Absolument inutile

Le plus dur, dans la tristesse, c’est qu’elle s’accumule jour après jour, sans rancir, en englobant la personne dans un cocon affectif qui arrive à un point tel de développement dans son épaisseur périphérique, qu’il isole aussi socialement. Il arrive que je ne sache plus ce que je fais là, à quoi je sers, que je me sente totalement décalé et que les gens me regarde comme si je puais, littéralement, dispersant une odeur qui les écartent de moi. Véritablement, les jeux auxquels nous convie la simple convivialité deviennent sinon ridicules, pour le moins inutiles.

L’environnement prend une ampleur qu’il ne devrait pas avoir, comme cette « écoute holistique » des équidés pour lesquels un son n’a pas plus de signification qu’un autre, du moment où il n’indique pas un danger répertorié comme tel. Et cela est gênant, car le monde est plein de bruits idiots — essentiellement basés sur le bruit que génère le moteur à quatre temps et le 50 Hz des moteurs électriques — qu’une conversation avec quelqu’un vous fait oublié alors que seul, ils prennent une place amplifiée par la résonance — sans préjuger, bien sûr, de leur nécessité plus ou moins douteuse — de cette solitude. Et c’est très pénible, car on se sent alors réceptif à tout, pour ne percevoir que des déchets de relation « humaine », le bruit que font les autres.

Cela vous pousse à pénétrer dans un état de révolte contre lequel vous êtes obligé de vous résigner sur deux points essentiels : cette révolte est inutile, et elle est contre-productive, comme on dit de nos jours. Il est absolument inutile de vous révolter contre la solitude, cela vous mène au suicide social et conséquemment physique ; et de vous révolter du fait que vous êtes seul ne rend pas plus sociable pour autant, et bien au contraire : vous ne faites que vous rendre davantage incompréhensible, car tout le monde est convenablement adapté, dans cette société des humains, et il n’y a aucune raison de mettre les gens dans la leur, de solitude, alors qu’ils n’en perçoivent rien et que de percevoir la vôtre les met plutôt dans la gêne qu’autre chose. Et cela signifie aussi que vous n’êtes pas capable de vous adapter au monde, quand bien même ce monde est pourri ! Pour moi, ce monde est si pourri que les gens ont absolument besoin de toutes les images qui le cachent de sa réalité. Mais qu’y faire ? Le penser est vous isoler au surplus.

Mais je retrouve cette même dichotomie entre la résignation de ma révolte et cette propension des gens à cacher la réalité vivante en y apposant des images qui ne signifient rien, à peine érotiques, souvent brutales, humiliantes, etc. Il vaut mieux cacher le monde que de le vivre réellement, n’est-ce pas ? Un tel monde est — serait — si déprimant !

N’empêche, la solitude s’accumule sans solution individuelle, comme la conséquence d’un parti-pris, d’une orientation qui encline à augmenter son inclination à mesure qu’on y avance. À l’aune de la marche du monde, je me demande si, elle aussi, répond à la courbe mathématique de l’exponentiel ? Auquel cas, une fin sera d’autant plus immédiate que je m’en rapproche !

J’aime la vie, j’aime la sensation de la vie et celle du vivant qui m’entoure. Le monde humain barbouille cette sensation de couleurs qui en divertissent la perception en affirmant qu’elle est d’autant plus authentique que les couches de couleurs s’amoncellent les unes sur les autres jusqu’à faire disparaître la sensation initiale, qu’il a perdue. La vie que j’ai menée, jusqu’à aujourd’hui, a été, au contraire, d’atteindre au mieux la source claire et douce de cette sensation pour en ressentir davantage la vivifiance. Trompé ! je me suis trompé. C’est pas celui-ci, le chemin que j’aurais dû emprunter, celui qui aurait dû orienté mes pas, le désir du plaisir nourrissant le courage de l’atteindre ! Nul retour en arrière n’est possible, bien évidemment et rien n’est à refaire. On naît sans l’avoir demandé, on dit nous avoir donné la vie alors qu’on nous l’a imposée — je n’aurais eu rien à dire si j’étais né idiot, ou vache ou dauphin ou puce —, je dois m’adapter à des règles humaines qui sont délirantes du point de vue de l’affectivité, de la sexuation, de la résolution pratique de problème simplement liés à l’existence — amour, jeu, abri, nourriture, etc. — et je dois payer pour cela, comme un dû. Et si on propose ce qui vous semble un mieux, soit il est immédiatement détruit puisqu’il remet en question l’organisation des adaptations à la société-même, soit il est ignoré car il bouleverse des espoirs de gains, de domination des uns sur les autres et des institutions qui corroborent cet ensemble, soit on vous jette en prison comme pervers sexuel augmenté d’un fainéant, d’un terroriste et j’en passe.

L’aliénation princeps a lieu lorsque le sujet devient — pour une raison ou pour une autre — objet, c’est-à-dire, lorsque l’être n’a plus d’emprise sur son devenir, dans le cas de l’être humain. L’état dans lequel cette étrangeté se réalise — de même que le viol, par exemple, dénie un sujet par un autre sujet ; ou bien, lorsque ce sujet se sent l’objet du temps sur lequel il n’a pas d’emprise, le sort — peut correspondre à ce sentiment de mortification par opposition à l’Éros, qui est la vie jaillissante dans son excitation, l’érotisme, dynamique dynamite.

De toutes façons, on est tous foutu, car il faut d’abord se savoir sujet pour SE réaliser en tant qu’objet et reconnaître si cela en vaut la peine. Et de la coupe aux lèvres, le délice du poison de tes yeux, de tes yeux verts, lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers. n’est pas encore passé avant d’être bu !

Ce qui importe c’est les moyens de l’aliénation, comment l’objet-sujet n’est PLUS sujet. Le salariat, la marchandise, la fiche de paye, sont autant d’humiliations qui réduisent le sujet à un objet… et on ne peut attendre d’un objet qui ne se sait PLUS sujet de redevenir un sujet.

Chaque jour, dans chaque journal, il y a au moins une page qui indique l’urgence que l’objet-sujet redevienne sujet. Il n’en est proprement PLUS capable. Il s’agit seulement d’une question de masse ; je répète, il s’agit seulement d’une question de masse. Le rapport des masses de l’aliénation (des objets) SUR les sujets est tel, que ce « sujet » y est enfoui, comme une carcasse de navire échoué sous la vase. On le retrouvera peut-être un jour, mais certaimeent, sous un autre temps.

Pour que l’ébrouement du sujet disperse cette vase de la marchandise — qui est ÉNORME car elle implique une rapport social établi, corroboré et participatif — il faut d’abord qu’il ai conscience de lui-même et l’objet de la marchandise est précisément d’opérer efficacement cette immobilisation, jusqu’à ses derniers soubresauts.

Un « jeune » sur cinq se dit en état de solitude alors que la marchandise à mis sur le marché tant de moyens de « communication ». Près de la moitié des femmes « cadre » — qui ont donc accédé à une indépendance financière (n’allez pas comprendre le contraire de ce que je veut dire, bande le malpropres !) — sont SEULES. L’érotisme qui les oriente dans la satisfaction sexuée de la vie est réduit au ridicule : la mort de l’âme règne dans l’âme de la vie.

La solitude est comme le viol : on devient peureux de l’autre, car il s’agit d’une souffrance que cet autre a induite et dont on est tributaire, pourtant, de la disparition, par une dose accrue d’amour, demande si forte qu’elle en devient incommensurable. Elle fragilise le sujet en le brisant dans les incertitudes de ses sensations dont il ne sait plus faire le tri des sociales et des importantes et des accessoires et des idiotes et des pas-sûres et des comment-faire et des j’ose-pas et des tu-vaux-rien et des inutile-les -choses-ne-changeront-pas-d’un-poil… la solitude met la personne sous une tension qui se meut en cette incertitude car cette tension ne repose sur rien d’autre que soi. Certains deviennent violent, car elle est difficilement supportable ; d’autres la retournent sur eux-mêmes et se rongent.

À cela s’ajoute la lourdeur d’une fatigue quasi-permanente. La solitude empreigne à la manière de cette croissance que l’on observe des champignons dans une boîte de Pétri, tous les interstices du corps, les recoins des cellules, les espaces libres de pensées. On se lève, le matin, et on a envie de pleurer. On constate que ce n’est pas la société qui ne veut pas de vous, mais vous qui ne voulez pas de cette société et que cela semble irrévocable. On est encore capable de rencontrer des gens extraordinaires, qui vous plaisent, que vous trouvez beaux et intéressants, mais on se sent soi-même vide, une coquille vide, dépourvue du répondant nécessaire pour rendre à cette vie sa palpitation, en goûter son suc, en résonner la pétillance et la faire rebondir au surplus, comme il est normal de la vie qui rencontre une autre vie qui lui plait : voyez deux enfants ! deux chiens qui se reconnaissent ! On constate bien que leurs yeux pétillent de vous voir — ce qui les rend d’autant plus intéressants — encore qu’on ne puisse y répondre et qu’ils s’en vont, comme un goût de trop peu dans la bouche, ce goût que chacun connait bien, de l’espoir trahi. Vous entrez alors dans la catégorie des gens inintéressants et la prochaine rencontre se fera à travers des lunettes de soleil que l’on gardera sur le nez, car la vraie vie que l’on voudrait représenter pour eux, ne brille pas en suffisance pour être regardée de ses propres yeux.

On se sent affectivement agonisant. Oh ! cela ne veut pas dire grand-chose à beaucoup d’entre nous tant il est vrai que beaucoup d’entre nous ne prennent de cette chose que ce qu’ils ont et ont peut cultivé cette plante ! Mais l’agonie affective, c’est long, sans doute comme la bouture d’une grassulacée dont la feuille reste comme fraîche un long moment et qui, épuisée par le temps qui passe sans rencontrer un terreau favorable, se met tout à coup à se rabougrir — et appporterait-on ce terreau à ce moment-là que cela ne changerait plus rien ! — pour se dessécher en un temps très court avant de mourir et entamer celui de la décomposition, isolée sur la pierre où elle est tombée. Le vent alors la poussera, mais cette décomposition-même demandera encore du temps, puisque autant séchée, elle est devenue dure comme une corne.

Il y a encore un stade supérieur dans l’ignominie de la solitude qui est que, ne recevant pas ce que vous considérez comme un minimum de répondant affectif de la vie, les relations que vous ressentez comme secondaires et qui forment la base de la vie sociale, vous deviennent importunes, vous gênent par leur absence de sel… et vous vous isolez davantage.

Et de le dire ne résout rien : tout le monde va au boulot, chaque jour en pensant pourvoir avoir à saisir à faire quelque chose, en se présentant tout de même devant la pointeuse.

Si nous voulons que le sujet redevienne ce qu’il est, il faut cesser d’aller au travail, à la fabrication des sujets-objets ! Amen.

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