela leur remue le cœur. Mais ces pauvres sont aussi responsables, à leur manière, de cette misère affective générale qui permet de telles formulations de la compassion qu’il est possible d’avoir pour les autres. Ils apprennent à leur progéniture, très tôt (parfois dans le giron-même) la résignation, ce sentiment de ne pouvoir plus rien devant l’angoisse suscitée par sa situation dans la géographie sociale : c’est de bon cœur puisque, selon eux, c’est la meilleure adaptation possible à ce monde, y ayant réussi de cette manière ! Quel succès, n’est-il pas ?

Ainsi, je vois la dégradation non seulement du monde en tant que planète vivante qui se meurt (même si elle n’a que faire de la mort de l’espèce humaine, ces produits chimiques, nucléaires et hydrocarburiens ne sont pas de toute innocence), mais surtout de l’affectivité sociale, ce lien qui nous relie les uns aux autres ; mouvement sur lequel je n’ai aucune emprise et me pousse à la solitude. La bêtise incroyable qui règne sur les gens obnubile leur entendement du monde et de eux : ils font ce qu’on leur dit de faire, sagement ou en maugréant, mais il le font, poussés par la faim et l’inconfort dans lesquels ceux qui règnent sur leur pensées les disposent. Ha ! l’angoisse de la faim ! Personne ne veut l’approcher, elle qu’on pensait si éloignée de nous, par la technologie (les intrants agricoles, le béton, le goudron, les ipad, et autres vasouilleries) et l’« intelligence humaine » (laissez-moi rire : hahaha!) : le spectre de la faim n’a pas cessé de hanter (un fantôme est une pensée enfantine dont on a retiré l’âme) cet humain qui préfère une auto-mobile à un repas à quinze. Et les gens dans la rue ? Non, ne riez pas, vous : regardez ! Tout cela est le produit de la résignation, ici devant l’angoisse de perdre, là devant l’angoisse du perdu. Nos enfants renient ce monde (« On nous parle de s’envoler vers des « exo-planètes » quand celle où nous sommes sera souillée, alors que certain-e-s d’entre nous ont déjà du mal à rentrer chez eux-elles faute de bus. Depuis la petite école on nous « sensibilise » : il faut trier la poubelle, éteindre la lumière, faire preuve de civisme. Et puis les mêmes prêcheurs-euses arrivent avec leurs gros sabots et dégueulassent nos petits efforts à coup de béton, de pesticides, de nucléaire. Mais tout ça, c’est pour « la croissance », qui finit par devenir « l’obésité » d’un système qui ne voit pas arriver la crise de foie planétaire. » affirment des écoliers de la Génération Y) et, devant ce manque de résignation, on est dépité du peu d’éducation qu’ils ont reçu : on leur envoie alors, avec l’assentiment de leurs parents bien sagement assis à « leur » « travail », d’autres, eux-aussi dotés mensuellement de fiches de paie, pour les tabasser afin de les remettre à l’ordre du monde de la résignation.

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