L’homme est un cheval pour l’homme.

Il ne restait plus que quelques vivants, bien déterminés à passer outre toutes ces fadaises que le monde dans lequel ils vivaient leur proposait d’adopter pour le bien-être des hommes, la satisfaction des femmes et l’égaiement des enfants ; en somme de la propre gratulation que cette société se vouait à elle-même et de sa base relationnelle : la Valeur. Il fallait, cependant, vivre soi, et chacun avait la conscience que de se dispenser de tout revenait à se dissocier de ses prochains sans pour autant les dissiper de leur asthénie adipeuse.

La plupart des femmes avaient immolé aux dieux leur suc vaginal et les hommes se situaient dans cet espace compris entre le mur instinctif de la protection — dont on pourrait dire que, physiologiquement, leur masse musculaire y trouve une justification — et l’absence de douceur qui pousse à la résignation de la tendresse, pour ne plus correspondre qu’à cette manifestation du désir si bien représentée dans cette statuette égyptienne priapique susceptible de montrer la puissance de la fertilisation de l’éther par le roi. Cette statuette, bien évidemment, était posée sur un pied d’estale.

Le suc vaginal, dont le glissant m’envoie (et où je trouve la souche de toute ma tendresse) bénir le cardinal frémissement de toi, se tarit par la crainte, la méfiance, la violence intolérée, la désapprobation. Et pourtant, nul ne se penche sur cela qui est connu, mais à peine reconnu, admis sans être vraiment compris, sur lequel il faut pourtant passer pour répondre à ce rapprochement qui fonde la puissance de la perte de soi dans et avec l’Autre et qui nous fait surseoir à la souffrance dont on est prêt à assumer l’étrangeté en échange de cette sensation de communiquer profondément.

À l’aube, quelques uns de nos éclaireurs rapportèrent que le camp de la Valeur était en cendres et que tous ses habitants étaient partis au loin en laissant un gigantesque cheval sur le rivage. Priam et plusieurs de ses affidés sortirent pour le voir, et en restèrent stupéfiés, muets d’admiration. Notre ami Thymoétès fut le premier à rompre le silence :

— Puisque c’est un présent destiné à la Valeur, dit-il, je propose que nous l’introduisions dans notre forteresse et que nous le montions au plus haut de la citadelle. Ainsi nous pourrons pérorer notre victoire par la possession du dieu ennemi. Nous l’aurons tous devant les yeux, nous pourrons à tous moments comprendre où nous en sommes, nous admirerons tous, en voyant devant nous ce symbole contre lequel nous nous sommes battus si longtemps avec tant d’obstination, de force et de courage, la grandeur de notre but, sa sagesse et la profonde reconnaissance de notre victoire.

— Non, non ! s’écria Capys, la Valeur a trop longtemps justifié les théories de l’Économie ; il faut immédiatement brûler ce symbole ou bien le casser pour voir ce qu’il porte dans son ventre de sorte qu’il ne nuise plus, ni à nous, ni aux générations futures. La Valeur veut tout expliquer de nos relations, et elle corrompt tout : la valeur de sa tâche lorsqu’elle transforme l’activité vivante en travail, spoliant les Autres de leur légitimité de vivre comme bon ils entendent ; c’est elle qui construit en détruisant ; c’est par elle qu’on construit pour détruire quelles qu’en soit les conséquences, radio-actives, chimiques, physiologiques, physiques, l’empreinte délétère qu’elle laisse sur la joie des enfants enceints dans leur poussettes à résigner leur indispensable gigottage à l’utilitaire du transport d’un endroit à un autre pour ce seul fait qu’on doive les transporter avec soi et non plus les accompagner dans la vie nouvelle ; c’est elle qui transforme le vagin de nos femmes en désert, certes chaud, mais aride et si péremptoirement conditionnel ; c’est elle qui nous rend brutaux pour LA justifier, lui donner SA valeur, envers et contre NOUS. C’est elle qui obstrue nos pensées, qui nous fait éviter les solutions simples, évidentes, élégantes, non-intrusives, non-destructives, de ces solutions qui ne s’empilent pas les unes sur les autres pour dire qu’UNE solution a été trouvée à un problème simple lié à l’existence, la NÔTRE, sur cette terre,  qui n’est pourtant pas si compliquée lorsqu’on admet que nous aimons l’amour, la joie, l’activité gratifiante, la concentration sur une tâche reconnue socialement hors de la Valeur, nous disputer. Faire entrer la Valeur dans notre forteresse, simplement pour dire qu’elle est notre victoire, nous voue à notre perte : il faut détruire ce cheval de cartoon-pâte.

Mais Priam déclara :

— Thymoétès a raison. Nous le ferons entrer en le poussant sur des rouleaux. Ce qui appartient à la Valeur ne doit pas être profané.  »

Il reste encore quelques mètres pour trouver quelque ruse qui l’en empêchera et dépassera l’autorité de celui qui se veut le chef en commandant l’ineptie. Il faut faire vite, car le sol même sur lequel nous posons nos pieds debouts et nos dos couchés, pourri par cette activité démentielle qu’exige la Valeur, jusqu’à l’air et l’eau qui nous sont indispensables et en donnent la caractéristique si singulière, si ténue et si rare, exceptionnelle — un peu à la mesure de cette exceptionnelle et remarquable aptitude à différer et faire parvenir indirectement notre capacité à nous comprendre les uns les autres — et n’atteigne le point de non-retour dont on frise la couche-limite du décrochage, qui induira la définitive disparition de notre capacité à jouir sans intrusion violente de la vie d’ici-bas.

Cassandre, femme ô combien femme, dont les dires ont été transmutés en médires par Apollon lorsqu’il lui a craché dans la bouche, jaloux de ses prérogatives d’humaine et de la chaleur de sa langue, se montre face à l’objet de toutes les attentions et prévient de ces mots ses compatriotes :

— Méfiez-vous des apparences, hommes, vous qui ne savez pas ce qu’est d’allaiter, de cajoler ou de vous recevoir en son sein et qui pourtant vous remuez, tel le serpent froid dans la roche chaude de nos chairs ! Voyez pour y voir ce qu’il est vraiment et seulement cela, cet assemblage de bois, de tenons et des mortaises correspondantes, des ligatures et des chevilles ligneuses qui vous épatent par leur agencements et vous semble un mystère ! Ce sont des hommes qui l’ont construit ! Ne restez pas pantois d’admiration devant cet ouvrage issus des mains situées au bout des bras de ceux qui sont vos ennemis ! Et ces bras sont mus par une volonté : celle de vous détruire ! de vous anéantir ! de vous effacer la pensée physiquement de sorte qu’elle ne puise plus se faire entendre sinon que comme souvenir ! et encore, comme un écho, au loin, qui s’éloigne aussi vite que l’ombre au soleil couchant. Méfiez-vous des apparences ! Vous vous laissez ébahir par la beauté des choses et elle vous paralyse l’intuition, le sentir et le pressentir en vous laissant à penser un meilleur que vous désirez tant alors que vous ne savez plus ce que vous êtes et avez oubliez votre empreinte sur vos propres vies ! Écartez de mon chemin, et en conséquence du vôtre, cet engin : il est néfaste, ne contient que du vide que vos pensées remplissent de ce qu’il n’est pas ! Ce vide est votre fatalité ! Vous égarez vos dieux, ceux qui vous sont si chers et ont octroyé sur vos épaules la protection de leur faveur dont vous avez goûté avec délice la saveur des jours et les caresses de la nuit, l’oubli dans le sommeil quiet et serein, alors que la coupole de leur bienveillance enrobait de son dais l’espace qui vous est légitimement alloué pour vivre. Dispersez en mille morceaux épars ces allumettes de l’espoir, brûlez le soutènement de cet ouvrage, saccagez cette hauteur qui vous domine ! Qu’attendez-vous de vous : votre propre esclavage ? votre mise en chaîne ? qu’un spectre tacle vos genoux pour vous ployer sous son joug ?

Mais de ces paroles, Apollon, je vous l’ai dit, par la vertu de sa déitude, change dans les oreilles de ceux qui l’écoutent, les préservatrices préventions de Cassandre pour n’en faire plus que leur contraire.

Car, oui, la Valeur fut introduite dans notre forteresse, elle a dissout de son poison dissimulé les défenses qui lui avaient été opposées, son poison à l’aide de ses pics acerbes ; elle a dilapidé les restes de fraîcheur qu’il nous restait de réserve. Cela nous le savons tous, nous en connaissons l’histoire, elle est implacable pour les crédules et les ignorants.

Les représentations se résument à inscrire sur sa peau la visibilité de l’image que l’on a de soi. On peut au surplus constater qu’il est heureux que le malheur se soit présenté à nous sous la forme d’un cheval, imaginez le désastre si ce fût une mule !

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