Criardes gardes

Comme je l’ai souligné, l’angoisse se manifeste à la fois à partir d’image et est génératrice d’image. Qu’elle génère des images n’est pas une spécificité qui lui est exclusive ; la joie, la mélancolie, la colère provoquent aussi bien l’émergence d’images.

Ces deux modes — subir et générer — font un ping-pong dont la balle saute avec joie de la raquette à la table, de l’un à l’autre ; le joueur-double qui s’y affronte tente de ne pas l’augmenter en évitant qu’elle tombe à terre… allez-vous en savoir pourquoi, sinon que c’est la règle du jeu.

La règle du jeu a pour substrat que la vie doit se consumer, énergétiquement parlant, elle doit SE dépenser en mouvement et comme on en sait pas quoi en faire, elle angoisse et trouve à se mouvoir à travers des jeux où cette angoisse trouve une forme de maîtrise et se consume à la fois. Le résultat qui en résulte est un plaisir, bien évidemment, mais de cette sorte qu’on nomme plaisir-angoisse : le fait que l’angoisse bouge, soit agile, frétille, se bouscule, pétille, ne soit pas immobile (elle est immobilisable et immobilise par essence) procure du plaisir, amène la joie, le sourire, sinon même une forme de grâce.

Je vais exploiter l’image du ping-pong : le joueur-double ou les deux joueurs, la raquette, la balle, la table et son filet, le sol et la règle ; l’ensemble formant le jeu dont on peut découvrir la raison de l’existence qui est à la fois de satisfaire à l’énergie, le mouvement, dans un but, la satisfaction et ici, aussi bien, la confrontation et la participation à l’obtention d’un meilleur — l’Autre étant indispensable — et la certification de ce meilleur toujours remise en cause.

Dans le stade du jeu il y a plusieurs étapes : la découverte, l’apprentissage, l’entrainement, le perfectionnement, la maîtrise. Pour pouvoir me permettre d’écrire ce livre que tu lis, cher lecteur, ce n’est pas que je maîtrise plus ou mieux mon angoisse, mais que je n’ai pas la même que celles qui roulent cette société ; ce qui me donne la possibilité de voir ces dernières, tout simplement. Et si cela peut aider….

Je suis un homme tout à fait moyen, je n’ai pas une intelligence particulièrement importante, un « QI » élevé comme on dit, je me trouve confronté très vite à des limites d’abstraction, surtout mathématiques (à grand peine, l’équation du second degré me paraît déjà incroyable) insurmontables et j’ai parfaitement conscience, sans le comprendre, cela va sans dire, qu’il y a des gens sains qui comprennent des choses qui m’échappent totalement. Mais, j’ai orienté ma vie vers des jeux qui se sont montrés de plus en plus différents de ceux de mes contemporains que je trouvais — et trouve encore — assez mièvres. La question qui vient est : pourquoi de tels jeux ici et tels autres là, pour telle et telle satisfaction… et insatisfaction ? J’en ai conclus que j’ai orienté mes angoisses dans des directions éloignées que celles qui fondent cette société, sans plus me préoccuper du fait de vivre. Oh ! ne croyez pas que je sois très différent ! Non ! Ce n’est qu’une simple touche de terre de Sienne qui vient casser un blanc : une goutte suffit. Cette goutte de teinture est que j’ai considéré la vie comme un JEU où l’idée princeps est de s’y adonner avec une profonde conscience (profondeur qui se révèle alors une certitude qui s’ignore) qu’un proverbe d’angoisse précise en disant : « tant qu’on vit, il y a de l’espoir », encore que cet « espoir » est déjà la constatation que cette confiance que je mentionne se pose en doute. Et croyez bien que j’en ai joué des jeux dans ce grand jeu.

Nous voyons là une préoccupation tout à fait différente que celle qui oriente le fleuve de la vie de cette organisation sociale ; et je pense que c’est là aussi la source de ma solitude : personne ou si peu et si rarement — plusieurs compagnes (grand merci à elles !!!) et un ou deux hommes — pour jouer avec moi à UN jeu où la vie est mise en balance pour une satisfaction dont on ne connaîtra la teneur, la vertu et la puissance que lorsqu’elle arrivera, tandis que cette quête du Graal en sera une au moins aussi forte, variée, variable, surprenante, étonnante, curieuse et posant à réflexion.

Jouer consiste aussi à poser le cadre du jeu. C’est une démarche enfantine : on établit les règles, certes, mais on met aussi les conditions matérielles qui vont permettre au jeu son possible ; et mieux on organise ce cadre et meilleur le jeu sera, à ceci près qu’il y a une limite qu’il faut éviter de franchir, limite qui guindera les possibles de telle sorte que ce jeu n’aura plus assez de liberté pour se vivre. On voit tout de suite que le jeu a besoin d’une liberté qui lui est intrinsèque, qui pose SA condition de plaisir ; on veut trop l’ignorer. D’autre part, si l’intelligence se remarque dans les dispositions prise pour que le jeu se vive avec satisfaction (pleurs, colère, mélancolie, amour, joie, etc.) comme mouvement vivant de la vie, elle se remarquera aussi par les flous qu’elle saura laisser pour ne pas SE brider au cours du jeu. Et en même temps qu’on se trouvera confronté au fait de gagner et de ne pas perdre, l’empathie ressentie pour le collègue qui joue avec vous, vous donnera la satisfaction de ne pas trop gagner pour que la satisfaction vécue ne s’entache pas du gras de la malveillance. Hors cette malveillance, ne l’oublions pas, les moyens sont trop souvent sans correspondance avec le but, comme construction d’un monde d’empathie où le mouvement est continuel, fluide, fluctuant, incertain.

La sexuation détient une grande part dans ce jeu de la vie. Un des jeux qui englobe beaucoup d’autres aujourd’hui, est d’ignorer la sexuation, le simple fait d’être doté d’un des deux sexes : l’empathie — qui est un plaisir ! — est réduite à la souffrance, ce qui est pénible et source de séparation. Pire : la sexuation a une part active dans le jeu de la vie. Les moyens de l’ignorer sont multiples et soulèvent force angoisse et angoisses… mais c’est LE jeu de cette organisation sociale. Elle est pourtant une immense source de satisfaction, principalement lors des moments d’empathie arrivé à un point tel qu’on en perd sa propre conscience.

On construira le jeu en vue d’une participation la plus impliquante possible des collègues de jeu. Les règles seront majoritairement admises pour être manipulées en vue de cette participation impliquante et l’éveil y est indispensable pour garder la souplesse des possibles se mouvant autour d’elles. La prise de l’esprit, sa captation dans le mouvement du jeu fait la teneur du jeu, son aspect palpable, sa consistance. Je me souviens d’un jeu, alors que j’avais peut-être dix ans, où, dans le coin triangulaire aigu d’un bac à sable, nous étions dans un sous-marin et j’étais aux commandes : nous étions DANS le sous-marin, enfin… moi, mais cela n’aurait pas été possible sans mes deux collègues de jeu. Nous entendions tout : sonar, moteur, bulles d’air dans l’eau, l’eau autour de nous, la profondeur, les dangers : nous vivions la vie à travers ce jeu. Cela avait duré une éternité, peut-être cinq, peut-être dix minutes, mais c’est là que j’ai découvert le jeu et son caractère obnubilant, très semblable à la lecture… mais à plusieurs !

Un inconvénient majeur, dans la diversifications des jeux, est de ne pas devenir spécialiste, de quoi que ce soit, mais de jouir du jeu jusqu’à une saturation qui ne veut pas aller au-delà d’elle-même. Et à la fois, par la redondance des conditions du jeu, de percevoir des sortes d’indispensable et notamment de la liberté et de ses exigences minimales d’expressions : le contexte du jeu et son cadre. À un stade social supérieur, c’est-à-dire au niveau d’une organisation sociale avec gouvernement, loi, police, prison, hôpital, etc., les possibles de jeux possibles reçoivent des restrictions sociales, notamment, relevant de la simple existence : étancher la soif (chaque mammifère commence sa vie par le liquide !), combler la faim, protéger du froid et abriter des intempéries. Nous avons là les bases enfantines des possibilités du jeu, je veux dire les fondamentaux dont l’enfance ne se préoccupe pas lorsqu’elle peut vivre les conditions « normales » d’une enfance gaie. L’âge adulte n’ayant la maturité nécessaire de ne plus se préoccuper de ces conditions minimales à la fois pour lui-même et pour cette enfance qu’il engendre. Ainsi formulée, la vie sociale prend une couleur sensiblement plus terne que les criarderies d’une télévision.

Le but du jeu est de soulever une angoisse, c’est-à-dire un mouvement du vivant a-priori non-maîtrisable, de le manipuler, ensemble ou seul, de sorte que ce mouvement se manifeste, finalement, sous la forme d’un plaisir, partagé, où le gain consiste à la disparition de cette angoisse. La différence entre l’amateur et le spécialiste se conçoit rapidement en la capacité d’une maîtrise plus ou moins exercée volontairement et de manière assidue, dans un jeu particulier. Ce n’est qu’un détail restrictif de la capacité de jouer qui, elle, est universelle et n’oriente, hors les jeux co-participatifs, dans l’implication mise dans ce jeu, que dans et par la notion de gain personnel. La force d’un jeu consiste donc dans cette capacité innée d’implication qu’il contient. On remarque alors que le but du jeu n’est pas le gain, mais le jeu lui-même et en ces sens tous les coups sont permis. Il suffira d’ajouter au jeu un objet affectivement important pour que le jeu gagne en relief montant parfois à des points dépassant la vie que l’on met en dette. L’importance de l’excitation que l’on attend d’être soulevée par le jeu est relative à la teneur de l’affectivité qui y est impliquée. Ce mouvement émotif, l’excitation, est le centre du jeu, mais on la regarde toujours en coin, le visage tourné à droite, les yeux subrepticement tournés à gauche de crainte qu’elle ne perde en intensité. Un de mes jeux étaient précisément de jouer de cette excitation en la rendant encore plus palpable, présente et immédiate par la description de l’angoisse qu’elle soulève, car l’humain est tel qu’il a peur du mouvement du plaisir du fait qu’il ressent le mouvement comme une angoisse ; et comme ce plaisir est un mouvement, il associe ce mouvement à l’angoisse, de ce qu’il vit… Il ne fait donc pas les choses en vue d’un plaisir, dans le but de la satisfaction, mais dans celui de satisfaire ce qu’il escompte du but atteint. C’est l’animal le plus curieux de la planète.

L’implication dans le jeu est par essence angoissante. Une multitude de moyens « techniques » sont utilisés pour circonscrire cette angoisse devenue excessive. Et à la fois, ces « techniques » sont des augmentateurs d’intensité ludique. On parle des drogues et le son de cette étrange musique assexuée sort des bouches de ceux qui ne tolèrent pas le mouvement et veulent imposer l’immobilité en lieu et place de cette motilité de l’angoisse, qu’ils rendent sans solution, considérant que cette angoisse vivante n’a pas lieu d’être prise en considération dans les calculs d’une vie sociale ou personnelle et que la seule indiscrétion de ces « techniques » est l’individualisation de la solution de l’angoisse. Ayant pour base ce qui pourrait NE PAS soulever d’angoisse mettant en jeu la vie propre à l’individu en le contraignant à des bassesses, telles que la salariat ou de punir selon un cadre rigide l’Autre pour des fautes que ces contrantes ont suscitées, les jeux de l’angoisse n’ont rien de particulièrement dangereux pour l’espèce, la nôtre, bien au contraire !

Réfléchissons un peu. Quand donc notre espèce se met-elle en danger, soit individuellement, soit collectivement ? Quelles sont ces circonstances que l’on peut observer où l’espèce se met en danger et que fait-on, en plus ou en moins, pour cela ? Soit accélérer la dégradation, soit la diminuer. Les guerres, bien sûr, la chevalerie, la protection du Temple, celle des banques ou plutôt des comptes de ceux qui ont pu y déposer davantage que quelque chose, la production des marchandises et leur circulation — principalement celle de la force de travail dans les « auto »-mobiles — et celle des « énergies » qu’elles soient fossiles ou radio-actives. Tout cela fait parti comme d’un « background » existentiel, un arrière-fond indispensable à la continuation même de cette organisation des jeux qui en restent. Et sortiriez-vous des limites de ces jeux — tel que de refuser de vendre sa « force de travail », sa vie transformée par la logique marchande en parcelle négociable sur et dans un marché de dupes plus ou moins conscientes de leur rôle — que des dispositions précises vous obligeront à renter dans le rang ou vous en écarteront raidement par une mise au placard, à deux ou trois dans un espace de 3 mètres sur 4, des barreaux aux fenêtres. Mais rien, au grand rien, ne sera entrepris pour que l’angoisse que soulève cette organisation de l’angoisse vitale dans sa forme sociale, ne suscite pas davantage d’angoisse, c’est-à-dire ne mettent pas davantage en péril la conscience de soi que l’on a de soi, du seul point de vue d’être vivant en vie.

L’ami qui se « drogue » résout deux problèmes : son incapacité à jouer de son angoisse sinon que « techniquement », et celui d’en avoir, un temps, la satisfaction. Il faut avoir été alcoolique pour parler de l’amour de l’alcool, je dis bien « amour de l’alcool », cet amour que l’alcool vous fait vivre en vrai. Je vous fait sous-entendre, bien sûr, que le problème des « drogues » est donc une question d’amour : qu’est-il plus angoissant que de ne pas aimer et d’être aimer en retour ? La solitude est le stress princeps de l’humain, comme de l’âne d’ailleurs. Les criarderies de la télévision s’emploient à bien le cacher, ce princeps.

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