« Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine… »

Mettez dans une poche étanche et ensuite dans la votre, une poignée de sel.

D’un stricte point de vue théorique, pour l’instant, je vais m’avancer dans un marécage étrange. Il est étrange parce qu’il va mélanger plusieurs matières essentiellement humaines qui sont actuellement en décomposition, à savoir : la notion de valeur qui se décompose en deux : d’échange et d’usage, la notion de jeu, de masculin et de féminin et pour finir, une constatation relative à la croyance d’un temps historique en un personnage féminin et une relation avec la liberté de la femme et en celle d’un personnage masculin qui spécifie la domination de l’homme sur la femme, l’enfant : en bref, la nature qui n’est pas lui. Je vous laisse contempler le touffu de ce marécage ! Mais, je vais m’y avancer, sans craindre les sangsues, les moustiques, les crocodiles, zet autres bébêtes qui pourraient poser quelques difficultés à mon existence.

Bien que sa manifestation s’estompe, engluées d’images comme un mur sans propriétaire, la notion de classes persiste et dure dans la guerre qu’au moins l’une d’elles fait à l’autre (qui la subit, donc) : la guerre du salaire : comment payer le moins possible un pauvre bougre ou une pauvre bougresse que l’on oblige à travailler pour soi et à acheter ce que d’autres bougres et bougresses produisent pour eux, mais contre de l’argent que chacun pour soi acquière par le salaire ? Naturellement, la classe qui subit cet état de fait, sans le comprendre, je veux dire : en saisir la subtilité de sorte à s’en ébrouer définitivement — ce qui reviendrait, je le sais, à se défaire de la cuirasse caractérielle nécessaire à une telle adaptation et, je le sais aussi, ce n’ai pas du tout facile — se dépatouille, parfois à l’aide de la grève que leurs syndicats les autorisent à mener pour que leur sort leur soit le moins pénible possible. Mais, las ! cette guerre inégale, ce bougre et cette bougresse se doivent de la subir toujours, comme une lourde boue colle à la semelle des chaussures au sortir du champ après la pluie.

Je me suis laisser aller à penser — ça y est, je rentre dans le marécage ! Je sens la vase passer entre mes doigts de pieds et ces pieds l’incertitude de ce sur quoi ils se posent… — une relation étrange : la classe bourgeoise serait malade de la valeur sous sa forme d’échange et le prolétariat serait, lui, le détenteur de ce qui est de l’usage de la valeur. Lorsqu’on parle de la valeur en tant que domination des pensées, elle domine selon sa forme d’échange, et non pas d’usage ; et ce que trouve le plus opportun le prolétariat à l’argent est son usage. Vous saisissiez ? Nous retombons donc sur nos pieds puisque la valeur en tant que telle qui se divise en deux, en échange et usage, a bien besoin de ses deux facteurs réels pour trouver à ÊTRE et devenir : la bourgeoisie et le prolétariat. Bien sûr, cette constatation fait immensément peur, immédiatement ! Le prolétariat et la bourgeoisie seraient deux aspects de l’humanité indispensables l’un à l’autre et ne pourraient que exister sous cette forme pour que cette humanité trouve sa matérialité. Zut : un crocodile ! Mais je suis courageux et je persiste dans ma progression : il est évident que ce marécage ne fait pas le tour de la planète et qu’avec un peu de chance, d’obstination et de constance, je pourrais en voir le bout avant le bout de ma propre vie.

Car il s’agit tout de même d’une lutte fratricide, à la fois dans chacune des classes et entre ces deux classes. Ce serait cet aspect des choses qui m’interpellerait, s’il me restait une sorte de vision différente de cette « humanité » — qui je l’avoue se manifeste bien plutôt dans la torture ou tout simplement d’irrespect de l’Autre — à laquelle je n’ai jamais cessé de poser la question de savoir, si oui ou non, je me trompe, en choisissant le oui, comme un bœuf tire le joug sous l’incitation de son maître et tire par la même occasion ses cornes auxquelles est relié le timon et la charrette au timon : je n’en sais strictement rien ! Je tire. Cette lutte brutale entreprise pour s’accaparer un maximum de valeur d’échange que détient l’un et que crée l’autre, m’a toujours laissé songeur. Et cela peut aller à des atrocités impitoyables de calculs tordus et pervers, violentes d’ignorance empathique plus ou moins volontaire. (Notons le mot « empathie » : il ne s’agit pas, pour mettre un mot sur ce phénomène lié au mammifère se manifestant par le ressenti de l’Autre, d’employer une relation usant de l’idée de plaisir, mais plutôt de celle de souffrance, c’est dire l’état de perception de ce phénomène pourtant lié à notre espèce).

J’ose prendre pour prémisse, en me bouchant le nez, car les gaz qui s’échappent de cette vase sont méphitiques, que le but de la valeur d’échange (une des deux partie de la division de la valeur proprement dit, de la valeur en tant que telle) est l’accumulation d’une contre-partie de la valeur qui donne au surplus la capacité au moins d’un autre échange possible ; tandis que celui de la valeur d’usage est au contraire de se défaire, que ce soit après l’acquisition ou au cours de l’acquisition, d’un objet, fut-il de cette capacité d’échanges ultérieurs possibles, mais à perte. Je comprends que les gaz qui s’échappent de cette idée soient paralysants : mais il faut avancer, sinon, à choir en l’instant vous met en pâture létale. Posons un deuxième pas ferme en avant. Si le brouillard qui surnage sur ce marécage me laisse bien distinguer la dichotomie des deux formes de la valeur comme opposées du fait que chacune de ses deux parties stationnent quasi-définitivement chez chacun des protagonistes qui sont dans ce cas, absolument complémentaires, avec une pensée correspondante auto-suffisante, ou même autarcique pour chacun des partis, il laissera aussi transparaître les feuillages camaïeux du sexisme. En ceci que ce qui s’échange est plutôt le féminin et ce qui achète l’usage du sexe féminin, est plutôt le masculin et le met dans une position, sociale, affective, physique, telle qu’il puisse opérer cette transaction sans trop de pertes, sinon que son sperme dont il est destiné, de toute façon, à se défaire ! Mais… ne sont-ce pas là des conditions dites « patriarcales » ?

Aïe-aïe-aïe, ces moustiques ! Paf ! paf ! paf ! C’est toujours au moment où il va pour s’endormir que les moustiques réveillent le somnolant. Il y a eu au moins deux périodes de l’histoire écrite où régnait une égalité sociale réelle entre l’homme et la femme : ce qui laisse irrévocablement, une légère supériorité à cette dernière sur le premier pour pouvoir discuter physiquement d’égale à égal. Lors de ces périodes, en parallèle à une monnaie étatique plutôt destinée aux échanges entre États, il y a une autre monnaie, populaire, dont la caractéristique principale est que sa valeur d’échange diminue à mesure que le temps passe (il en faudra plus demain qu’hier pour payer la même chose). J’ose nommer cette monnaie « féminine », car par contraste, on remarque immédiatement que la monnaie de la domination « masculine » est, elle, au contraire, accumulative, quitte à inventer un système pour que cette accumulation se réalise alors même qu’elle ne sert à aucun échange, qu’elle reste sans échange proprement dit : l’intérêt.

On voit immédiatement que rares sont ces moments de complicité où l’échange se passe sans transaction dans laquelle la sexuation retrouve une complémentarité comme pouvoir de satisfaction paire et non pas duelle. Ces moments de complicités, je leur donne le mot de « duoté » ou peut-être de participation qui est le stade juste immédiatement suivant dans ces opérations de complémentarités entre les êtres et leur sexuation, le simple fait d’être doté d’un des deux sexes. Un exemple de participation ou de duoté est l’enfant qui tête le sein de sa nourricière et la satisfaction que cette dernière en retire : c’est un partage pair dont les modalités ne sont pas du tout équivalentes, mais essentiellement complémentaires. De même, dans l’ordre du possible, nous avons l’accouplement humain où les dominés sont les dominants, non pas chacun leur tour, mais ensemble.

Dans la progression de cette progression vers l’improgrès (on aurait une régression, n’est-ce pas ?) dans les relations entre êtres pensants, affectifs et sociaux, il y aura donc, après la participation ou « duoté », le « don » qui serait alors un cadeau de sollicitation au « partage » au sens que je lui donne dans le mot « participation » ; « l’échange » qui une réciprocité de dons plus ou moins différés et indirects, et la « marchandise » qui contient un « don » extraordinaire : la valeur — qui se divise alors en deux : l’échange et l’usage — qui est et contient précisément le caractère différé et indirect de l’échange pour soi. La valeur n’est crée que pour l’échange, pas pour l’usage, qu’on le comprenne bien. Il y a toujours usage, mais pas obligatoirement échange et on échange une chose, pas un usage ; on partage un savoir que le pingre peut vendre en passant par la valeur.

Vous voyez qu’on l’a traversé ce marécage !

Regardons maintenant en arrière : les sangsues n’aiment pas le sel, c’est le moment de sortir celui de la poche étanche et de s’en servir. Il me semble que j’ai oublié de mentionner quelque chose de pourtant important, mais que je ne pouvais qu’utiliser pour la montrer ; il s’agit du « jeu ». L’animal humain aime le jeu, même à l’âge adulte, comme les perroquets. Dans tous les cas, il faut être au moins deux. Le jeu a deux fonctions : donner de l’excitation (on se sent vivre) et maîtriser ou moduler l’angoisse suscitée par l’excitation ou encore l’angoisse de la vie courante. Le jeu permet de faire, par l’accaparement de la conscience, de qui ne serait pas accompli « à jeun ». Et même si on peut en jouer, ffigurez-vous que l’argent est le jeu pré-établi qui se passe des règles du partage. Comme nous sommes sur la terre ferme, je vous laisse à ces douces paroles….

Prochainement, je parlerai peut-être de la relation être l’angoisse de perdre, caractéristique de l’intérêt, et cette perte relative au passage du temps dont je parlais tout à l’heure en relation avec la quiétude sociale de la femme et le bien-être de l’enfant… si cela se passe, bien entendu !

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De la marchandisation de la duoté

(je retourne ici un texte paru là http://debord-encore.blogspot.fr/2011/06/situationnistes-encore-un-effort-gerard.html et que j’ai trouvé incomplet. Il commence vers sa moitié et je l’écourte d’un bon dixième. La comparaison aurait été plus facile — et plus éducative — avec des couleurs, mais…)

Le spectacle est en fait un concept paradoxal. L’essai de 1966, « Le déclin et la chute de  l’économie spectaculaire-marchande » spécifie que le spectacle est devenu la catégorie critique centrale de la théorie situationniste (…) : « Le spectacle est universel comme la marchandise, mais le monde de la marchandise étant fondé sur une opposition de classes, la marchandise est elle-même hiérarchique. L’obligation pour la marchandise et donc pour le spectacle qui informe le monde de la marchandise, d’être à la fois universelle et hiérarchique, aboutit à une hiérarchisation universelle. Mais du fait que cette hiérarchisation doit restée inavouée, elle se traduit en valorisation hiérarchique, inavouable parce qu’irrationnelle dans un monde de la rationalisation sans raison. » Le spectacle correspond au fantôme de ce qui est vécu sans être dit ou décrit, comme explication de ce qui est vécu et pourtant fonde les rapports qu’implique un monde marchand, c’est-à-dire étrange, en en précisant la forme comme explication. La plasticité de la compréhension de l’esprit humain face à ce qui est étrange permet cette entourloupe du seul mouvement qu’il y retrouve un prétexte à un retour au calme. Ainsi, le spectacle satisfait par sa forme l’esprit humain insatisfait en reproduisant sans fin cette insatisfaction solutionnée sous sa propre forme spectaculaire. (…)

Citation : « La marchandise est hiérarchique. Cette hiérarchie désigne naturellement le fait que, entre les deux aspects de la marchandise que sont la valeur d’usage et la valeur d’échange, seule la valeur d’échange présente de l’intérêt pour le cycle capitaliste, et donc que la valeur d’échange est le maître, et la valeur d’usage le négligeable serviteur ». (…) Guy Debord préfère une métaphore plus guerrière dans sa thèse 46 de la Société du Spectacle : « la valeur d’échange est le condottiere de la valeur d’usage. » En soulignant que cette hiérarchie inavouable — et qu’il faut justifier par le spectacle — est au service de l’inavoué mouvement de la valorisation capitaliste — que le spectacle dissimule comme évidence naturelle —, l’essai formule exactement la thèse de Marx, que le mouvement du capital est le mouvement d’un « sujet automate » qui change d’état par simple déclenchement succédant à un déclic, de la forme argent à la forme marchandise, et de la forme marchandise à la forme argent ; mouvement dans lequel bourgeois et prolétaires ne sont que des agents de cette fonction qui se satisfait en dehors de eux-mêmes et qu’ils font leur.

Le terme de « sujet automate » est un terme qui, dans la tradition marxiste en particulier française, n’est pas connu. En effet, on trouve dans l’édition allemande du Capital le texte (traduit par Joseph Roy) : « Dans la circulation A-M-A’ [argent, marchandise, davantage d’argent], marchandise et argent ne fonctionnent que comme des formes différentes de la valeur elle-même, de manière que l’un est la forme générale, l’autre est la forme particulière, et pour ainsi dire dissimulées dans la marchandise, forme particulière où la valeur est dissimulée. La valeur passe constamment d’une forme à l’autre, sans se perdre dans ce mouvement. » Joseph Roy coupe ici la phrase allemande. La phrase allemande continue : « c’est ce qu’on appelle la transformation de la valeur en sujet automate ». La notion de « sujet automate » n’est pas indifférente. Cela veut dire en clair que le seul sujet capitaliste est la valeur, qu’il n’y a pas de prolétariat-sujet ou de bourgeoisie-sujet et que le capitalisme est un mouvement autonome, automate dont les bras et la cervelle sont des êtres. Marx est explicite à ce sujet. C’est pour proposer qu’il se supprime en tant que moteur de la substance matérielle de la valeur — la force de travail réalisée dans un temps — que Marx identifie le prolétariat en tant que sujet destiné à devenir pour soi alors qu’il était en soi, dans le cours du mouvement et conséquemment par son côté éphémère, ou d’une classe capitaliste, les bourgeois — en tant que créateurs de la substance spirituelle de la valeur, souvent à coups de fouets ou de prison, d’affamement ou de viols — qui seraient eux-aussi les sujets de la valeur — notion qui donne aux choses un caractère scissible en échange et usage (…)

Le spectacle informe ce monde de la marchandise, il œuvre à la cohérence affective de la société en proposant, alors qu’il l’impose, un rapport affectif aux choses qui devrait retourner aux êtres, une idéologique de ce monde de la marchandise (…).

Donc, la marchandise est hiérarchique. Quand on va jusqu’au bout de l’analyse de la marchandise par Marx, on aboutit à l’identification du mouvement de la valeur comme sujet automate et on aboutit donc à cette espèce de dépréciation des deux pôles de ce mouvement et des agents de cette fonction créée par l’humain qui les incarnent de manière empirique, comme étant une étrangeté. Étrangeté qui en revanche constitue la vulgate du marxisme traditionnel. Ce marxisme traditionnel qui date de plus d’un siècle, partait de la première observation de la misère, d’une opposition de classes alors qu’elles sont complémentaires, chacune produisant sa propre misère spécifique et une misère globale qui déteint sur la planète en tant qu’environnement vital.

Deuxième citation : « Le monde de la marchandise est fondé sur une opposition de classes » dont une s’estime la valeur marchande et estime l’autre la valeur d’usage, chacun dans son camp. Cette formule confirme à demi la formule précédente. Car pour Marx, ce n’est pas l’opposition de classes qui fonde le monde de la marchandise, c’est au contraire le monde de la marchandise qui fonde l’opposition des classes dont l’objectif de l’une de ces deux classes qui intègre la valeur d’usage — le prolétariat caractérisé par l’obligation de passer le temps de sa vitalité à la transformer en force de travail —  ne doit viser qu’à se ré-approprier la valeur marchande, loin de la reconsidérer. Encore une fois, sans parvenir aux mêmes avantages, bourgeois et prolétaires ne sont que des agents de fonction du cycle de la valorisation. Et on touche là à l’équivoque de la critique situationniste de la marchandise et de la notion de spectacle. Une équivoque que l’Internationale partage d’ailleurs avec l’ensemble du marxisme traditionnel, y compris dans ses courants hétérodoxes. J’ai tout à l’heure presque paraphrasé Georg Lukacs.

Ce dont il est en question ici, c’est du fétichisme de la marchandise, fétichisme qui consiste à allouer à une chose, de manière pré-établie, une valeur affective supérieure à celui qui la lui porte : cette affectivité en est la seule justification et satisfaction ; c’est l’affectivité qui conditionne le rapport entre les personnes et se sert de l’objet comme supériorité ou non, supériorité auquel on accorde une valeur et qui est cette supériorité-même. En prenant pour cible la société de la marchandise — société spectaculaire, société spectaculaire-marchande — l’Internationale Situationniste ne s’est pas trompée d’ennemi. Le moyen pratique qu’elle s’est donnée pour en opérer la critique est son refus radical du travail ; et par son refus radical, du rapport à l’activité vitale dans le spectacle, elle se donnait aussi les armes pour en faire une critique radicale, une critique issue de la racine des rapports de classes : la transformation du temps qui passe en valeur à travers l’activité vitale transformée en travail. Et l’Internationale Situationniste n’a pas évalué toute la portée de cette arme. Quand je parle de refus radical du travail, je pense par exemple au slogan « Ne travaillez jamais », tracé parait-il par Guy Debord en 1953 rue de Seine et qui lui était particulièrement cher, puisqu’il le reproduit dans le tome second de ses Panégyriques (1997 chez Fayard).

L’Internationale Situationniste a été conséquente, elle s’est donnée les armes d’une critique radicale de la société spectaculaire-marchande, en rétablissant immédiatement la position traditionnelle, et affirmant que de la lutte des classes est le phénomène second et la circulation des marchandises est le phénomène princeps. Mais elle a n’a pas avancé jusqu’à l’analyse du fétichisme de la marchandise, l’analyse de la forme valeur, l’analyse de cette emprise sur la globalité sociale, ce qui l’aurait amené à critiquer toutes les catégories des fétiches sécrétées par la forme valeur, les variantes de son adoration qui montrent au moins deux spécificités, suivant qu’on est ou non ici ou là : la forme bourgeoise et la forme prolétaire, c’est-à-dire : la valeur d’échange et la valeur d’usage ; et à la fois, selon à qui est laissé l’objet sur lequel ces deux formes de la valeur s’exercent  et qui spécifie précisément la forme de ce fétichisme.

J’ose résumer ce fétichisme par une expression patriarcale au possible : « La valeur ? C’est en avoir, bien sûr, et pouvoir prouver qu’on en a, fût-il par intermédiaires qui s’accordent sur ce fait que plus de deux n’y suffisent pas ! ».

De plus, chacune des formes est spoliée de la maîtrise de l’autre et revendique cette forme antagoniste comme son but, ce qu’elle perd en étant ce qu’elle est et ce qu’elle veut ré-acquérir. Ce qui a pour effet immédiat que chaque membre de chacune de ces deux classes ne peut comprendre un autre membre de sa propre classe que suivant ses espérances qui ne sont en rien la suppression de la valeur, mais l’acquisition du caractère antagoniste (le fétiche…) comme substrat de relation, de rapport ; et corrélativement, ne peut comprendre un membre de la classe antagoniste que suivant ces mêmes espérances, mais dont la modalité est d’être déjà acquise, ce qui ne répond en rien à ce qu’il lui est possible encore de faire.

La perception de ce manque est l’entame d’une critique de sa propre situation qui reste entachée de l’espoir d’atteindre jamais ce qui la provoque, jamais du seul fait de changer de classe et donc d’espoir, de fétiche. Or, seule la critique de la forme-valeur est susceptible de donner la clé des formes spectaculaires et de définir — décrire — la réalité de ces formes. Le spectacle nous montre simplement les espoirs possibles d’acquisition de gains, facteur de domination sur les êtres pris pour objet de cette domination — le rapport pré-établi — comme succès sans contrepartie, immédiatement là et indiscuté ; le fétiche de la valeur d’échange pour l’acquisition d’un objet, assez futile au demeurant, liés à la valeur d’usage de l’échange : la valeur d’échange se trouve justifié dans les images, les espoirs, comme adoration, comme fétiche dans le « spectacle » où un objet affectif, un délire, une passion, un amour manqué, fonde le centre de ce qui est, mais n’existe pas encore… et se poursuit sans fin dans la réalité de la vie, du temps qui court son cours court duquel il ne reste que le goût amère de la gueule de bois des images soulantes qu’on a du mal à vomir.

On trouvera donc dans ce spectacle, la protection de la marchandise suivant ses deux spécificités, contradictoires et complémentaires, qu’il devra réunir en image comme suppression de sa perception sensible marchande, dans une acquisition de la valeur d’échange gratuite, l’affectivité retrouvée à l’état pure et satisfaisante devenue substitutive. J’en reviens donc rapidement à ce puits gravitationnel de l’interchangeabilité de la valeur et de l’amour, où l’inévitable dépendance à l’Autre de son soi adopte la forme déstructurée de l’amour comme aliénation à l’Autre par l’ignorance volontaire de l’amour écrasé dans cette dépendance mal acceptée ou même carrément refusée. Le pouvoir malsain sur l’Autre n’est que l’habitude de se savoir mauvais en matière de relation à Autrui, comme pratique habituelle. Donc, le fétiche justifie ce pouvoir à la fois comme dominant et comme acceptation de dominé, réciproquement dans l’espoir correspondant à sa classe sociale : la réduction impérieuse, impérative et impératrice des relations, ici à la valeur d’échange, là, à la valeur d’usage des relations entre les gens.

Illusion, réalité… Dans les textes situationnistes, la teneur de  réalité  du spectacle n’est pas  toujours dépourvue d’ambiguïtés. La force d’attraction de l’interprétation psychiatrisante de l’aliénation n’a sans doute pas facilité les choses. De même, dans une brochure publiée il y a plus de quarante ans, on peut lire ceci (p. 10 de la brochure De la misère en milieu étudiant):« La mise en spectacle de la réification sous le capitalisme moderne impose à chacun un rôle dans la passivité généralisée, rôle qu’il assumera en éléments positifs et conservateurs dans le fonctionnement du système marchand ». Un appel de note permet à l’auteur de préciser que « ces concepts de spectacle, de rôle, etc., sont employés dans le sens situationniste ». Mais ce « sens situationniste » ne permet pas vraiment de déterminer s’il s’agit ici d’une illusion théâtrale ou d’une emprise réelle, car, de fait, l’objet du drame est l’emprise affective sur le sens du réel et l’humain est un être dramatique : seule la forme imprègne son âme et son âme l’absorbe comme l’encre sympathique le buvard. (…)

Il est clair qu’en comprenant le mouvement de la valeur en tant qu’automatisme affectif et pour autant cambiste, et l’emprise de la forme valeur sur l’ensemble de la composition sociale de sorte à se retrouver dans chacune de ses deux formes fondamentales (échange et usage) dans deux comportements sociaux répondant l’un à l’autre, indispensable l’un à l’autre, chacun avec ses avantages et inconvénients inhérents à ses incapacités de retour à l’unité, on risquait d’élucider la lutte des classes comme une lutte interne au mouvement du capital, et le renversement d’un des pôles de ce mouvement comme une simple redistribution spectaculaire des rôles au sein d’une formation sociale toute aussi capitaliste. Ce qui donne, pour approcher le socialisme réel, des outils autrement plus performants que les notions de « déformation bureaucratique » ou de « dégénérescence révisionniste ». La thèse 17 de la Société du spectacle de Guy Debord qui dit : « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » condense le concept de spectacle. Son développement met en évidence la critique radicale par Marx du fétichisme, et en quoi il permet une interprétation théorique du fétichisme. (…)

Les premières occurrences du concept de spectacle mettent l’accent sur la séparation. Séparation entre le spectateur et le spectacle, séparation entre la réalité de la vie vécue et la vie spectaculaire, séparation réelle entre eux des spectateurs qui n’ont de liens que par et dans le spectacle. Ces formulations justes permettent de comprendre la désignation d’un écart entre ce qui est réel et ce qui est illusion, entre ce qui est de la terre et ce qui est du ciel, entre ce qui est vérité sensuelle et ce qui est croyance religieuse, ce qu’il en est du spectacle. L’illusion est ne pas voir ce qui est, l’hallucination est voir ce qui n’est pas.  (…) La thèse 4 de la Société du Spectacle de Guy Debord : « le capital n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social médiatisé par des images ». (…) Le capital n’est pas une chose, mais un rapport social médiasé par les choses devenues idées, ce n’est pas une somme d’argent, mais de l’activité vitale transmutée en argent, valeur qui entre dans un cycle où elle transforme les choses en marchandise, pour se transformer à son tour en rapport à cette activité vitale et se présenter de nouveau sous la forme d’argent. Au cours de ce cycle, elle aura augmenté du temps mesuré, mais perdu. Et elle aura augmenté grâce à l’activité vitale humaine — transmutée en « force de travail » — qui aura été dépensée.

(…) Voir dans une marchandise quelconque un produit particulier, c’est se faire une illusion. La marchandise, fruit d’une dépense de temps humain transformé en valeur d’échange, n’est pas un produit particulier présentant la seule valeur d’usage, (…) c’est une valeur d’échange qui se présente dans un produit particulier comme valeur d’usage. La marchandise c’est ce qu’on peut ne pas voir, mais que l’on paye : c’est la transmutation, par l’apposition d’une charge affective ou vitale — faim, soif, froid, intempéries, renouvellement de l’obsolète —, l’activité vitale humaine en valeur. Et ce qu’on voit de la marchandise, c’est une illusion : c’est un cadavre, le squelette de cette vitalité rongé par le vers de l’usage avant sa sortie de la chrysalide de l’échange, nettoyé des chairs corrompues de l’affectivité débile. L’objet comme tel, a peu d’intérêt du point de vue de la valeur. Cet intérêt négligeable est de plus en plus négligé, puisque l’intérêt réel, la valeur d’échange, est de plus en plus fort dans les marchandises d’aujourd’hui. On peut reformuler cela en disant que le travail humain, tel qu’il se manifeste dans la production des marchandises, n’a d’intérêt pour le sujet automate qu’en tant qu’il se cristallise en valeur, en valeur dont la visibilité se réalise dans son obligation à l’échange, obligation unidirectionnelle, que vous soyez ou non d’accord avec un tel contrat.

Le « travail abstrait » de Karl Marx est cette réponse que se donne à elle-même la valeur pour ce qu’elle est : une spéculation sur la cristallisation de l’affectif prise pour matérielle, non parce qu’elle n’est pas réelle, il n’y a rien de plus réel au contraire, ni parce qu’elle serait immatérielle, elle peut être au contraire extrêmement matérielle (…). En fait, ce « travail » est abstrait parce qu’on ne le voit pas : il est un objet de pensée, alors qu’il est une véritable réalité sociale et reste pourtant non-pensé, réellement (…). Il apparaît cependant comme symptôme, une étrangeté qu’on refuse de reconnaître comme signe d’une maladie et que l’on cherche à guérir sans guérir la maladie. Il est un objet de pensée, encore une fois, comme étrangeté immédiate, un mystère dont on soulève à peine le voile : la valeur de la marchandise.

J’espère pouvoir revenir sur l’évolution de ce cycle « duoté —> participation —> don —> échange —> marchandise ».