Les ornières du patriarcat

À Yolène, pour sa gentillesse et sa patience, pour sa générosité

La haine du patriarcat pour la femme fait la une quotidienne des journaux : ne serait-ce que cette quotidienneté, c’est ce qui fait à minima sa définition, ce qui donne à minima sa forme.

En décrivant la femme comme l’origine du malheur du monde (Ève n’a-t-elle provoqué l’homme au péché ?), il se perpétue en traçant cette caractéristique comme les roues des chars les sillons parallèles sur la route du temps. Encore que cette haine ne soit pas seulement dirigée vers la femme, mais aussi vers l’enfant, car le patriarcat déteste la vie dans son expression débordante, et l’enfance qui croît lui est insupportable dans cette générosité dont elle a besoin pour se développer.

Alors, il faut bien être clair un jour quant à l’action véritable du patriarcat sur nos vies : il commence inexorablement, inévitablement et de manière indispensable et impitoyable par la répression de toute forme libre dans les manifestations de la vie. Cela commence par la naissance dans des lumières aveuglantes, par la séparation des nourrissons de leur mère à la naissance, par leur emmaillotement qui n’est pas si vieux puisque j’y ai échappé de peu, par la circoncision, par la maltraitance nutritive (privation du sein, de tétée, de dessert, etc., obligation de manger de ceci et de cela et interdiction de goûter à cela et ceci) et l’interdit de la masturbation satisfaisante. Si on ne conçoit pas que ce que je viens de dire sont les bornes que le patriarcat pose à la vie, on a déjà passé son chemin et fermé cette page pour lui sombre et peine de poisons.

De fait, nous devons redéfinir toutes nos relations sociales sur cette base que le patriarcat abhorre : la sexualité. Il ne s’agit pas bien sûr de faire du monde un lupanar… qui est un résultat du patriarcat et nous ne connaîtrons pas immédiatement l’orientation différente à moins de tâtonnements têtus, d’erreurs obtuses et d’égarements hébétés. Mais à bien regarder notre monde, le présent surtout, on voit très bien ce qu’il ne faudrait pas faire en sachant que le laisser-aller expérimental qui sera alors vécu comme une déduction de ces observations, ne donnera pas l’immédiate solution, mais ce qu’il faut éviter pour éviter d’y retomber.

Les féministes, par exemple, vont écarter le sexe mâle. Il y a plusieurs stratagèmes patriarcaux pour séparer les êtres, faire en sorte qu’ils « jouissent » individuellement du temps qui passe et l’un d’eux est la marchandise : la transformation de tout, absolument tout en objet destiné à l’échange. Mais qu’est-ce que l’échange : l’échange c’est la passation d’un objet contre la passation d’un autre. Ainsi, par exemple, Mauss a déterminé le don et le « contre-don ». Cependant, l’absence d’échange n’est pas le contre-don, mais l’accueil. Sur une île, il y a des jardiniers et des pêcheurs. Chaque ou presque chaque jardinier est en relation d’échange (il n’y a pas d’autre mot ! le troc ne convient pas davantage) avec un pêcheur et réciproquement. Il n’y a qu’une personne en relation avec une autre personne. Jamais il ne regarde la quantité d’igname ou de poisson « «échangés », jamais : ils se servent de ces objets pour exister l’un par l’autre à travers ce qui n’a pas de nom d’échange : l’amitié. Si un jour, ils comparaient, comme dans l’échange marchand, les quantités, l’amitié disparaîtrait, car il ne peut jamais y avoir d’équivalence d’objet sinon qu’en passant par la valeur qui se matérialise dans l’argent. Et l’intention profonde de satisfaire l’amitié à travers son action sur autrui est sans équivalence, sinon que l’égalité entre les amis. Non pas que le jardinier donnera toujours au surplus (comme dans la théorie de Mauss sur le don et le contre-don qui aboutit dans ce cas au potlach, une forme de démesure), mais ce qu’il faut, car le surplus n’est pas indispensable et le peu est, dans l’amitié, ce qu’on peut faire de meilleur.

J’ai eu la chance de pouvoir me souvenir d’avoir vécu ce mode de relation à travers (ou par l’intermédiaire de) l’objet : c’est la manière innée de l’humain de l’utiliser : l’amitié. On ne voit pas le jardinier et le pêcheur s’échanger en un endroit (le marché) leur deux marchandises, non, on voit le jardinier apporter ses ignames au pêcheur et, dans une alternance aléatoire mais responsable, le pécheur apporter son poisson au jardinier, et comme le dirait Voyer « Ça bavarde », ça a plaisir à bavarder : l’échange de l’amitié est là et non pas dans un objet investi d’une valeur. La valeur est ici du vent : le bavardage. Il y a deux occasions de bavarder, alors que dans l’échange marchant, patriarcal, il n’y en a qu’une et l’autre se passe dans les têtes des deux protagonistes, qui, une fois séparés, se demandent s’ils ont fait ou non une « bonne » affaire, c’est-à-dire s’ils ont, chacun d’eux, bien baisé la gueule de l’autre. Ici, le soliloque est la mesure de l’échange, cette valeur introduite dans l’objet comme comparaison d’objets.

Quand je fais une chanson et qu’elle est belle, je donne une mesure de cette amitié, car je ne peux pas l’échanger contre un autre objet avant que mon auditoire ne l’ai écoutée et appréciée. Bien sûr, il peut y avoir quelque part une équivalence dans la puissance de cette appréciation à partir du plaisir ressenti à l’écouter, mais moi, je ne fais pas une belle musique pour trouver cette équivalence, mais parce que c’est beau et agréable à écouter, c’est éphémèrement beau et le souvenir (le soliloque) n’a pas de comparaison, sinon il se dépréciera, il perdra son goût précieux de plaisir ressenti il y a un instant. Je n’y peux rien, personnellement, lorsque je fais une belle musique, car elle émane de moi comme mon souffle : je n’y peux rien, car je suis obligé de respirer. C’est comme si j’étais un jardinier : j’ai plaisir à voir mes plantes croitre ; et le pêcheur, plaisir à voir frétiller son poisson dans son panier : le plaisir n’est pas seulement là, mais aussi tout à l’heure et on va le partager, le diviser. Le patriarcat ne cherche que la multiplication.

Partons de l’envers : le vol ou le dol. On comprend tout.

Il manquera toujours au patriarcat un accessoire, pour n’importe quoi qu’il fasse (et qui est loin d’être universel, qu’on se le dise), qui sera sans fin d’assoir son autorité (sbire, bâton, couronne, trésor, stock, …) : l’argent. L’argent est un élément indispensable à l’échange. On a saisit l’importance de cet échange qui va matérialiser l’argent, lui donner sa substance, car sinon, ce n’est qu’un objet comme un autre, disons, un morceau de papier, actuellement, en gros. L’argent a besoin de l’échange et l’échange est la disposition d’une relation entre deux personnes, disposition de laquelle l’amitié est bannie. Les deux personnes se disposent à échanger car elles sont disposées à procéder ainsi, affectivement : c’est dans cet échange qu’affectivement elles trouvent une satisfaction dans la relation – mais, comme on l’a dit, avec soliloque. D’ailleurs, dans de telles conditions, sans échange possible (pas assez de « richesse argenteuse », par exemple, ou bien n’ayant que la force du passage de son temps comme objet, pour entrer dans ce système social du patriarcat), la personne devient folle car elle ne cesse de soliloquer, de tourner dans sa tête sans la matérialisation possible d’une amitié. Je connais des gens qui préfèrent devenir fous, psychiatriquement parlant, plutôt que d’aller travailler, c’est-à-dire, échanger la force du passage de leur temps contre cet argent, « l’objet de tous les objets » (K. Marx, bon… il a parlé de « marchandise des marchandises », c’est presque pareil…) qui leur permettra ensuite d’échanger ce qui entretiendra de près ou de loin, cette force de vie qu’est le temps, le leur. Beaucoup en sont réduits à trouver une amitié dans des objets spécialement conçus pour cela, à mesure que l’emprise de la marchandise nous séparent les uns des autres, masculin et féminin, et une multitude d’autres, donc le commerce se régale, choisit des « animaux de compagnie » qui ont à leur yeux plus d’importance que leurs congénères et sont près à tuer pour cela, tant ces congénères ont perdu tout accès à une porste ouvrant sur un plaisir, à moins d’échanger sur ces animaux. Et, pareillement, d’autres se servent de ces animaux pour gnaquer les ceux-ce qui oseraient s’attaquer de front à la marchandise dont ils sont chargés par ceux qui les payent de « protéger ». Le mot garde un goût amère lorsqu’on parle d’affection, comme une morue mal dessalée qu’un tas de pomme de terre ne saurait adoucir.

La maladie sociale effective du patriarcat est de deux sortes : ceux qui commandent et ceux qui sont commandés. Ce n’est pas seulement une question de QI, mais aussi de mépris pour autrui (il n’y a pas de coefficient de mépris, bien qu’on cherche à mettre en avant un coefficient de je-ne-sais-plus-quoi sensé être plus positif, ha oui : d’affectivité, qui est sans doute, l’inverse du QM mais encore coloré du teint de la marchandise). Le mépris est culturel, et il n’y a actuellement pas d’autre culture que le patriarcat. Le mépris est assez bien accepté comme outil de profession : flic, militaire, cambiste, mais c’est général : il est partout en tant qu’élément relationnel. Le mépris est indispensable à l’échange comme base arrière du soliloque auto-suffisant. Je n’ai pas la méchanceté d’affirmer qu’il est une relation consciente à l’autre, mais il se manifeste beaucoup dans l’ignorance de l’autre, comme si l’autre n’existait pas, ce qui est une forme de mépris, un peu plus pardonnable, mais aussi délétère. La pollution engendrée par l’activité de chacun de nous, camionneur, cultivateur compensé, marin-pêcheur, et j’en passe, détruit autrui, directement ou indirectement : ici il n’y a pas de mépris immédiat de la personne, certes, mais autrui a disparu du champ de son action à soi sur le monde. Un paysan propriétaire de deux à quatre cents hectares qui pulvérise sur ce qu’on mangera des produits uniquement issus du pétrole pour « aider » une plante dont il a ôté la puissance vitale l’année d’avant avec les mêmes produits ; une nourrice qui sert trop un maillot ; un gynécologue qui recoud plus étroit une épisiotomie ; un urologue qui ne comprend pas qu’un spasme chronique de l’uretère dû à une expulsion d’un lieu de vie qu’on a chéri et où il faisait bon faire pipi va endommager un rein par l’accumulation des graviers qui vont s’agréger en lithiases ; l’extrême puissance, impétuosité et urgence de la sirène d’un pompier dans les oreilles d’un nourrisson ; saccager par la tronçonneuse et la chimie des espaces vivants pour du métal ; un policier qui ne voit pas dans le rictus d’un dérangé affectif la souffrance qu’il occasionne en prenant sa défense sociale alors qu’il détruit incidemment le voisinage qui l’a appelé à son secours ; un légionnaire qui éventre la femme ennemie ; celui-là qui endurcit l’enfance pour la rendre cruelle ; le marin-pêcheur qui découpe un mammifère marin et s’étonne de voir sa souffrance dans ses yeux ; l’entrepreneur qui assèche une rivière pour revendre des bouteille d’eau issue de puisage de la nappe phréatique qu’elle avait pour source ; un gugus pétri de pouvoir qui ordonne uniquement pour affirmer ce pouvoir, le largage d’une bombe atomique sur une ville de bois et de papier ; cet autre qui infeste cette autre des résidus des produits nécessaires à la fabrication de « médicaments », ces molécules à valeur ajoutée ; ces milliards de tonnes de pétrole extraits du sol injectant le carbone d’il y a des millénaires dans le présent qui en regorge à en puer, à en acidifier l’eau des océans, et celle de la pluie qui dissout les coquilles des escargots dont se nourrissent les mésanges pour composer leurs œufs alors insuffisamment épais pour donner naissance à une forme de vie dont on peut se poser la question si elle n’est pas plus ancienne que cette « race humaine » patriarcale. Comme l’angoisse, l’obéissance est indispensable aux animaux, mais comme l’angoisse, elle devient maladive lorsqu’elle ne permet plus d’échapper à l’échange, de faire de l’échange de soi un argument de survie aussi solide que la rigidité musculaire qui vous sépare de toute empathie d’avec le monde, quel qu’il soit, minéral, végétal ou animal. La maladie réside en ceci qu’on se cache derrière un argument autorisé par celui qui commande pour exécuter cette malveillance. Et celui qui commande a les doigts propres car c’est un autre qui le branle à sa place, je veux dire qu’il reste la conscience pure (« sans tache de sperme » dit José Famer, quand il parlait de l’Immaculée) car lui n’a rien exécuté, il n’a fait qu’orienter l’autre qui possède, n’est-t-il pas, le libre arbitre de ne pas aller à un travail qu’il n’aime pas, sous peine de devoir en trouver un qui lui plaise par choix d’un moins pire, puisqu’il est né sur ce cailloux à propos duquel il s’empresse ne ne rien comprendre.

Les deux aspects de cette même maladie, on l’a vu, est un jeu de dupes, encore qu’il y a des dupes plus dupes que les autres, car leur centre névralgique, et même ce qui donne l’énergie à ses nerfs, c’est le patriarcat. On s’est fourvoyé en disant que le patriarcat est une « idéologie », ce n’est pas une idée du monde, c’est une pratique musculaire du monde, c’est LE monde dans lequel nous vivons. Le patriarcat est une adaptation au monde telle qu’elle en est devenue une cuirasse pour se protéger de toute émotion vivante et la représenter dans une image de la vie vivante, palpitante, frémissante : le patriarcat hait la vie sous la forme de vie, il doit la mettre dans la prison de sa musculature rigidifié par la peur de soi, d’autrui et du monde, dans la carapace d’une image du vivant. C’est un stade infantile qui n’a pas reçu (et pour cause : nul ne peut la transmettre, faute d’en avoir reçu le goût, sachant qu’il s’est tout autant séparé de toute sensation sexuée que ses ancêtres) la protection nécessaire pour la dissoudre et devenir adulte, mature. Le patriarcat ne peut que détruire la vie, car il ne peut supporter qu’elle vive : le résultat est LÀ, dont le degré quarante centième est le signe le plus visible. On sait qu’on va à la catastrophe, mais le patriarcat ne peut rien faire : il est paralysé par sa propre structure et ne pourra que mourir, comme le parasite sur son hôte, qu’avec le monde qu’il aura détruit. On ne verra jamais un cambiste se remettre en question pour « sauver le monde », pas plus qu’un médecin, qu’une centrale nucléaire, qu’un président ou un député de la république en marche, un conseiller municipal, un président d’association, un végan ou un militaire. JAMAIS ! Tous sont séparés de la vie par une image dont le support qui la reflète est le patriarcat.

La voracité ogresque d’énergie du monde humain est démentielle, diabolique : plus elle est dévorée et plus il en demande ; exponentielle comme la haute de la température du globe. C’est le pendant de cette démesure de vouloir tout posséder parce qu’on est en manque, qu’on se sent en manque et que cette sensation est insupportable. Ce manque est affectif, bien évidemment, et qui dit affectif, dit expression sexuée. Le fait que la femme soit un objet, objectivée, qu’elle est le regard de toutes les possessions (outre sa beauté, mais l’homme est beau lui aussi, lorsqu’il n’est pas si rigide) depuis sa mise en esclavage, depuis ce qui spécifie, désigne et dessine le patriarcat, nous donne une mesure identique de l’ampleur et de la spécificité de cette maladie. Plusieurs religions justifient d’avoir plusieurs femmes et il y en a d’actuelles, tout aussi rudes, intransigeantes et dégradantes pour nos compagnes. Le mariage est la mise en esclavage de la femme, on le sait, même si cela évolue depuis peu. Oui, la femme aime la protection, et c’est peut-être une raison pour laquelle elle se prête à cette cérémonie de soumission, en pensant qu’elle échappera aux mailles de ce filet. Mais la contrainte sociale sera toujours là, qui est patriarcale, et encerclera les possibles de liberté expressives de la spécificité féminine dans les cercles mondains de la civilité du même genre. Aujourd’hui elle travaille, comme l’homme quoi que moins rémunérée et à des postes de moindre responsabilité, mais le travail c’est du patriarcat !

Le pendant de cette femme qui n’en peut pas est celle de la salope, cette femme qui sait assouvir sa faim sexuelle que les autres étouffent pour ne pas le paraître, puisque ce que laisse cette société patriarcale de la sexualité de la femme est la reproduction (une religion, encore actuelle, lui interdit tout rapprochement sexuel une semaine avant, pendant et une semaine après l’écoulement de son sang œstral). Cette faim sexuelle, je veux dire de « satisfaction sexuelle » est aussi présente chez elle que chez l’homme, et pourtant la voir nue ou en petite culotte est toujours un scandale. Non pas que je veuille voir toutes et toujours les femmes nues, non, je parle du scandale qu’elle exprime selon les critères du patriarcat une sexualité dégradée et qu’on en fasse scandale encore. Dans la morale induite par le patriarcat, la femme est l’objet de désir par excellence, la marchandise qui, si elle pouvait être échangée, remplacerait l’argent (c’est pour cela qu’elle est prostituée : pour sa valeur sexuelle, et cette valeur sexuelle est d’autant plus importante que sa propre faim reste inassouvie, et en conséquence celle de l’homme, mais surtout parce que l’homme non plus n’a pas de satisfaction sexuée). La faim sexuelle de la femme est cent fois plus étouffée que celle de l’homme, qui doit rester dominant, alors que sa propre faim est éduquée pour ne pas recevoir de satisfaction. Wilhelm Reich a fait scandale (et le fait toujours) lorsqu’il affirme qu’il n’y a qu’une affectivement saine qui puisse accèder à l’orgasme, ce qui équivaut à dire que sexuellement malade, une personne ne peut pas avoir de satisfaction et qu’ainsi toute l’énergie qui aurait dû se dissiper dans la satisfaction sexuelle alimente les psychoses, névroses, schizophrénies, et autres borderlineries. Le soliloque est alimenté par la solitude sexuelle. La véritable séparation (affective, sociale et sexuelle) réside dans l’impossibilité et l’incapacité des deux sexes de se rencontrer de manière satisfaisante, sans douleur, sans souffrance, amicalement. Que ce problème de rencontre soit traité par un masculiniste ou une féministe, il reste inabordable, car ces personnes sont déjà séparées et ne veulent pas changer d’état : elles sont satisfaites de leur situation de soliloquerie. La faim sexuelle n’existe pas pour le patriarcat, seul existe le « travail ». Pour que le « travail » trouve une résonance dans les esprits, qui soit suffisamment puissante jusqu’à devenir une morale, une trémie de pensées, la faim sexuelle doit être ignorée, conspuée, dégradée, avilie ; et le « sexe faible » en fait les frais, toujours, partout, par tous les moyens. Il n’y a pas de faiblesse sexuelle, on le sait, mais on n’est toujours pas sorti de cette morale sexuelle patriarcale, morale qui, loin de sanctifier la rencontre, sépare les unes des autres et inversement. Étant soi-même brimé, il n’est pas facile de percevoir les brimades que revoit la faim sexuelle, dès le moment où on s’aperçoit du plaisir d’être pourvu d’un sexe, femelle ou mâle, par le ressenti ! La violence se précipitera pour que cette auto-sensation du plaisir (on commence par soi pour aller vers l’autre : c’est en sachant correctement ce qu’est l’orgasme de la masturbation qu’on sera attentif à « partager » ce plaisir, comme on dit, c’est-à-dire, sortir du soliloque pour écouter autrui lorsqu’il est indispensable pour une telle rencontre : l’orgasme) disparaisse au plus vite et se change en son contraire : la crainte d’autrui. Nous resterons alors coincés à ce stade « anal » de la perception de soi et toute une flopée de justifications devra émerger comme morale anti-sexuelle pour trouver à une telle maltraitante une « raison d’être ». La structure mentale rejoindra la structure caractérielle, cette crispation musculaire d’abord volontaire pour devenir ensuite « inconsciente », neurovégétative, permettant de ne plus ressentir sa propre faim de satisfaction sexuelle. Tout devient normal : le stade anal est la normalité de cette société. La notion de « pur » de cette société ne consiste qu’en le reniement de ses déchets ; c’est-à-dire qu’en imposant l’asexualité comme norme sociale, le patriarcat impose aussi la production de déchets ingérables, invivables, délétères, mortifères. L’intelligence est bloquée par cette morale de sorte que l’intégration au monde, à son monde-même – l’humain ! – ne puisse s’opérer que « pur » : l’ignorance crasse de son action sur le monde : « Heil ! Dictapure ! ». Ainsi, ce qu’on nomme « orientation sexuelle » n’est qu’un leurre : il n’y a « d’orientation » à la sexualité que d’aliénation de la sexualité. La faim sexuelle, particulièrement féminine, doit être ignorée par le patriarcat pour qu’il lui soit impossible de trouver un aboutissement hors du viol, de la violence, de la meurtrissure, sinon c’est la fin du patriarcat. Ainsi, va amèrement se présenter à l’encontre de la rencontre, l’opposition entre le travail et l’amour auquel il faut, physiquement, consacré un bon bout de temps en étant non seulement désirant, mais aussi relativement frais. Le temps du soliloque n’est pas le même que le temps physique : le premier est destiné à n’avoir pas de notion de durée, le second doit se vivre dans le temps, le temps doit lui traverser les chairs. Et ici la « liberté » ne peut être de mise, car le choix n’est plus donné d’être disponible lorsqu’on a passé plus du tiers de sa vie quotidienne à « travailler » et un bon dixième à s’y porter et à en revenir, sans compter celui indispensable pour prendre soin de soi. Outre l’abrutissement, la fatigue est un déchet du patriarcat, un plan affecté à la séparation. Cette faim sexuelle se montre dans la « gestion » de la société par le capital qui est le fer de lance actuel du patriarcat : on la montre dans la femme en petite culotte de sorte qu’on ne sache plus quel est l’objet : la femme ou la culotte ; les deux sont ici des objets. Outre que la culotte précise une fois encore le besoin d’un accessoire du patriarcat, cette image reflète dans les yeux brillants le désir inaccessible, car lui aussi est devenu un accessoire de la vie, obtenu par l’accessoire, une valeur d’inaccessibilité. Dans cette image qui modèle la vie en publicité et la publicité en mode de vie, la femme se trouve « valorisée » sexuellement, elle trouve une valeur sociale, séparée d’elle-même où sa fonction est de rester une image désirable, par les yeux, dont la consistance se retrouve dans la seule transmission de rayons lumineux : comme si d’une image pouvait émaner une émotion en résonance de celle qu’éprouve le spectateur. Et que ce spectateur s’en satisfasse prouve la froideur de son émotion qu’il vit comme une image. Le patriarcat a besoin de la femme comme image : elle restera sage et l’homme s’intéressera au papier qui lui permettra d’en obtenir des « services » sexuels. La morale patriarcale ne peut faire de femme autre chose que son support publicitaire. La prostitution est une vue dégradée de la sexualité féminine, de sa faim de satisfaction sexuée, et quand elle prend en main cette vertu de la vie, elle est à nouveau dégradée par des mecs qui n’en peuvent pas. Elle devra assumer une position, comme ailleurs, qui sera un compromis affectivement foireux qui trouvera vite à se fatiguer, comme un syndicat laisse pourrir une grève, et à revenir dans le giron froid de la normalité sociale. Car, à ce problème de la satisfaction, il faut trouver des hommes qui y correspondent, et comme ils sont à 90 % les co-rédacteurs de cette société, le nombre reste mince d’accéder à un proche ; le reste n’ayant retenu de la leçon qu’ils sont reçue que la mollesse, la violence ou le mépris. Au surplus, la petite culotte est la représentation du fétiche qu’est devenu la femme : ce qui était directement vécu par elle, s’est changé en une représentation. Mais ce fétichisme n’est pas l’innocence individualisée du patriarcat, il est son substrat : le patriarcat ne peut poursuivre son existence qu’on proposant à chacun et selon son caractère, son adaptation au patriarcat, un fétiche qui lui permette de tolérer vivre des représentations en place de son vécu. La concomitance des temps entre l’analyse du fétiche par Freud et par Marx, à la même époque est amusante : ici, son caractère « sexuel », là, son caractère « sociale ». Et, juste à la génération suivante, la jonction entre ces deux caractères par l’intervention psychanalytique (et de ce point de vue, seulement celle-là) de Wilhelm Reich. Personne depuis, à part quelques ivrognes, n’a donné de progression à sa description « intégrée ». Toutes les théories depuis la naissance de cette concordance ont évité toutes de toucher au fétiche qu’est la femme, la spécificité de la valeur, ce qui manque et est pourtant en abondance. Car si la valeur est une morale, elle est un apprentissage individuel : c’est soi qui en paye le prix, au prix de la résignation de sa faim sexuelle. Qu’on parle d’une force d’un au-delà, d’un Céleste Souffle divin ou d’un Céleste Couple divin, je m’en moque : chacun veut vivre au mieux et selon son courage sans angoisse et celle de se demander ce qu’on fait ici en est une, solvable par ce moyen. Par contre, qu’un seul dieu qu’on ne voudrait – sans doute par honte et par désir de s’en faire le représentant pour amplifier la puissance terrifiante de son image – pas mâle, fétichise la femme et, corrélativement, tout ce qui fait le monde : le monde ne contient plus alors qu’une valeur multipliable à merci par le nombre d’esclaves (dont la moitié de l’humanité, les femmes) qu’on a à ses pieds. Le substrat de la valeur multipliée par la sur-valeur, est la sexualité mise dans une telle position affective, sociale et sexuelle, qu’elle en devient précieuse ; et comme elle manque en tout qui s’est transformé en hiérarchie, elle devient à mesure plus précieuse qu’éloignée. D’autant plus l’angoisse entretenue par l’insatisfaction est puissante, d’autant plus on tendra à trouver au dehors de soi, dans un objet, le secours dont on a besoin pour pouvoir la supporter en la déviant dans cet objet. Ce dont cette société a peur, elle le fétichise (on nomme cela une « récupération ») pour se l’intégrer dans une forme aseptisée – désexuée ! – et le transformer en déchet, reportant son caractère émouvant sur une image dont la poésie est aussi ambigüe que des vermisseaux qui rampent sur une charogne.

Car la disposition du patriarcat pour parfaire ses œuvres est tout simplement de séparer les gens les uns des autres. Chacune des malversations que j’ai énumérée plus haut est l’ouvrage d’une personne ou d’un groupe de personne totalement séparé des autres (sinon qu’à travers l’argent) et de leur environnement : elle a faim et doit nourrir sa famille. Pour cela, tout est à faire ! L’argent est ce qui affame et c’est en même temps ce qui détruit pour affamer autrui, le rendre misérable comme soi si on ne trouve pas d’argent. Ce n’est pas la nourriture qui manque (il en est gaspillé plus d’un tiers), mais l’argent et la mesquinerie, ou l’intelligence collective qui en est le pendant négatif. Toutes ces petites mains individualisées doivent se battre pour survivre en produisant autant de déchets collatéraux.

La plus évidente marque du patriarcat et qui, pourtant, paraît évidente, c’est ce que lui-même appelle « les dommages (on ne dit pas « déchets » ou même « dégâts », ce qui est pourtant le mot qui correspond le mieux) collatéraux » : l’expression est expressive, non ? Quelque soit le but, pour l’atteindre, il faut détruire même ce qui n’a rien à voir avec ce but. La pollution est un « dommage collatéral », comme les 7% de morts tolérés en temps de paix dans les armées (alors que, notez-le bien, nous n’arrivons pas au centième de ce chiffre dans la police), et qu’on ne puisse plus manger les poissons péchés dans la Saône au niveau de Lyon (ou ailleurs, mais là-bas il y a des pancartes de mise en garde au niveau de l’île Barbe) est un dommage collatéral malheureux du déversement de la dioxine qui servait de liquide de refroidissement des transformateurs. Le « dommage collatéral » est une forme de culture de l’innocence ignorante ou inversement, de l’ignorance innocente des effets que l’on a sur le monde pour l’obtention d’un but qui n’est, dans le patriarcat, que la course démente propulsée par l’espoir de gain. Les films nous montrent l’imbécilité de la culture du « dommage collatéral » (on retrouve des épaves des films de James Bond, comme souvenir ici et là), et cela paraît évident : pour faire un film, il faut du dommage collatéral, sinon quel intérêt ? Ce qui est appelé « chômage » est un dommage collatéral du capitalisme… qui cache derrière son petit doigt le patriarcat. L’esclavage du salariat (la retenue de la plus-value sur le temps vécu par un autre à produire des objets dont il ne sera en aucun cas responsable, ni de cette création, ni de leur usage : a-t-on vu un ouvrier responsable des morts provoquées par les armes de destruction massive ou les centrales nucléaires, ou les usines Sovéso, etc., qu’il produit ? Non…) est une denrée qu’il faut mériter au plus bas prix, encore que pour les nombreux élus les plus volontaires. J’avais fait un papier, une fois, sur la « valetaille » : cette engeance de personnages qui ne valait rien, au Moyen-Âge, corvéable à merci qu’on envoyait se faire tuer pour défendre des terres qui ne leur appartenaient pas : ils se faisaient tailler pour ne rien valoir. Aujourd’hui, on ne parle plus de « valetaille », cela serait trop péjoratif et les « réseaux sociaux » s’en alarmeraient tout de suite, sans rien changer pourtant, sinon que la bourgeoisie a une morale qu’elle veut garder propre sur elle. Mais les gens qui ne veulent pas voir leur environnement pollué, défiguré, balafré, strié, fissuré, défoncé, enfoncé, éventré, violé (j’aurais pu ajouté à chaque participe passé un complément adjectival, comme lamentablement, au bulldozer, au chalut de grands fonds, au brabant à 12 socs, à la dynamite, comme une porte par la police au petit matin, comme une matraque dans un anus, à la baïonnette, de mille manières, etc.) sont systématiquement dégradés, avilis, conspués, dénigrés, défigurés, asphyxiés, matraqués, etc. car ces «actions » ne sont considérées que comme des « dommages collatéraux », des empêchements d’atteindre ce but dont la matérialité est l’espoir de gain. Ici un pipeline, là un barrage, ailleurs une déforestation, là-bas un enfouissement de déchets nucléaires et à nos pieds un EPR dont la cuve est défectueuse mais indispensable à l’économie. Une protestation est un dommage collatéral qui n’a droit qu’au mépris de cet espoir de gain qui vaut tout, arrache tout, dévaste tout, dévitalise tout.

La boulimie énergétique n’est pas un fait exceptionnel du patriarcat, c’est une de ses conséquences : on parle de l’île de Pâques et de sa déforestation, d’un peuple du Pérou et de son système d’irrigation, aujourd’hui de toute démesure dans la pêche ou dans l’élevage des animaux. Mais aussi dans ce qui est appelé « communication » : les GAFA qui bouffent une quantité effroyable d’énergie électrique pour de la capitalisation, ont envahi l’ensemble des moyens et des formes de communications de la plupart des gens, et à mesure de cet envahissement, la solitude a gagné partout, le soliloque est devenu la mesure commune de tous. On parle de la pénétration du narcissisme comme étalon de cette communication. Je suis désolé de le dire, mais on ne trouve pas plus d’informations sur l’Internet (sinon plus rapidement) que dans une bonne bibliothèque. L’Internet ne sert qu’au transport des idées… mais lesquelles ? Les miennes ? Que nenni ! La quantité d’insignifiances a noyé le principe. La pauvreté des idées tournant autour de la sexualité (elle a montré son téton, il a montré ses cuisses, quel décolleté, il s’est marié avec, elle a quitté trucmuche, etc.) est abismale et les nouvelles politiques sont en rapport, autant dans leur empreinte idiote, dans leurs conséquences que dans ses pendeloques de pantins.

Le patriarcat justifie son existence par le seul fait d’exister, et sa remise en question ne peut que soulever de l’angoisse, car il est précisément l’onguent qui calme l’angoisse qu’il génère. Ce n’est qu’à cause de la nature de cet onguent que l’on se met à douter de son opportunité, de ses moyens et de sa finalité (pour les explorateurs les plus inconscients) et il arrive qu’on sorte la tête de son eau pour apercevoir, comme au petit matin en haut d’une montagne, la vastitude et la beauté du monde. Du fait de leur angoisse sexuelle, les gens ont besoin d’être rassurés et plus ils sont nombreux à l’être autour d’une idée qu’ils ne comprennent que de très loin, et plus ils se sentiront rassurés, alors qu’ils n’ont fait que déplacer leur angoisse sur une image de rassurance. La notion de « pureté » s’attache à bien des objets et moins ils sont susceptibles d’avoir une connotation sexuelle, et plus ils sont « purs ». Pour fétichiser la pureté, on invente une Sainte-Vierge et le Christ a les mains clouées sur une croix pour ne pas qu’il se masturbe. Je n’ai bien sûr que faire que la Vierge soit vierge et le Christ tel qu’il est, ce dont je parle c’est de l’image de pureté des dieux qu’on vénère, et bien longtemps (aujourd’hui même) la pornographie ne joue que sur la notion de pureté qu’elle rejette aux enfers. L’idée commune détermine ce qui est « pur » de ce qui ne l’est pas : c’est une morale sur laquelle s’assoit l’angoisse du soliloque, c’est l’onguent qui fait fonction de lotion anti-anale.

Il n’y a pas si longtemps, la relation entre le « patriarcat » et le capitalisme était évidente : le patron était paternaliste. Le bourgeois était paternaliste. Il reste des restes dans les patrons catholiques ; et les protestants veulent conserver les mains propres : faut pas être trop sale avec le prolétariat. Bien sûr, les grèves ont vraiment souligné cette nécessité au patronat qu’il devait entretenir avec plus ou moins de décence, ce prolétariat pour qu’il continue de passer son temps à travailler ; et en ce sens les syndicats étaient de mèche quelque part avec leur employeurs : au lieu de carrément détruire le travail, ils revendiquaient une meilleure condition de ce travail, effectivement… et nous en sommes là où nous sommes, ce qui n’est pas si inconfortable, mais la bouffe laisse quand même sérieusement à désirer en qualité nutritionnelle et d’exemption de produits nocifs, et il y a toujours autant de bruit qui passe à travers les murs des clapiers à clampins. Aujourd’hui l’appât du gain est si puissant qu’il outrepasse cette relation qui lui a donné naissance en reniant tout paternalisme, sinon que comme mode de gouvernement, avec matraques et autres allocs adéquates. Mais il s’agit surtout de rendre supportable ces conditions et pour cela, les images sont d’une efficacité redoutable…

On refuse cette relation que je fais entre l’analité psychanalytique et le patriarcat, l’insatiable du manque et le patriarcat, la satisfaction impossible, boulimique et le patriarcat. C’est pourtant par là qu’il faudra commencer: le patriarcat est une maladie suffisamment grave de l’humanité, en chacun de nous, pour qu’elle se détruise, elle et son environnement duquel elle n’est plus intégrée ; cette désintégration seule est un symptôme d’inadaptation adéquate et minimale à son monde et son environnement vivant. Il ne s’agit plus de gestion de déchets, il s’agit de n’en pas produire et cela, le patriarcat est incapable de le comprendre et encore moins de le réaliser, même dans le cadre ridicule de l’espoir de gain : ce sera déshabiller Pierre pour habiller Paul de ses loques. La bombe atomique est le caca par excellence : nul ne l’a estimé de la sorte, car ce serait remettre en cause l’intelligence « humaine » alors qu’elle pourrit d’un excrément spécialement destiné à cela – pourrir le monde d’une grosse merde. La bombe atomique n’a pas eu d’autre usage : pourrir le monde, spécialement, précisément et spécifiquement. C’est le plus gros des étrons incompostables du patriarcat, à part ses petits que sont les centrales nucléaires, les usines toulousaines, et l’industrie pharmaceutique. La « drogue », comparativement, présente au moins du plaisir, et même collectif, aux personnes dont le soliloque est devenu insupportable. Et quand on parle de « drogue », on parle de celle qui ne passe pas par la case « impôts », car les autres sont cent fois plus mortifères : il meurt en milieu hospitalier 18 milles personnes l’an de l’usage des médicaments qui y sont dispensés ; à peine 350 pour toutes les drogues illicites, dont aucune pour cause d’usage de cannabis. Et de toutes ces drogues licites, moins d’une pour dix mille est compostable : ces molécules sont des déchets dès leur conception, sans qu’elles « guérissent » des maux du patriarcat. L’analité psychanalytique est un caractère dont les modalités sont connues, alors qu’on refuse de reconnaître ce qui en donne naissance. J’ai tâché d’en tenir un mot.

Le cerveau est l’outil de prédictibilité par excellence, à tel point que l’angoisse que soulève le présent est devenue une maladie sociale. Il y a certes une prédictibilité autonome, mais je parle ici de celle qui calcule, qui anticipe volontairement l’avenir. Par la création de l’outil, le cerveau démontre que nous sommes capable de voir en image ce que nous désirons en réalité et de réaliser cette image pour la matérialiser. Tous les animaux possèdent la vertu de voir en image, puisqu’ils voient le monde, mais tous ne sont pas pourvu de cette capacité de voir en image ce que l’image initiale induit ou va provoquer, le second pas de l’image. Le son ou l’odeur correspondent chez eux davantage au mouvement de l’image chez nous. Cette vertu de l’anticipation n’est pas véritablement une anticipation, mais le fruit d’un apprentissage : telle action du monde amènera à tel résultat ; aidé de mes dispositions naturelles (l’instinct), n’ayant d’autre force que de rester en vie, je réagis de telle ou telle manière mélangeant mes dispositions physiques (dont j’ai appris jeune à me servir) et ma connaissance du monde, c’est-à-dire, ce que j’en sais, ce que j’en ai appris antérieurement. Chez l’humain, il en est de même, à cette vertu près du langage qui permet de mettre sur tout des « images verbales », et donc de manipuler ces images comme s’il s’agissait de fait réels. Le rêve est l’image verbale par excellence et j’avais démontré ailleurs que le langage en est l’enfant : la mer du monde humain est le rêve où les îles sont les mots, ces « images verbales ». De plus, le moteur de la vie est le manque, c’est-à-dire l’énergie qui fait défaut et pourtant se manifeste pour changer une situation devenue déplaisante, l’ajout indispensable pour changer d’ambiance, le petit plus absent (un plus bizarre pour un manque, me diriez-vous) qui vous fait vous mouvoir pour l’enquérir, de sorte qu’il disparaisse. Ici la fonction du cerveau est de faire disparaître le manque.

Je ne vais pas discuter des notions de désir et de besoin, qu’importe car ce qui manque, je connais : que ce soit désir ou besoin, il y a un manque. Le cerveau va donc se mettre en branle pour combler ce manque : faim, soif, froid, chaud, social, affectif, amoureux, sexuel, musique, écriture, etc.

Mais cette disposition à prévoir ce qui peut se passer est une maladie lorsqu’il s’agit de gain : effectivement, tout l’organisme est mis à disposition du cerveau pour satisfaire la faim ou construire un nid, dont on n’espère pas, mais on sait que cela aura lieu ; dans le cerveau malade, cette faim de futur satisfaisant devient un espoir qui brûle le présent et la maladie s’amplifie lorsque cet espoir se charge de gérer du gain, un surplus à ce qui est déjà prévu. Je n’ai pas encore réussi à relier l’espoir de gain aux carences induites par le patriarcat, mais cela ne serait rester en l’état.

Il y a une alternative dans cette prédiction : on choisit inévitablement le pire ou le meilleur. Aujourd’hui, on choisit systématiquement (c’est une autre marque du patriarcat) le pire, évitant, par instinct de survie de ce patriarcat, de comprendre que le meilleur est la fin de ce système. On va me demander sur quel orgueil j’établis ce pire et ce meilleur : simplement au résultat qui est devant nos yeux : si le meilleur avait été plus fréquemment choisi, on en serait pas à cette fonte des glaces sur la planète entière, du nord au sud, de l’est à l’ouest (par rapport à un axe centré sur Greenwich). Mais on a choisi de résoudre un manque imaginaire (l’image d’une image) par le pire moyen qui soit : l’esclave du salariat comme moyen habituel du patriarcat de résoudre ses problèmes… par l’esclavage de la plus-value, l’espoir de gain matérialisé.

On va faire un tour sur l’organisation sociale centrée sur l’esclavage. L’esclavage consiste à soumettre la volonté d’autrui à sa botte, à sa propre volonté et la propriété est l’acte social de cette soumission. Lorsque je suis maître d’un esclave, j’en suis le propriétaire, cela ne peut pas être autrement. Et l’esclave, de son côté, doit soumettre sa volonté à celle de son propriétaire sous peine, généralement, de souffrance, mais aussi de mort. Certains préfèrent la mort à l’esclavage, mais ils sont peu nombreux, du simple fait que l’esclavage est né, comme l’œuf de la poule, avec l’esclavage, le patriarcat. Il y a une dialectique » du maître et de l’esclave, en ce sens où l’un est tributaire de l’autre tant que l’autre ne se révolte pas, refuse l’esclavage ; mais aussi, l’esclave trouve un sens à son état car il n’a rien à faire, ni à penser d’autre que ce que son maître lui demande : il est nourrit, logé, marié, il a une « famille » (la propaglande de la famille étasunienne) et ça suffit à plein de gens, on le voit bien ici-même. Les moyens de soumission changent avec les époques : au début, c’était ça ou la mort, du fait qu’on est une femme qui doit se soumettre à un homme, un chef pour le bien de tous. La première esclave a été une reine, non pas de celle du « matriarcat » qui avait un consort, mais de la naissance du patriarcat : c’est l’acte de naissance d’icelui. L’esclavage de la femme par sa soumission à une cause supérieure : le chef (et corrélativement, le passage de la vie magique – immédiatement vécue –  à la religion – différée dans un au-delà). Ensuite, et seulement ensuite, comme a été admis la première condition, et comme l’animal a d’abord servi à la traction avant d’avoir été monté, c’était un ennemi qui a été capturé à la guerre. Comme quoi, il fallait une guerre pour avoir des esclave autre qu’une femme. Le service que rend un esclave n’est pas dans ces pages vraiment essentiel, c’est le principe qui m’intéresse : l’esclavage qui a commencé d’abord par celui de la femme par l’homme parce que cet homme était devenu un chef, un « roi ». Posons-nous une question prégnante : l’histoire d’Éros et de Psyché est relativement bien connue. J’arrive donc à cet endroit où Éros et Psyché sont au lit en train de s’aimer de cœurs et de chairs : que peuvent-ils bien faire de puissamment satisfaisant que nous ne pourrions pas faire ? C’est l’exacte question inverse de ce qu’ont bien pu s’interdire de faire Adam et Ève que Dieu n’a pas toléré. Ils se sont mélangés, dans la plus parfaite égalité de force et en fonction parfaite avec leur spécificité sexuelle : Éros, l’homme et Psyché, la femme. Je parle bien d’égalité des spécificités sexuelles, c’est-à-dire qu’il y a quelque part, à un moment, un accouplement sublime des deux sexes. L’esclavage est le contraire : l’accouplement n’est en rien le rapprochement de deux êtres qui se considèrent mutuellement égaux unis en vue et volontairement d’un paroxysme sexuel. ¿Entiendes? L’esclavage est la peur réciproque que s’inflige le maître et l’esclave comme mode de vie ; bien sûr, l’esclave est plus « pardonnable » car généralement cette condition lui convient beaucoup moins. Mais je souligne que le fait d’imposer à autrui un statut hors de l’égalité des possibles, implique incidemment l’esclavage. Si la femme est « donnée » au roi en vertu de la puissance de ce dernier sur autrui, c’est qu’autrui est déjà, de force ou de consentement (dont on peut discuter) réduit à penser MOINS que le roi. Le malheur de Psyché a été sa curiosité, comme chez Ève : elle a voulu SAVOIR.

On peut d’ailleurs se demander qui a le plus faim de savoir, dans cette affaire de recherche du savoir : Ève ou Adam ? C’est Ève, car c’est elle qui a, de sa propre initiative, décidé d’aller vers l’arbre de la Connaissance, qui en a cueilli de son propre chef le fruit qui est source de jouissance, et qui a sollicité en partage Adam d’y goûter. Elle a été guidée par le serpent ? Mais ce serpent, cessons les enfantillages, c’est le sexe masculin ! Il s’agissait de réprimander le plaisir issu du rapprochement sexuel et de justifier l’absurdité de cette réprimande par un haut fait : Dieu ! Cette Connaissance correspondait donc au plaisir sexuel, bien évidemment. Quand ce plaisir est une initiative de la femme, il devient rédhibitoire, car je l’ai démontré ailleurs, le plaisir de la femme hors du mariage n’est pas source de procréation : il n’est que du plaisir. Dieu n’a pas du tout été content qu’on sache à quoi servent dans leur sublimité – le plaisir du mélange sexuel et l’orgasme –, les sexes différents dont il nous a doté, et il a alors condamné, puisqu’on avait plus besoin de lui comme source de cette connaissance, mais de notre seule expérience, le sexe féminin à la souffrance par cette interdiction d’y accéder ; et corrélativement, le plus atterré dans l’affaire, c’est l’homme puisqu’il a tout perdu : la femme, l’orgasme pair, la connaissance… et il est devenu technologique : le soliloque de la mécanique et a dû se mettre au travail. Cette condamnation est celle du patriarcat. D’autre part, aujourd’hui la femme moderne a accès au savoir, c’est indéniable, et elle y est si à l’aise qu’elle est la meilleure, en bien des domaines. Mais il faut souligner que ce savoir auquel elle a accès et qu’elle comprend si bien, est un savoir patriarcal, établi sur des bases patriarcales et destiné à perpétuer le patriarcat. Les femmes riches ne le sont que dans le cadre du patriarcat et n’apporte pas grand chose à l’humanité, en tant que redécouverte du plaisir de vivre en usant aussi librement de la sexuation (à la manière de ce Bill Gates qui crée des toilettes mécaniques au prix d’une année d’argent d’une personne dans un pays « pauvre », alors qu’un simple chiotte à compost résout totalement et pour un coût ridicule, le problème des déchets organiques pour sortir de la merde).

Le patriarcat n’aime pas que la femme sache, on le sait, et une conquête toute ressente a été l’éducation des filles qui n’a pas encore inondé le globe du fait des réticences du patriarcat. Moi-même j’ai souffert de ne pas pouvoir savoir, car on me l’interdisait… et je suis un homme. J’ai vu pleurer devant moi un garçon auquel je donnais une réponse à toutes ses questions et dont je soulageais la tension par une seule caresse sur la tête, car nul ne s’était préoccupé de la pertinence de ses questions et moins encore de la tension affective qu’elles contenaient en tant que relation profonde à autrui : autrui est l’ouverture au monde et à sa vastitude. La pérennité de l’instauration du roi à la place de la reine, n’a été possible que par la restriction drastique de la pensée, du désir de savoir, restriction imposée par le roi. La liberté de la femme a été la première immolation à son dieu du patriarcat. L’enfant, bien évidemment, a suivi. Pour cela, il a fallu des sbires au roi, je veux dire de la violence dans le dessein de soumettre sa volonté à autrui. Comme je l’ai dit plus haut, les moyens de cette coercition ont évolué, ont changé avec les époques et la modernisation technologique : sous une même idéologie ou justification moraliste, on ne s’y prend pas de la même manière avec un fusil qu’avec un arc, on ne torturait pas de la même manière sous Tibère, sous l’Inquisition qu’on torture à Guantanamo. Il y a à peine 70 ans que le transistor a été inventé, et on est inondé par la bureaucratie silicium. Le sbire est précisément la personne qui refuse de penser par soi-même et obéit aux autres, aux pensées d’une autre personne ; et le sbire se sent d’autant plus conforté dans sa position d’idiot (absence de pensée) qu’il y est le moins seul : l’armée, la police, la bureaucratie : toute une organisation sociale patriarcale. La peur de penser, ou plus précisément de ses conséquences, c’est-à-dire de devoir choisir entre ceci et cela de meilleur et non pas de moins pire, est instillée par les coups ou bien par l’hypocrisie : la place à laquelle cette peur vous donne accès est plus confortable que celle où on devrait l’assumer, même avec d’autres, en en restant responsable, en sachant. Au lieu de l’ignorer, il a pris la mise en concurrence pour de l’argent comptant. On demande à un chef de vous décharger de cette peur contre de l’obéissance et vous serait-il demandé d’occire autrui, que vous n’en craindriez rien, car vous êtes déjà mort par ce refus de l’assumer. Se couper de sa peur, c’est se couper de l’empathie, de la sensation de sentir en dehors de soi, car on n’admet pas ressentir ce que l’on sent de soi… et comme il s’agit toujours de « pureté », c’est sexuel : la peur du contentement sexué acquise par les coups reçus signifiant son impossibilité, même intellectuelle. On demandera par la force à la femme de ne pas se demander si elle peut ou doit avoir de satisfaction sexuée dans sa relation à son roi social. Elle ne peut et doit se contenter de ce qu’on lui donne, comme fait moral. Je suis heureux que des Afghanes demandent aujourd’hui qu’on les nomme par leur propre nom et non pas par celui de leur « mari » (maroi ?). La mesquinerie du patriarcat est incommensurablement affective, c’est une petite couille autorisant qu’on « utilise une force fondamentale de l’univers, la force dont le soleil tire sa puissance » pour détruire ce monde que le soleil éclaire de « sa puissance ». Il faut plutôt admette que la faim sexuelle dont on ne contraint l’expression que de manière résiduelle, résonne dans la faim de savoir comme satisfaction de sa propre relation au monde, et plus pour le construire sans le détruire, que de le détruire pour le construire en plus débilitant. Aujourd’hui, je ne vois que la vie déformée par l’abstinence de la satisfaction sexuelle dans les formes des gens, leur démarches et leur façon de se vêtir, de manger, dans la succession de leurs idées et leurs idées même, dans leurs préoccupations « sexuelles » dissimulées derrière une morale absconse, dans ce qu’ils appellent pudiquement « leurs fantasmes » qui ne sont que des idées biscornues car ambivalentes, dont le reflet est publicitaire, cette sorte de poésie spéciale du fétichisme de la marchandise qui dévoile l’inconscience de leur inconscient.

Il est vrai que je pose une impasse en décrivant cette société comme anale, patriarcale, car on ne voit pas d’issue, sachant qu’il s’agit d’une culture sociale générale de l’aliénation omniprésente et omnipotente. Pourtant, tout contient son contraire. La Bible, outre qu’elle attribue le malheur du monde à Ève, nous ordonne aussi de transformer tout en travail, même la sueur de son front : on trouvera donc à ne plus du tout tout transformer en travail. Le salariat est la forme moderne (on en est à l’auto-salariat aujourd’hui) de faire admettre le travail comme allant de soi : on trouvera donc à cesser de le développer. L’analité s’apprend par la retenue et l’implication de cette retenue est la morale de la retenue. Il faudra passer par des comportements expérimentaux (qui consisteront, je pense, dans la recherche de l’équilibre de l’égalisation ou l’équivalence des faims sexuelles femelles et mâles) infailliblement contractés sur l’impossibilité de provoquer de la souffrance à autrui et de protéger l’enfance des adultes moralement atteint par la patriarcat, par la retenue, l’absence de générosité et d’amitié. La maltraitance à l’enfance, en commençant par la sexuelle physique et psychique avec les mutilations et les interdictions de la masturbation infantile, doit cesser et la discussion, l’explication et le consensus doivent primer sur tout : on doit abonder le temps à bavarder, et non pas à le tuer. La dispute est nécessaire. Si on est agacé, on passe le relais à quelqu’un d’autre : l’enfance est le présent du futur, pas celui des parents. Toute production doit devenir compostable, je veux dire qu’elle ne laisse aucun déchet, aucune analité qui ne disparaisse en un temps très court (trois mois au maximum) dans le monde : c’est possible, ça l’était depuis le début. Il s’agit certes de comprendre le caractère anal et la cuirasse du patriarcat, mais qu’on sache que cette compréhension amène immanquablement à sa disparition. Les comportements expérimentaux chercheront à rééquilibrer les faims sexuelles et provoqueront un lupanar où la seule interdiction (bis repetita) sera d’infliger la moindre souffrance à autrui, physique ou psychique : en aucun cas, l’usage du vin ne pourra être un prétexte à justifier la violence et il faudra beaucoup de persuasion et de pédagogie pour faire comprendre l’inutilité d’une violence dans un comportement. Il sera aussi interdit de chercher à savoir ce qu’autrui fait de sa propre sexualité en dehors de vous. Toutes ces restrictions anti-patriarcales qui se rapportent à autrui avec lequel ou laquelle on ne peut que trouver une collaboration à ce projet, ne tiendront que dans l’assurance que le patriarcat est reconnu comme une souffrance immensément supérieure restée jusqu’alors sans reconnaissance, comme un cal isolant la peau mise à rude épreuve disparait quand cet usage qu’on lui imposait disparait. Sade doit disparaître des esprits, comme Staline et autres dictapueurs. Il faut défricher et cultiver l’amitié, l’égalité entre les amis, la mettre en permaculture dans tous les champs des possibles pour qu’elle y retrouve sa prolificité intelligente et chaleureuse.

Chaque jour que je passe de ma vie, je le soustrais de la pérennité du patriarcat

À An’Vick

Le capitalisme cache derrière son petit doigt le patriarcat. Le patriarcat c’est la mise en esclavage de la femme. Cette mise en esclavage induit toutes les violences possibles, non pas d’un genre sexuel contre un autre qui est comme un détail, mais du racisme et du matchisme.

Le patriarcat est la culture générale de notre société. Ses formes ont évolué depuis sa naissance, mais l’esclavage est le princeps de sa morale, et il a commencé par la femme, par faire violence à la femme. La Bible en donne un mot en évoquant Ève, et on retrouve tout autant cette violence dans la circoncision d’Isaac, par exemple. Mais je rencontre aussi le patriarcat dans les légendes mésopotamiennes et égyptiennes anciennes.

Le patriarcat agit depuis environ 8 à 10 mille ans ; il est le fruit plus ou moins tardif du néolithique. J’ai pensé que la découverte de la relation entre le coït et la reproduction de l’espèce (que l’on date de 7 à 9 mille ans) était une conséquence indirecte de l’élevage. Auparavant, il n’était chassé que les mâles, pour la bonne raison que si on tuait les femelles, il n’y avait plus rien à manger l’année d’après. Une ou deux fois, pourtant, il a fallu goûter à la chair des femelles et on l’a trouvée plus douce. Quelques temps ont suffit pour que l’on castrât les mâles (ce qui les différencie des femelles est précisément les bourses) pour les rendre « femelles », et on constata que le goût était effectivement plus doux. On remarqua alors qu’en ne laissant aucun mâle « entier » dans l’enclos, les femelles ne mettaient pas bas. On comprit que le mâle « entier » était indispensable à la reproduction. Par déduction, on a comprit la « puissance du mâle » comme indispensable, nécessaire et impérieuse dans cette reproduction de l’espèce et, allez-vous en savoir pourquoi, cet idiot a pris la préséance sur le coït, en affirmant que c’est à cause de lui que l’espèce se reproduit et que la femelle n’est qu’un récipient, un vase ou que ne sais-je encore, destinée à recevoir la semence et la faire croitre. Le patriarcat est né : le mâle, alors compagnon dont l’utilité ne consistait qu’en une présence agréable, puisque le caractère fertilisant du sperme était alors inconnu, devint la brute du village : celui qui porte le pouvoir de reproduire.

Robert Grave a supposé qu’il ne s’agissait que d’une transmission insidieuse de pouvoirs magiques détenus socialement par la femme vers l’homme qui en a pris le déguisement. Il y a certainement de cela, mais c’est surtout une histoire sexuelle, en ce sens où le pouvoir de l’homme (dépourvu de celui d’avoir une raison biologique, sinon que de plaisir dans le couple) était de l’épaisseur d’une peau de couille, si je puis dire, trouvait enfin une « raison », une explication à son existence : la reproduction dont il était un élément indispensable, c’est-à-dire, définitif. Le pouvoir de reproduction de la femelle s’en trouvât alors fort chagrin, car elle ne devenait plus qu’un objet de cette reproduction, un élément accessoire. Que ce soit par la transmission de ses pouvoirs magiques ou par l’émergence d’un « pouvoir » masculin sur la pérennité de l’existence humaine, le résultat est là et sans aucun doute complémentaire. Le mâle s’est alors accaparé de tout, et des pouvoirs de la femme (même s’ils étaient dérisoires face à la réalité, ils correspondaient à une position sociale !) et des bribes qu’il détenait alors pour les amplifier démesurément et en faire un statut : le patriarcat. On voit donc, par cette simple explication que la reconquête de la femme d’un statut social égal est d’ordre sexuel, une position sexuelle de la femme, non plus comme dépendante de l’homme (qui détient ici et maintenant la plus grande majorité des pouvoirs : sexuels, sociaux, affectifs, commerciaux, pollueurs, dévastateurs, etc.) qui, loin d’être séparée de l’homme ou même d’en être la complémentarité, puisse en afficher LIBREMENT l’expression. Bien sûr, cela ne va pas se passer comme d’un claquement de doigt, il va falloir du temps, mais cela peut se faire en deux générations, le temps qu’il a fallu à Moïse pour que l’ancien état d’esclavage de son peuple soit oublié dans les pérégrinations d’un désert.

Ainsi, dans le contexte patriarcal, le nôtre, la seule manière dont la femme aujourd’hui  peut socialement exprimer sa légitime faim sexuelle, qui correspond à celle de sa rencontre avec l’homme, est, même fictive, la prostitution ; autrement dit, le patriarcat n’envisage la sexualité féminine que de manière dégradée. Lorsqu’on visionne des films qui sont essentiellement peuplés d’actions d’hommes (bruyant, désastreux, catastrophiques, pollueurs, avilissants, etc.), la femme fait toujours figure de filtre dans un bar ou autre bordel, qui n’est, réellement, que la seule manière dont le patriarcat lui permet de pouvoir profiter de SA faim sexuelle et selon les préceptes de l’homme, les manières brutales de l’homme. La sexualité de la femme dans le patriarcat est une sexualité qu’il dégrade pour la rendre à sa botte. L’homme ne s’exprime que par le pouvoir, le pouvoir sur quelque chose, je veux dire sur les êtres qu’il a réduit à l’état de choses, d’objets : un soldat, une femme, un fusil, le bouton d’une catastrophe ; et la femme est sans fin accessoire, à la limite de la rédemptrice ou de l’excitatrice du mal du mâle et dans ce dernier cas, elle n’a droit qu’à la mort. Le partage de l’excitation de la vie à des fins de plaisir n’existe pas dans le patriarcat.

Le patriarcat adule la violence musculaire (dont l’arme est le prolongement) et manifeste cette base structurale comme fondement des relations sociales, intellectuelles et amoureuses. Pour le patriarcat, la violence masculine est la seule expression sociale et affective possible et cela se détecte à tous les niveaux de nos relations, absolument tous.

Le problème actuel est la violence masculine envers la femme et son expressivité sexuelle spécifique : l’homme a peur de la femme, une peur viscérale, scrotomique : le péristaltisme de ses bourses n’est plus perçu que comme violence sous l’emprise d’une violence. C’est l’ERREUR, car l’homme ne s’exprime plus que par cette violence, sinon il est autrement mort, socialement, c’est-à-dire au regard des autres. C’est l’erreur de Dieu ! car la violence devient le pouvoir exclusif.

L’esprit « nazillon » est tout simplement de s’en prendre à tout ce qui n’est pas eux et qu’ils refusent d’admettre : « noir », « femme », « gay », « libre », « communiste », etc. Et comme ce sont des trouducs, ils ne savent que sodomiser tout en refusant ceci qui leur parait abject : ils sont pris dans un piège où le besoin de satisfaction sexuel ne peut plus s’exprimer que par ce qu’ils abhorrent et ne s’y adonnent plus que par la torture qui les torture, sur autrui. On retrouve cette structure chez tous les dictateurs et surtout chez tous leurs sbires qui sont leur fondement social. La femme a un vagin dont on ne peut se résoudre qu’à s’y perdre, aussi le réduit-on à la procréation pour l’oublier. Reste alors l’anus dont on sait qu’il est la retenue de tout dont les riches ont le fondement pour soustraire aux autres (le salaire est le résultat de la retenue de la plus-value ; la prison n’est-elle pas la pire des retenue ?), ce dont ces riches n’ont pas expressément besoin et réduisent tout en argent, l’affectivité comme la sexualité comme la socialité. Ils cultivent l’art de la diversion à l’intention des masses, car ils ne peuvent faire autrement à leur propre égard quant à leur pauvreté humaine. C’est le patriarcat.

La culture du patriarcat se cache derrière celle du héros qui ne finalise que l’incapacité du peuple à résoudre collectivement ses problèmes. Elle exsude de toutes les œuvres de ce monde, absolument toutes. Toutes convergent vers ce point central qu’il n’est pas possible de jouir de la vie sans violence sur autrui et que la vie est un impondérable déchet dont le monde, notre planète, bien que caché derrière des images chatoyantes aux fausses couleurs, est devenu la poubelle la plus moche.

J’admets que mon emploi de l’enfantillage est une provocation et cette provocation un enfantillage. Je remarque qu’on me reproche ce qui est pourtant un comportement des plus courants. L’analité est un enfantillage, c’est un stade de découverte de la vie, normalement assez bref, où cette société oblige à stagner, interdisant toute autre conquête de la vie, l’accès à la maturité sexuelle, ce que les psychanalystes vraiment branchés sur la maladie psychoaffective dans son questionnement biologique du début du XXe siècle appelaient alors pudiquement (pour rester dans les clous du judéo-christianisme régnant) : la génitalité, bien que ce terme inclus implicitement la reproduction.

Il y a déjà plusieurs années que j’ai découvert ce grand gag de l’histoire humaine, le grand gag du patriarcat : la confusion, dans le rapprochement sexuel, du plaisir d’avec la reproduction de l’espèce ; le gag le moins désopilant qui puisse exister. Il n’y a jamais eu, chez l’humain (encore que cela soit aussi remarquable chez tous les primates à partir des lémuriens dont la sexualité s’est séparée du rut, d’une saisonnalité) sinon que pour le patriarcat, de confusion dans le rapprochement sexué entre le plaisir et la reproduction, jamais : s’il y a un jour conjonction, c’est d’abord pour le plaisir, pas pour la reproduction. Cela, chacun le sait, mais hésite à le formuler, de sorte que cela oriente aussi ses réticences à pratiquer à perte ce rapprochement sexué. J’ai même traduit l’unique livre qui manquait à la langue française pour démontrer qu’il n’y a, lorsque la sexualité de la femme est LIBRE, aucune relation de cause à effet entre le coït et la reproduction de l’espèce (d’après les observations de Bronislav Malinowski chez un peuple où de telles conditions existaient – et je l’ai trouvé aussi ailleurs !) : le coït sert essentiellement au plaisir et rien d’autre. Le patriarcat n’est pas du tout d’accord avec cela, le montre et l’accentue dans sa répression dite « sexuelle »… ce qui implique beaucoup de malheurs.

Lorsque je dis que le patriarcat commence par l’esclavage de la femme (duquel découle toutes les autres malversations sur autrui), c’est que le patriarcat n’aime pas la femme libre, je veux dire dont la sexualité s’exprime selon ses goûts à elle, et non pas selon ses goûts à lui. Ainsi, l’esclavage de la femme par le patriarcat commence-t-il par celui de la sexualité de la femme auquel il impose l’objet de la reproduction, quitte à user de la sodomie de temps à autre. Du fait qu’il est en contradiction avec sa propre nature qui est d’amour pour la femme, je veux dire la perte de soi dans son amour pour elle, cette contradiction ne peut s’exprimer que par la violence, sinon elle se désagrège dans la douceur, ce qui va à l’encontre de son précepte : dominer, je veux dire « écraser autrui » de sa volonté de chef, le moyen n’étant finalement qu’une expressivité culturelle singulière de ce marasme affectif.

L’erreur princeps du mâle patriarcal est la violence à l’égard de l’objet aimé. Bon, bien sûr, je résume, mais la femme arrive toujours à recevoir la tarte qui frappe, pour une raison sociale, alors qu’il ne s’agit que de l’insatisfaction de l’expression de la maturité sexuelle inaccomplie, inassouvie. Dans le patriarcat, le mâle ne peut ressentir d’assouvissement sous peine de perdre son pouvoir de mâle. Il est plus qu’indispensable (ce dont on ne peut pas se dispenser de penser), nécessaire de ne pas être assouvi sous peine de perdre, de lâcher, sa retenue, cette retenue qui fait votre pouvoir, qu’importe le moyen : l’argent étant un pivot éminent. J’ai remarqué que, que ce soit dans la prostitution où les femmes sont véritablement maltraitées, dans le royaume de la « drogue », de la musique ou du plus petit ménage, il s’agit d’abord et essentiellement de maitriser la femme, de l’avoir en son pouvoir, etc. sans penser un instant que cette femme ne peut qu’utiliser aux fins qu’on lui laisse de plaisir, ces espaces restrictifs, dont elle doit et ne peut que trouver son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de cette vie sombre et pleine de poisons.

J’ai été amusé d’entendre qu’une société de babouins dont les mâles « alfa » avaient été décimés par une maladie, avait adopté un comportement totalement opposé du fait de l’absence d’agressivité, donnant en conclusion et durablement, une société pacifique et pacifiste. Chez l’humain, le problème est que l’agressivité désensibilise la vulve et ferme le vagin des femmes : leur désir d’accueil est réduit à la peur. En gros, on pourrait dire que le mâle est pour donner et que la femme reçoit – cela étant dans un schéma de plaisir orgastique, off course, de satisfaction mutuelle, encore que bien souvent peu identique. La difficulté que nous laisse le patriarcat de pouvoir (de loin, car j’aime la liberté qui ne peut être restrictive) préciser la relation mature de l’homme (le problème c’est lui) et de la femme, réside dans l’imprécision qu’on pourrait donner à une satisfaction obtenue en dehors de ses préceptes : par pudeur, je ne puis que rester dans le vague, car ce qui ne me regarde pas, je ne puis le regarder. M’enfin, je parle bien de satisfaction mutuelle, c’est là le centre de mon propos en pensant que ce serait aussi là la désagrégation de ce satané patriarcat. Mais peut-être présomptué-je de mes rêves ?

La culture que le patriarcat affectionne de nous montrer est celle du mâle l’emportant sur des machines. Ces machines sont pourtant le fruit du patriarcat : l’humanité a existé avant le patriarcat et ses déterminations objectales, jusque l’araire. Le moteur à explosion tout récent, généralement à quatre temps, figure l’omniprésence de sa domination sur l’espace sonore et le temps vécu. On retrouve dans la bagnole l’expression de sa puissance musculaire qui ne demande qu’à se développer, jouant des brillances, des reflets, de l’étroitesse du bassin, du bruit vrombissant et résonnant du pet. La femme, selon l’espace laissé, est alors adorante : il peut. Mais que peut-il ? Tout est en substance sous-entendu, laissé à l’imaginaire du spectateur qui lui, en désirerait autant qu’il n’en peut pas et en voudrait pourtant être. La partie est d’image, celle de la domination d’autrui qui vous en donne pour ce que vous êtes loin d’en être, ne serait-ce que sur votre fiche de paye, ou la capacité que vous détenez de jouir à votre aise du temps qu’il vous est donné à vivre, hors d’un syndicat. Être doux, attentif, affectueux, est de l’ordre du rêve marital qui induit la reproduction de l’espèce : tout est faussé par cette tare patriarcale. On ne se rapproche sexuellement que pour avoir du plaisir l’un de l’autre, ne serait que fugacessement. Le véritable problème de la violence masculine ne laisse aucune ouverture : il est indispensable que l’homme cesse d’être un trouduc qui se la veut dans la violence : la vie ne se couche pas comme un torrent, mais comme une eau qui coule selon les rochers qu’elle rencontre. La violence masculine comme fait mâle, doit se résorber dans l’attention, ne serait-ce que conviviale, mais surtout commune avec le ressenti qu’on éprouve pour sa compagne. En fait, le mâle est la force de l’adaptation qui mène au plaisir. Qu’il se le tienne pour dit et s’y tienne.

La vis de la mort

Quand tu trouves la mort, cela ne sert pas à grand chose, car tu ne sais plus quoi en faire.

Si tu trouves la mort par terre, passe ton chemin : les objets trouvés la refuse.

Quand tu trouves la mort, tu n’as plus l’occasion de t’en souvenir.

Quand tu as trouvé la mort, tu n’es plus à même de t’en rendre compte, ni de t’en vanter quel qu’en soit le prix ou la gloire, la dote des vivants qui lui ont encore échappée.

Trouver la mort n’est pas un gain, mais une perte… pour ceux qui ne l’on pas encore trouvée.

On a trop peur de la mort pour la trouver vivable.

La mort ? C’est toujours celle des autres, jamais la sienne.

Quand on est mort, c’est dommage, mais on ne peut pas même en pleurer.

S’ils avait à leur mort un passé d’esclaves, elle se formulerait sous la forme de l’espoir d’une pseudo vie : une pseudo vivante mort. Bon… ils ont vécu…

Il y a une nocivité à la mort : le souvenir des vivants pour lesquels vous n’êtes toujours pas morts.

Ce ne sera qu’une fois mort, finalement, qu’on pourra se dire débarrassé de cette tâche de mourir. L’aspect frustrant est qu’on ne restera pas sur cette faim.

On ne lutte pas contre la mort comme on lutte pour la vie, mais on lutte pour la mort comme on lutte contre la vie.

Les griffes de la mort ne se sont pas refermées sur lui : il lui a échappée.

J’ai connu bien des sursis, mais peu de bouteille qui demeurât sans fin pleine.

Le seul regret que j’aurai de mourir est de ne pas pouvoir me dire : « Je suis mort, c’est fait, c’est fini », car j’y aurais vécu quelque chose de jouissif, une fois encore !

Comme épitaphe, je me verrai bien : « À vécu un cycle vital : aucune utilité, sinon qu’humaine ; et encore… car, affectivement, c’était à peine suffisant pour ne pas être nul, tout au moins, frustrant et nul moyen de s’en défaire… sinon que la mort : c’est dire ! ».

La mort n’existe que pour celui ou celle qui est encore vivant ; tout au plus peut-il s’en effrayer, parfois !

L’histoire exceptée, mourir revient à n’avoir pas vécu.

En matière de vie, les dés sont jetés d’avance. Ho non ! pas pipés, conclusifs. Les six points d’un dé simulent mal un sourire, il faut les jeter pour y trouver sa correspondance.

Un « mort-vivant » est un mort qu’un vivant a du mal à perdre, ce n’est que le souvenir — obligatoirement — « vivant » d’un mort. C’est une expression qui dénonce la confusion du vivant quant à ce qui est mort du fait que la pensée du mort — ce qui signifie « la pensée dans un vivant », un mort ne pense plus ! — gigote encore dans une tête et que cette perte, la mort, ne lui agrée pas, ou pas encore. Encore un effort pour accepter la mort pour ce qu’elle est : définitive. Au surplus, ce mort a dû être particulièrement violent de son vivant pour laisser une telle trace dans la mémoire d’un vivant, une fois mort.

Quand tu te donnes la mort, tu n’es plus là pour en profiter.

Ingrat ! C’est parce que tu as vécu, que l’amour qu’on éprouve pour toi demeure et fait verser des larmes, pourquoi veux-tu soustraire la vie à autrui pour qu’il rencontre la mort ? Fais de la musique plutôt que la guerre !

Je ne vois sincèrement pas pourquoi on devrait se préoccuper de la mort puisque lorsqu’on est mort, on n’a plus aucune préoccupation possible de la vie. Je pense qu’on devrait avoir autre chose à faire au cours de cette vie que de nous préoccuper de la mort, préoccupation futile s’il en est. On ne devrait pas avoir « peur » de la mort, on devrait la prendre pour ce qu’elle est : la fin d ‘une vie et non pas de « la » vie. Et quand bien même serait-elle la fin de « la » vie, qu’avons-nous à nous en préoccuper une fois mort ? Oui, on dit que c’est par empathie pour les vivants que nous pensons de cette manière… mais le problème demeure le même : une fois mort, aucune alternative, quelle qu’elle soit, elle n’a plus le pouvoir de quoi que ce soit : tu es mort, déjà.

Une fois mort, on n’a pas l’occasion de s’en foutre, c’est injuste.

On aimerait mourir une fois pour en jouir.

Le problème, c’est que si on meurt, on a fini de vivre.

Et dire que lorsqu’on sera mort, on ne pourra pas se dire que c’est fini… à se demander si ça vaut le coup de vivre !

Les nuits sont enceintes des morts et nul ne sait celle qui en naîtra : en tant qu’humain, c’est la conscience de la vie qui nous en fait jouir.

Une fois mort, quel profit de la vie ?

C’est mesquin de demander la mort : on ne peut remercier celui qui vous la donne.

J’ai rendez-vous avec la mort, mais j’hésite… je la fais languir…

Tant qu’on vit, on n’est pas mort.

Lorsqu’on est mort, la mort est toujours pour les autres, elle n’est plus pour soi.
Le hic, dans la mort, c’est qu’on ne peut vraiment pas en jouir : ce n’est pas agréable.

Balthazar Gracian philosophait pour savoir mourir, je tente d’en rigoler, pour ne pas trop trouver la vie humaine ridicule ou idiote. Il y a une chose qui rend la vie à la vie : la sensation d’autrui et son écho que notre extraordinaire pouvoir de communication amplifie dans son inexistence, pour peu qu’on en ait encore le sens. Un Primitif jouit plus de la vie qu’un branleur sur Facebook ou sur Youporn. On dit qu’ils sont un milliard, aujourd’hui « reliés » par les ondes électro-magnétiques : bzzz, bzzz, bzzz. Chez ce Primitif, il n’y a pas d’école pour apprendre à vivre, il n’y a pas de Balthazar Gracian, car il commence dès la naissance cette pratique et il n’apprendra jamais à la perdre : il n’y pensera même pas. Balthazar Gracian a existé parce qu’il contestait la qualité du vécu de la vie : elle faisait défaut quelque part, à son époque. Aujourd’hui, il en est de même (bien que je ne m’appelle pas Balthazar Gracian) : s’il se demandait ce qui pouvait remplir une vie, on ne sait toujours pas mourir !

Pour aussi bête que cela paraisse, statistiquement, il y aura autant de morts qu’il y a de vivants.

Le temps comme déchet

Il y a une dizaine d’années, j’ai lu un livre au nom vraiment évocateur, Un petit coin pour soulager la planète : il parlait des toilettes à compost. Le titre disait tout. Il disait surtout l’aberrante abhorration de l’humain pour ses excréments. Que pourrions-nous donc écrire sur l’ensemble du reste de ses déchets ? L’humain s’occupe de ses déchets comme de ses excréments : c’est quelque chose dont il ne veut pas entendre parler. Il fabrique des centrales nucléaires qui produisent des déchets d’une dangerosité telle qu’on doit leur consacrer des milliers d’années d’attention, tout comme, parce que, tirant une chasse d’eau, il entend bien que l’affaire de son déchet soit définitivement solutionnée. Mais lorsqu’il s’agit de ses excréments, passe encore puisqu’il ne peut pas faire autrement que de déféquer, mais quand il crée sciemment des merdes pour emmerder le monde – j’aurais dû dire « pourrir » le monde, excusez-moi, que penser de ses capacités à ne pas en créer, sinon que peu, et quand il en crée, à trouver une solution qui n’en crée pas d’autres ? Les déjections des usines, quelles qu’elles soient, sont du poison concentré, mais ils sont quand même déversés dans les rivière (l’eau qui est la lymphe de la terre, l’océan étant son sang). Les déjections des usines sont du poison concentré, mais elles sont rejetées dans l’air, injectées dans le sol, stockées ici et là pour tomber dans l’oubli (comme la décharge radioactive de Flamanville, tout dernièrement, ou les « stériles » des carrières de zinc, de chrome, d’or, d’uranium, etc.). Les produits qui servent à produire ces déchets, comme le mercure pour l’or, et autres adjuvants, comme les poches plastiques pour le commerce des marchandises, les bakélites, les huiles et les pneus des voitures, et j’en passe : tout cela se retrouve dans les fleuves et se déverse dans la mer pour s’y répendre sur les plages, dans ses fonds ou se concentrer dans des gires. Les apparaux de pêches (filets, hameçons maintenant en inox, câbles, chaluts, traines, sennes, etc., les navires eux-mêmes) se perdent dans les eaux. Qu’ils tuent, ma foi, c’est de bonne guerre, mais qu’il détruisent, c’est diffèrent. Le bruit est tout aussi bien considéré comme un sous-produit normal de cette production, un déchet qui se perd dans les cervelles, dont on sait qu’elles ont un besoin impératif de silence pour se reposer de leur activité : l’amygdale s’encrasse comme le fond d’un chiotte public, le sens de la musique se perd dans les walkman.

La grande majorité des maladies vient d’une indifférence aux excréments : le choléra, la dengue, le typhus, la peste, le palu, la tuberculose, la poliomyélite, les maladies de peau, tout cela vient de l’eau souillée par les excréments humains : l’humain est un malade autogène ! car il renâcle à s’occuper de ses excréments, et c’est culturel, c’est un des effets de la culture patriarcale. L’épidémie de choléra d’Haïti est due à une mauvaise compréhension du comment doit-on s’occuper de ses excréments, quelle que soit la nationalité de ceux qui chient. Ce bien précieux qu’est l’eau est souillé par une quantité de produits variés et avariés, surtout avariants, de poisons. Mais on s’en moque, comme on se moque de ce que sont nos excréments. Dans ce petit livre qui désirait soulager la planète de la bêtise qui entoure les excréments, on fait remarqué que ceux-ci, immédiatement mélangés à une matière carbonée, perdent 90% de leur nocivité qui provient de l’azote et des bactéries et staphylocoques. Comme pour tout, il faut un milieu de vie, sain pour la vie considérée, pour vivre. Ces bactéries et staphylos vivent naturellement dans nos intestins qui en ont besoin, mais immédiatement mélangés pour créer un milieu qui ne leur convient plus, ils perdent de leur agressivité. C’est simple ! Mais on préfère souiller 6 litres d’eau par défécation, plutôt que d’adopter une méthode hygiénique radicale et efficace. Ces six litres d’eau, qu’on dénomme alors « noires », sont chargés du milieu propice au déploiement de ces bactéries et de ses staphylos et c’est une grande firme (qui est devenue grande parce qu’elle s’est occupée pour les autres irresponsables de l’affaire, jusqu’à se charger de la distribution de l’eau dont elle fait ce qu’elle veut aujourd’hui) qui va la « dépolluer », rejetant pourtant ses propres déchets, sous forme de « recyclage » sur le sol des champs cultivés, avec ses hormones, ses résidus de médicaments, ses métaux lourds et le reste. C’est une affaire juteuse de gros sous dont on doit tout ignorer, comme les tampons menstruels veulent absolument cacher le pratique de la coupe œstrale.

Il en est du temps semblablement : le temps est devenu un déchet. Posons-nous la question du pourquoi les autres animaux ont besoin de si peu d’outils : parce qu’ils totalement adaptés à leur milieu et qu’ils n’en éprouvent pas le besoin, à un ou deux près. Ce qui me fait dire que l’animal humain qui ne se montre que comme un animal technologique, n’a pas réussi à s’adapter à son milieu puisqu’il ne cesse de produire des outils qui complexifient démentiellement son propre milieu. Ce n’est pas pour « transformer la nature » que l’humain travaille, mais pour satisfaire la vue du monde du patriarcat sur la vie. C’est son propre milieu, incluant la manière dont il se préoccupe de ses excréments, et il nous donne un résumé de l’entendement qu’il a du monde, qu’il complexifie et l’incite à considérer une complexification supplémentaire toujours supplémentaire comme solution à son propre problème d’adaptation à son propre monde. Selon sa conformation, on peut comprendre que l’humain ait inventé l’usage du feu et de la pierre, pour continuer par celui du bâton. Son problème d’alors n’était pas la forme paroxystique du manque de communication comme résultat de la domination d’un sexe sur l’autre et, conséquemment, de l’émergence d’une hiérarchie sociale. Dès que cette forme d’organisation sociale est apparue, aussitôt, la technologie est devenue la source des préoccupations, essentiellement guerrière. Du bâton à fouir, on est passé à l’araire et de l’araire à la charrue, etc. avec l’arc et la flèche. L’attirail guerrier et la séparation des militaires du groupe, sont la conséquence, comme le remarque Leroy Ladurie, du stockage des grains auquel il est devenu indispensable de consacré du temps séparé. Et le temps des autres est devenu un déchet dont on pouvait faire ce que bon vous semble, comme celui de l’esclave et plus tard du salarié.

Si des études sont faites sur les déchets, elles concernent ceux de nos ancêtres lointains, pour savoir comment ils vivaient, sans doute avec si peu, n’est-ce pas qu’il serait absurde qu’ils puissent vivre de manière satisfaisante ? Mais ne divaguons point : il y a très peu d’études faites sur les déchets présents. Je me souviens qu’au cours des années 1970, des médecins étaient vilipendés parce qu’ils ne se bougeaient pas les fesses de crier que la radioactivité et la pollution chimiques augmentantes étaient une source de mal-être indéniable. Aujourd’hui encore, pas un seul, sinon sur des détails comme les vaccins, ne gueulent sur la vérité de la destruction de la vivabilité du monde, en eau, air, temps, vie commune. On vient de découvrir une solidarité dans les « greffes fécales » dont il y a des déchets sains et d’autres mortifères. Mais ces études ne vont pas plus loin, car elles remettraient en cause, et de manière radicales, le mode de vie patriarcal – donc le capitalisme est le fer de lance – le mode de vie qu’on nous fait vivre et dont on fait en sorte d’en être le plus totalement possible irresponsabilisé, par l’ignorance, nos actions et nos omissions. Tout dernièrement on s’est étonné, le moment d’un clignement d’œil, de la disparition de plus de la moitié des êtres vivants de la planète en moins de quarante années, jusqu’à aujourd’hui et que la conséquence de ce détail gigantesque est que ce fameux « réchauffement » conduira à plus de quatre degrés au-dessus de la moyenne de la période pré-industrielle : ce qui signifie qu’on va mourir, d’une manière ou d’une autre (on le ferait pour moins que cela), alors qu’on continue de tirer des plans pour aller sur mars, pour faire aller à la vitesse du son un train dans un tunnel sous vide, qu’on calcule le nombre d’OGM sur lesquels il va pouvoir compter pour engranger des dividendes, bref, on s’en moque, car quelques intérêts individuels priment sur le bien commun et que nul n’est capable de montrer son autorité en cette dernière matière, sauf le peuple devant lequel on agite la publicité pour qu’il ne puisse en rien faire… et n’en fasse rien. On lui brandit devant le nez que l’avortement est un crime (ce qui remue son âme fragile), que l’État va augmenter les impôts (ce qui le touche au porte-monnaie), que la dernière marée noire se le dispute à son indemnisation (ce qui le met dans la confusion), que Flamanville a un couvercle non-conforme mais, du fait qu’il est déjà monté et qu’il sert de parangon à une flopée d’autres du même genre, il comprend qu’il ne peut en être autrement que de l’accepter, sinon c’est la catastrophe « économique » pour cette entreprise délirante (ce qui le pousse à un peu plus de résignation quant à ses possibilités de se savoir intelligent, déjà individuellement). Le temps aura eu beau passé, les déchets de ce genre vont sans doute être retrouvés par nos futurs, mais ils leur apporteront aussi la mort, en découverte. Ainsi, on comprend qu’il ne peut pas être entrepris de véritable études sur les déchets du temps humain.

On ne voit dans les films aucun sujet traitant immédiatement des déchets : pour en causer ça en cause en d’énormes quantités résultant du produit de l’action, mais aucune idée de quoi en faire après les avoir provoqués : ils n’apparaissent tout bonnement pas dans le scénario, comme de naturel et on n’en attend pas plus ! Lorsqu’on traite des déchets de l’humanité, il s’agit de zombies – qui sont encore des « esprits », pas des choses – qu’ils faut « tuer », et on trouve alors que c’est un devoir de les éliminer, eux qui ne savent plus ce que c’est que de travailler. Naturellement ces zombies sont des saletés très sales et qui en veulent à votre vie. C’est effectivement de cette manière que les déchets sont perçus dans cette société patriarcale : quelque chose de séparé, qui n’a rien à voir avec « l’humanité » et qui en est pourtant le pur produit, collant comme le piège à grives, dégueulasse, qui se rappelle constamment à vous pour vous dévorer. Comme dans les films de guerre, après avoir produit une immense quantité de déchets, avec grands bruits pour vous faire admettre que celui du monde réel malgré ses klaxons, des pétarades, ses vrombissements, ces moteurs électriques, etc. est ridicule face à la vie de cinéma, l’humanité vaincra ces zombies dont il faudra trouver un moyen de se défaire… une fois morts ; mais de cela, on n’en parle pas, car ils se sont envolés, comme par image, par magie, cet enfantillage à l’âge adulte. D’ailleurs, dans ces films de guerre, où le héros ou la hérelle s’en sortent avec plus ou moins d’égratignures, le soldat est un déchet prédéterminé, prédestiné à en être un, dont on ne parlera qu’après avoir versé quelques larmes, comme le crocodile dans sa rivière, sans camion-benne, ni voiture-balai. Nulle part on ne nous montre comment traiter dans notre société le déchet après l’avoir produit, et cette méthode a transformé notre planète en une poubelle et on se satisfait de ces images pour dire qu’il n’en est pas ainsi, car c’est du cinéma. On avait remarqué que c’est quand le cinéma est devenu la vie qu’elle a été perdue, je dirais plutôt c’est quand la vie y est devenu un déchet indispensable à sa trame que ce déchet l’a submergée, comme un aveu d’impuissance, un mea-culpa qui vous ôte votre faute en vous la mettant devant le visage. L’environnement est le cadre du cinéma, pas une réalité, un décor et pour le déchet, il en est de la vie partout ainsi : la vie est un décor qu’on jetterait une fois l’usage périmé, comme on périme le temps humain au « travail » qui produit ces déchets.

La solitude, par exemple, n’est pas considérée comme un déchet humain alors qu’elle en est véritablement un résultat, le résultat d’une production humaine consistant à séparer les uns des autres ces éléments, dont un des puissants moyens est la publicité : vous êtes obligés d’en passer par la publicité, la plupart du temps contre votre gré, même si cela ne vous intéresse pas ou que vous trouvez cela nocif, on l’incrustera en vous. La publicité est le déchet du temps humain par excellence. La publicité est sans discussion et en tant que monologue, elle est exactement du déchet humain : une hiérarchie indiscutable, à peine désobéissable sous peine d’ostracisme, de non-conformité sociale, d’être considéré comme un déchet, soi-même – très semblable en cela à la perte amoureuse où la dépréciation de soi vaut la poubelle alors que la vie est immense. Pour la publicité, le déchet n’existe tout simplement pas. Elle dissocie la vie de la vie en anéantissant le déchet par omission, en vantant un produit qui est lui-même un déchet, pour le moins présent et en toute certitude futur. La solitude est un déchet humain car, lorsqu’on fait tout pour la tuer, il restera toujours une queue qui frétillera et vous signifiera qu’elle est toujours en vie, comme celle du lézard, alors qu’elle s’est nichée encore plus profond dans la muraille que vous avez construite pour ne plus la percevoir. Ainsi, tout ce que vous faites pour ou contre elle, perd son suc de vérité et dessèche cette baudruche que vous vivez en souffrance du manque de commun. On dit alors que c’est un déchet « valorisable ». C’est comme de se diriger quelque part, la tête tournée vers ailleurs. C’est ainsi qu’on peut, peut-être, comprendre ce qu’est une des formes affectives de la valeur, quand on s’accroche à une chose à moins d’être affectivement perdu, tombant dans l’abysse dont soi seul a conscience, car il ne tient qu’à soi seul… cqfd. La publicité « déshumanise » en monopolisant toutes les affections sur la marchandise ; la publicité est le fétiche de la marchandise, ce en quoi on vous fait croire que la solution est dans la marchandise et qu’on gigote devant vos yeux avides de cette solution devant la souffrance de la solitude ; et du même temps elle sépare, par l’action de ce fétiche, les êtres les uns des autres, augmentant le taux de solitude réel en « créant des liens sociaux » qui vous gavent de publicité. Le déchet se situe dans le fait qu’on ne peut pas faire autre chose, sinon l’impression de solitude s’augmente d’autant : on court vers une solitude « augmentée », comme sa réalité dont vous êtes dissocié.

Lorsqu’on dit que l’humain est né « bon », c’est une manière de dire qu’il était, à sa naissance, totalement adapté au monde et propre à en jouir à satiété avec autrui, puisque la bonté s’y agrège ou n’est pas – ce qui est le propre de la grégarité – (et ce qui ne signifie pas qu’il en était continuellement ivre), bien évidemment et complètement intégré à ce monde, en étant issu et fait pour y vivre, au moins physiologiquement. Pour autant, ce ne sera pas les travers du monde qui le rendront mauvais, mais bien ceux qui doivent s’occuper de lui. On a inventé un dieu du mal pour se déresponsabiliser sur un élément extérieur qui s’immisce en soi. Ce dieu n’existant pas, on a compris qu’on a abjuré avoir été ce mauvais que l’enfant a dû apprendre, luter contre son envahissement, mais tout comme l’eau passera dans ce petit trou, il transvasera sa charge qui confronte au monde, et humain particulièrement, sachant que la confiance à laquelle cette bonté a permis de se donner à ce qu’on recevait, s’est déchiquetée pour devenir, chez certains, une loque qu’aucun mendiant n’irait négocier auprès d’un chiffonnier : la solitude sera devenue parfaite. C’est dans une telle condition que la carapace de la bonté, dans laquelle on sent encore son cœur battre, s’armera et désirera détruire ce qu’elle ne peut plus atteindre… en soi, à l’extérieur de soi, parfois en protégeant sa bêtise de la bénédiction d’un dieu aussi brutal qu’on l’a connu : patriarcal.

Le temps au fil du temps

Le fil du temps n’est coupé que par une seule des trois Parques, et encore, ce n’est qu’individu après individu, car, pour ce qui est du temps en général, elles en font toutes les trois partie (ce qui nous montre la préoccupation des Grecs de l’époque : soi, sa vie à soi, pas même intégrée au temps du monde ; encore que, si on réfléchit bien, cela leur devait être une sacrée contradiction qu’il puisse y avoir et un temps collectif et des temps individuels, dans lequel on doit intégrer celles qui en donnent la mesure : comment mesurer l’infini lorsqu’il ne peut l’être que par des êtres finis, par définition ? Le temps, en tant qu’entité infinie ne peut être défini, et pourtant, nos vies commentent, continuent et finissent !). J’imagine que c’est comme pour les âmes chrétiennes : en comparer le nombres depuis qu’elles existent doit donner du poids à une théorie qui voudrait y prendre appui pour embraser le monde, et le nombre de ficelles de vie que nos couseuses et découseuses ont entre les mains sans que l’une ou l’autre ne se trompe, donne une sorte d’espace, un volume de l’imaginaire qui, néanmoins, ressemble fort à ces supernovas qui pèsent un âne mort alors qu’elles ont la dimensions d’un petit pois… imaginaire, cela va sans dire.

C’est une problématique humaine de ne pas donner le poids de la dimension des choses qui traversent sa pensée. Et personne ne trouve rigolo de remettre sur l’atelier l’ouvrage de la compréhension de son propre monde, même à travers ce qu’on perçoit de notre environnement en nous servant de nos sens. Le temps qui passe au fil du temps est une grave énigme : j’en vois plein qui veulent la remplir, de n’importe quoi, pourvu que ces, j’allais dire : gesticulations remplissent le temps pour l’oublier. Je sais que cette énigme ne sera jamais, mais jamais de jamais, résolue, mais c’est vraiment amusant de courir à sa solution : le fil du temps ; et quand je parle de ce fil, je parle de moi qui le dévide, je parle de nous qui le dévidons en le vivant. Nos trois Parques ne savent faire qu’une seule chose chacune et la font depuis la nuit des temps (la Nuit a engrossé le temps pour lui donner à être, selon elles), sans s’en lasser, sans s’embrouiller et avec persévérance. Celle qui a le plus de liberté est celle qui coupe les fils, car il me semble qu’on ne sait pas quand elle va le couper, ce fil, ce qui lui donne un pouvoir sur nous. On pense aussi qu’elle non plus ne sait pas quand elle va ou doit couper tel fil en particulier. On pourrait dire comme je ne sais plus qui : « quelque fois, elle coupe par paquet » dans les guerres, les famines et les épidémies. Mais la véritable question de la simultanéité de deux ou plus morts, n’a pas vraiment été établie, car personne ne s’en est préoccupé, laissant sans doute ce sujet à un autre de crainte que vous n’excitiez celle qui est plus forte que vous, ce qui fait qu’on reste dans l’expectative d’une réponse sur ce cas précis de la scolastique parquienne.

Ce que j’aime dans ces belles peintures, ces beaux tableaux, outre la qualité des formes et l’agencement des couleurs et leur choix, c’est justement cette graphie du temps comme posée sur la toile, tandis que nous qui la regardons, faisons défiler celui que l’artiste a voulu nous donner à vivre. L’époque importe peu, ce qui nous charme est cette faculté de cette représentation : nous nous y retrouvons, car nous sommes le temps, ici rendu « intemporel » et cela nous transporte dans cet espace quasi charnel d’une relation entre nous, l’artiste et moi et vous et nous. Il y a beaucoup de bords d’eau, beaucoup de bosquets, des fleurs, des nues, dans un cadre et ses limites. L’art consiste à transporter dans la toile, à basculer votre conscience du présent, comme une prise de judo. Mais je me demande si nous sommes nombreux à voir dans ces images du temps vivant, enfin… pour nous, humains ; les autres animaux n’ont que faire des images. La musique les intéressent, mais les images, non. La plupart des gens ne voient que des couleurs et des formes. Ce qui me faire dire cela ? Si la notion de la densité du temps était de manière plus étendue de son dais sur notre humanité, on ne chercherait certainement pas à en faire du salariat, par exemple. C’est clair : transformer du temps en « marchandise » est vraiment une idée de débile et, on s’en doute, la débilité ne permet plus d’en percevoir l’existence. Ou bien, si on cherchait à en faire de la valeur, on se révolterait immédiatement contre une chose aussi idiote, aberrante et abjecte. Beaucoup sont morts de ce refus, car le choix qu’on leur laissait n’était plus que l’esclavage. On parle de la tuberculose du XVIIe siècle comme d’une maladie, mais, finalement, elle peut très bien être un refus de vouloir plus longtemps vivre ce qu’on imposait aux classes « laborieuses » de l’époque. Et ce n’est certes pas la vaccination qui a amélioré l’affaire, mais bien la nette amélioration des conditions de vie de ces gens déjà anémié par la soumission aux exigences du salariat, qu’a entreprise de confectionner le patronat pour conserver ses ouvriers : vivant dans un milieu plus frais, la révolte par abdication ne paraissait plus aussi importante. La vie est vigoureuse !

Dans cette transformation obstinée de l’organique en minéral (en temps qui passe en argent), on retrouve la même chose que de faire la teigne avec son voisin, pareil : refuser toute tentative de compromis sous prétexte qu’on y perdrait, alors qu’on sait qu’on veut en imposer pour le plaisir obscur d’avoir le pouvoir de sa méséance sur autrui, le faire caguer en somme, parce qu’il vous énerve avec la liberté qu’il a de revendiquer sa liberté alors que vous ne voulez pas vous avouer larbin là où il ne veut pas aller ; en fait, là où il ne va pas : la manière de vous compromettre, uniquement cette manière mièvre de recevoir sa paye que vous n’avez pas même eu le loisir de négocier, car elle vous a été imposée sous peine de ne pouvoir pas la percevoir. Lui ? il s’en fout, c’est un aristocrate du prolétariat et comme tout aristocrate, il finira au bout d’une pique parce qu’il ne veut pas travailler. Et ça, c’est énervant pour un salarié : vous qui avez si peu de liberté, de temps à filer pour le temps, vous voulez castrer celui qui vous la fait miroiter (contre son gré, bien entendu) et qui vous attire comme l’éphémère éblouit crépite et flambe sans profiter de rien, encore moins la beauté de son geste. C’est un fainéant, le temps ne lui brûle pas les moustaches (et si cela lui arrivait, vite ! une mousse !) alors qu’on voit bien qu’il vit, qu’il crée, qu’il invente. On ne sait pas ce qu’il invente intellectuellement, mais on est obligé de visu de constater qu’il crée en inventant, et que ça semble trop facile, parfois, pour que ce soit honnête ! Et puis, cette manie qu’il a de venir vous voir quand la langueur du bruit que vous faites de l’usage de vos outils, si longue, si tenace qu’il lui semble qu’il doit y avoir un absurde dans la méthode, pour vous inciter à le cesser, alors que vous, vous êtes en pleine création. C’est agaçant de devoir toujours créer en faisant attention aux autres, non de non : qu’il aille au diable ! Quel compromis faire avec cet emmerdeur : vous ne pourriez plus rien faire, si on l’écoutait ! Le salarié refuse toute l’évidence de son environnement, que ce soit à son « travail » ou dans ses loisirs. Je ferai un papier sur la manière dont il s’occupe de ses déchets, de ses excréments dont il se désintéresse avec l’aplomb d’un dessinateur de bande dessiné : un trait d’esprit suffit pour résoudre un problème, sur une feuille.

Quelque part, je me demande si je ne suis pas autiste, tant je me sens hors du cadre (autiste se dit « takiwatanga », qui signifie « son propre espace-temps » en maori). Et dans ce cadre, c’est vrai que je dois être chiant. Cependant, ce temps que je file en l’étirant au gré de la tension du moment, je le cherche le plus inoffensif possible sur la matière qui n’est pas humaine. Ce qui fait l’humain, c’est ce qui réalise l’humain et ce que l’humain réalise. Le travail, à fortiori, le salariat ou ce pitre de cambiste ou de banquier, sont, selon moi, l’inverse : c’est une nocivité pour tout ce qui n’est pas humain, principalement, car l’humain est ici réduit à ce petit pois dont je parlais tout à l’heure, mais rempli, cette fois, de vide : le temps de la valeur, valorisé, le fétiche de l’image, lui le mage du fétiche. Si l’humain s’immisçait dans sa vie, sa propre vie, il verrait qu’il est loin de refléter l’image qu’il se fait de lui-même : misères (affective, sociale et sexuelle comprises), pollutions, destructions du vivant, radioactivités, et j’en passe ; ou bien le miroir est très très sale et que cela dissimule, même si on bouge la tête pour mieux voir, cette très mauvaise image de soi. Le souffle de la bonté et le chiffon de la détermination pourrait balayer ces meurtrissures, mais cet animal à images reste dans ses images, tandis que le monde s’écroule autour de lui à cause de son action sur lui, toujours destructrice. Ma morale m’incite à penser qu’il devrait apprendre à faire de la musique et à ce que ses enfants puissent danser, au lieu de les amener à l’école. Il préfère remarquer, dans un haussement d’épaules, qu’il n’est pas à la hauteur de ses ambitions, comme on voit une algue flotter sur l’océan sur laquelle votre curiosité s’est posée, comme une libellule sur un roseau, alors que vous craignez de vous mouiller pour la satisfaire.

Je vois que je suis souvent dans le reproche : qui pourra me le reprocher ? J’ai dû construire mon monde, comme un enfant et depuis mon enfance, sur des ruines humaines, des bribes de bonté, des fétus d’amour, des fragmentations de sexualité, du chocolat pas toujours au top, et du bruit, beaucoup de bruits affectifs, sociaux. Comme la société se coiffe, elle fait sa frange.

Le temps qui passe temps

Le temps qui passe est l’aspect humain le plus improbable. J’ai observé des animaux d’étable qui disjonctaient du présent, le museau relevé et les yeux globuleux, comme perdu dans un ailleurs. Leur notion du temps qui passe doit certainement être différente de la nôtre, mais en quoi ? L’humain, rigide surtout, ne sait pas quoi faire du temps qui passe, il lui faut toujours faire quelque chose, même si cela détruit autour de lui ou en lui. Pour certains, il faut laisser une trace sur terre, pour d’autres il faut savoir se rendre utile, pour un troisième, il a la bougeotte. Et, précisément, c’est une forme d’inquiétude qui gratte les fesses du temps qui passe chez le rigide. Il n’y a que quelques personnes qui peuvent laisser le temps passer, et souvent en état d’ivresse dense, dans laquelle l’être-là est l’être-soi en toute quiétude. Personnellement, j’ai toujours apprécié le temps-là, celui qui coule dans mes veines et dans le frisson de mes nerfs et que je ressens au plus près de lui, dans l’instant le plus étroit possible. J’ai alors une sensation de vie, souvent fugace, qui me remplit d’aise. Mais pour cela il faut boire, parfois, beaucoup, beaucoup plus que n’en peut surprendre un bourgeois ! Ce temps ressemble au temps de la musique, dont la caisse est soi, la perception les cordes et le temps l’archet dont on sait qui le frotte : vous !

Les aspects les plus douloureux que j’ai eu à voir vivre du temps est celui des « handicapés profonds » : ils se balancent le corps ou bien la tête, ou ils se cognent longuement. C’est comme si la charge du temps s’était imposé un bât qui en limitait les résonances dans un geste duquel on décèle pourtant un contre-gré car, aidé d’un peu de ruse, il est possible de le leur faire oublier un moment. Mais, ils restent ébahis de cette éventuelle césure dans laquelle ils se sont introduits et on se voit confronté à un vide contenant une question qui ne se laisse pas contourner avec lumière. On se demande si la personne lit dans vos yeux le désir de la sortir de cette situation, de vouloir y collaborer, mettre sur pied une méthode à laquelle il lui faudra tout de même adhérer, sans obligation d’achat, mais souvent on la voit être rejetée comme une importune. La ruse la plus adroite est de faire comme de si n’est rien, ça les interroge et vous pouvez capter l’étincelle de la communication, aussi fugace soit-elle. Cela apporte du plaisir, mais on ne veut pas en rester là : il faudrait que cette escarbille enflamme un amas doux d’amadou qui consumera ensuite le chêne du temps dans toute sa splendeur dans une brasée gigantesque de son âme et du temps frétillant. Mais on en est loin, très loin ! aussi loin que d’ici à là-bas ! ce là-bas qui les disperse comme la cendre le vent. J’en avais rencontré un qui marchait toujours les jambes serrées, comme s’il voulait éviter continuellement qu’on tente de lui toucher les organes génitaux. Tous ces gens ont été sensuellement agressés, dans leur centre fort de leur château fort, et ils tentent de l’oublier tant la douleur a été puissante, jusque à la dissociation de soi dans ce qui unit l’extérieur et l’intérieur. Et on n’est devenu plus qu’intérieur sans plus aucune notion du temps qui passe. Le temps est contracturé dans l’organisme et ne respire plus, par la perte de son élasticité, sa crispation continue. Il y a un phénomène corporel qui correspond à cela : la glycation ; et Wilhelm Reich a découvert la cuirasse caractérielle.

Mais plus difficile est encore de faire entendre le temps à celle qui se chie dessus, s’enduit de ses fèces le corps, les murs, la nourriture, et le reste. Je ne me suis jamais posé la question de sa vulve, tiens ? Je n’en ai pas le souvenir de l’avoir vue souillée à l’entre-jambes… Elle hurle, elle crie si on la touche, elle devient une furie si on tente de la stopper en quoi qu’elle fasse, si on veut la doucher pour qu’elle se sente plus fraîche. Elle est jolie et elle est folle. On ne peut aider ces personnes que par le contact : il faut qu’elle retrouve un contact des yeux, le doux contact des yeux doux, avenants, gentils, avec le monde pour qu’elles égarent un moment le leur avec quelqu’un d’autre : le contact ne peut s’établir qu’entre deux êtres, pas un être et un cailloux. Et c’est qui en est conscient qui va aider celui qui en a perdu la conscience. « Où qu’on la place, la frontière du connu est aussi celle de l’inconnu » ai-je dit à cette époque.

On mesure la perte de temps que ces gens vivent, mais on le mesure mal : pour faire un tapis, il faut certes une trame et une chaîne, mais il faut aussi un dessin et une personne dont le dessein est de faire un tapis. L’habileté à laquelle j’aimerais plus que tout arriver, est cette faculté d’avoir la possibilité de trouver le jeu pile-poil pour attirer un instant l’attention de ce temps figé vers un autre dont on ne sait rien et qui est mobile, certainement fluctuant, fréquemment social, grégaire. Les règles de ce jeu seraient telles qu’il pourrait n’y en avoir pas, à ceci près que pour jouer, il faut être deux, à moins de jouer avec soi. Mais, nous, on sait jouer avec soi, tandis que le temps sclérosé ne sait plus jouer avec soi, il en a perdu la possibilité ! Ce mouvement figé perpétuel que la fatigue n’atteint pas, nous montre que cette capacité de jouer avec soi est évaporée, comme l’éther sur la main : en laissant un froid. En imitant, on ressent ce que l’autre ressent, de plus ou moins loin. Ce balancement anesthésie une partie de la cervelle (j’appelle le cerveau cervelle : on mange bien celle des agneaux…) et le temps que vous consacrez à cette activité vous permet de ne pas ressentir ce à quoi cette partie du cerveau s’occupe. D’ailleurs, on peut très bien dire que ces gens ont une préoccupation… comme dirait Devos… qui les préoccupe en tout. Dans la vie courante, on voit beaucoup de personnes qui ont une ou deux préoccupations, une généralement. On trouve cela socialement acceptable. Pour les nôtres, elle est si pesante qu’elle entraîne tout le fonds avec elle dans l’abîme de l’insensation.

L’insensation, la pire des choses qui puisse vous arriver ! et vous êtes dedans, sans le savoir, évidemment. Quelque soit la sensation odeur, ouïe, temps, goût, amour, colère, poids, arrêt sur image, on aime sentir. On aime sentir qu’on sent. La passion possède encore cette faculté de prendre le temps en toute sensation. Peut-être existe-t-il deux types d’handicapés profonds : ceux qui veulent sentir mais n’y parviennent pas, et ceux à qui sentir est si douloureux que la mémoire s’obstrue ? C’est ici extrême : dans le cours de la vie, bien des gens se dissocient de leurs sensations par abdication contre elles qui deviennent intolérables ou trop puissantes par rapport à ce qu’on sait en accepter. Comme je l’ai noté, le bruit est l’une d’elle, mais l’odeur de l’endroit où on vit aussi : à quoi sont donc-t-ils rendus ces êtres qui vivent dans l’odeur des taudis ? ou qui ne savent plus prendre plaisir à se rafraîchir ? et sans éprouver de colère d’en être rendu là, sinon qu’un pipi de mouche ? Car la folle qui se profanait s’avilissait avec colère, elle ! et elle était enfermée, heureusement avec une protection pour sa santé dans l’espoir qu’elle réintègre le pouvoir un jour d’atteindre une perception de soi plus calme.

Je lis, aujourd’hui, dans le journal que la moitié des êtres vivants de la planète ont disparu en quarante ans (ce qui signifie qu’il n’en reste plus qu’une demie partie) et on a constaté que la population humaine a doublé dans le même temps. J’ai pensé que cette dégradation du monde avait débuté lorsque l’esclave était devenu salarié, mais je me suis trompé : c’est bien après, sans doute comme conséquence de cette « libération » d’il y a quarante ans : le progrès a cessé le 13 mai 1968 pour les plus optimistes, à la mise en route de la centrale de Enrico Fermi, pour les plus conscients, le 2 décembre 1942. Vous n’allez certainement pas penser que je pense qu’il vaut mieux être esclave pour sauver la planète plutôt que salarié, j’espère, car je pencherais plus pour une responsabilisation de ce salarié (puisqu’il est là, ici et maintenant la cause de tout ce qui arrive) de sorte qu’il comprenne rapidement qu’il doit cesser de l’être, et surement pas pour un retour à l’esclavage, comme on tente de nous le faire penser tous les abrutis du monde. Le salariat est probablement une grande source d’insensibilisation au temps qui passe, mais surtout une insensibilisation remarquable pour ce qui est des sens en général : la douleur et sa fréquente présence nous apprend à surseoir à tout ce qui est important, tel que le raffinage de cette sensation de ressentir le temps passer par un soi et un nous. Le salariat insensationne formidablement sur toutes ses conséquences (je dis « toutes » comme notion des nombreuses variétés de ces conséquences, pas uniquement comme total) de son activité, absolument toutes ; celles dont on donne les détails sont faites pour oublier les autres, pires.

Pourrais-je y tordre le cou maintenant, que je me sacrifierais pour le faire tout de suite… oui… mais, je me rends compte que ne suis pas seul et à quoi pourrait servir de tordre le cou du salariat si personne d’autre que moi n’en comprend le nécessaire et l’indispensable ? Tous s’y remettraient à la seconde, comme une goulée d’air frais qui serait venue à manquer ! Il faut se rendre compte que le vide que laisserait la cessation inconsciente, imposée et immédiate du salariat (qui impliquerait celle de la marchandise, sans doute de son fétichisme, pourquoi pas de l’argent, du travail et même de cette étrange notion actuelle de « valeur ») ferait un tel bruit, un si grand bruit par le silence soudain qui adviendrait, que la frayeur étreindrait le cœur pourtant solide de plus d’un, couperait les jambes des plus hardis et les jarrets des plus agiles, sans entraîner avec lui les cris des égarés ou de ces zombies qui ont cessé de travailler pour venir, tout retournés, vous sucer la couenne ; un bruit assourdissant de silence : plus de diésel, de 50 Hz ou de 400 kHz, de moteurs à explosions, de contact satellite et j’en passe : le silence radio, comme on dit à la radio. Je ne peux garantir la tenue mentale de tous dans de telles conditions : vous voyez tant de gens avec des oreillettes dans les oreilles ! tant de gens assis devant un écran de télévision, sans qu’ils se rendent compte que si le monde est devenu si bruyant (et dont ils se cachent le bruit par les moyens qu’il propose pour perdre en audibilité) c’est parce qu’ils ne l’écoutent plus ? et qu’il peut faire le bruit qu’il veut, indépendamment d’eux, sans sourciller. Si chez nos gravement préoccupés, il ne leur est pas loisible de faire autrement, chacun de nous peut écouter le monde et le réduire à une sorte de silence organique et non plus dominé par le minéral, écrasé par l’activité du minéral de sorte que la coulée du temps se reflète dans ce verre de rouge sous cette tonnelle de chèvrefeuille, par une journée ensoleillée et choisie, comme se sont choisis les présents de ce moment-là.

Le temps de temps en temps

J’ai parlé dernièrement du bruit… mais il en est de même du temps : le temps social est un temps quasi rigide, tandis que le temps humain passe du simple au décuple. C’est le temps qui permet la perception de choses et des émotions, et sans temps, il n’y a rien qui se passe. Mais l’autre moment où rien ne se passe, c’est quand le temps est rigidifié, par un autre temps, le temps marchand, peut-être, mais un autre temps.

Et cet autre temps qui rigidifie le temps humain n’est pas si facile à définir. D’abord il faut admettre qu’il existe, c’est la condition primium, quoique gratos. Comment se rendre compte du temps qui rigidifie le temps humain ? Il y a comme une attente, déjà, dont l’autre temps doit prendre en compte pour passer, une sorte d’ordre où l’imaginaire primerait sur l’organique. Qui donne cet ordre ? Quelqu’un d’autre que soi, même lorsque c’est soi qui s’en donnons l’ordre : l’obéissance passe par une rigidification du temps (au point que, parfois, il en devient arthritique). Bien évidemment, pour un humain, attendre fait parti de ses gènes : sans attente, il n’est pas humain, pour une bonne part. C’est en différant ses objets que l’animal devient un animal humain et une telle disposition est génétique. Mais alors : en quoi une attente différencie-t-elle une autre pour que l’une devienne nocive ? et rigidifie l’autre ? C’est amusant cette question, non ?

Il y a certaines substances naturelles qui modifient la perception du temps, on le sait et si le cannabis n’a pas la notoriété du vin, c’est que cela ferait scandale qu’on osât supprimer cet appareil à modifier le temps, en toutes circonstances et en tous lieux, avec qui on veut comme n’importe qui. Et imaginez un peu si vous vous trouviez tout à coup indépendant du temps salarié ? Une sorte de détente résonne alors, et on rit. Nous vivions précédemment dans un temps rigide, et tout à coup, il se détend, il devient (on le dit !) élastique. Mais que cela signifie-t-il : élastique ? C’est qu’on perçoit qu’il n’a pas la même densité, qu’il vous échappe parfois, et il fait quelques fois preuve d’une telle vigueur qu’on a l’impression d’y nager, de le toucher, de le voir passer sans fin possible avec autant de félicité, ou d’amertume.

Et, finalement, on pourrait dire que le temps rigidifié, c’est le temps qui ne sait pas attendre, un temps dont on sent qu’il doit passer, même contre son gré. Un temps de force et un temps forcé. Savoir attendre… je l’ai lu plusieurs fois chez des auteurs très différents : Sun Tseu, Debord, Wilhelm Reich, et même Freud, c’est possible. Savoir attendre. Savoir attendre quoi ? le moment vécu. Et pour ce moment magique, il faut avoir de grandes oreilles, de grands yeux, un nez fin et curieux, il faut être attentif au temps qui passe ! Et un temps rigide a bien du mal à percevoir toutes les subtilités d’un temps qui passe : il est rigide. Et sa rigidité lui donnera des conclusions partielles, bien évidemment, morcelées et même fragmentées.

Il faut posséder et être possédé par un goût pour le temps pour vivre le temps qui passe. On comprend tout de suite que de travailler ne peut pas donner un résultat correspondant à une telle consécration de son temps à une telle activité. On ne peut travailler et vivre le temps en même temps, ce n’est pas possible ! Vous allez me parler des gens qui ont choisi leur travail. C’est pareil : ils doivent gagner de l’argent. Bon, j’espère démontrer un jour que de vouloir gagner de l’argent c’est perdre son temps, mais il faudra être patient.

Une piste se présente à nous et nous indique peut-être une direction à prendre pour ne plus perdre son temps, surtout quand on cherche à le gagner. C’est-à-dire, gagner de l’argent : on passe son temps à gagner de l’argent et parallèlement on n’est pas si satisfaits que ça. Il y a un déchet de temps quelque part et on a du mal à en retrouver les traces, ou la trace. Mettez deux personnes dont une sous une grosse pluie, avec une feuille de bananier pour protection et une autre à fumer une pipe au coin d’un feu alors que souffre dehors le blizzard. Laquelle des deux vit le plus ? Aucune : elles vivent intensément autant l’une que l’autre. Car elles sont toutes deux dans un moment et suce le lait du temps. Mais une attitude d’esprit peut aussi donner quelque chose de plus catastrophique – bien qu’ici il ne s’agisse que d’une situation imaginaire dont on peut profiter pour un bon moment – et cette attitude verra l’un en train de trembler de peur, grelotter de froid et frissonner d’impatience, tandis que l’autre revient du boulot et qu’il lui est indispensable cette courte travée dans le temps pour (se) récupérer, sinon son désir de se fondre dans le total lâcher-prise est (parfois) d’une puissance telle qu’il n’y retournerait pas le lendemain pour ne pas avoir à revivre, le soir venu, cette « valse-hésitation » entre le bien et le mal pour se résigner, finalement, au mal. Le temps n’est par contre pas vécu pareillement, ici et là. Malgré tout, la personne sous la pluie y est encore, alors que celle dans on fauteuil y est, certes, mais ailleurs. Et tandis que l’une attend un meilleur, l’autre ne maudit que le pire ! Moi, ça me fait ça quand je me suis disputé avec quelqu’un, quand j’ai dû imposer par la force quelque chose de légitime et que j’ai dû pour cela être violent : cette impression de déplaisant se poursuit sur deux ou trois jours.

Nous parlions des gens qui avaient choisi leur manière de passer le temps pour en faire une satisfaction, mais l’immense majorité de nos contemporains n’ont absolument pas eu l’offre de ce choix, et ils sont, je dirais… 3 pour mille, oups : un sur 3 pour mille. Et puis, prendre son temps pour le bon moment, ça ne marche pas toujours, loin s’en faut et il y a souvent des blancs, comme on dit en radio, autrement plus prégnant qu’un accident de culotte sur la Croisette et plus proche du flop. Et tous ces gens, ce sont eux qui déterminent matériellement la traversée du temps par celle, générale, qu’ils passent au salariat, la transformation du temps en argent. Cette transformation, on le sait depuis Karl Marx, ne s’opère que par un intermédiaire, gros, grand fort, faible, libineux, vierge, puceau, boiteux, cul-de-jatte, en charlie ou en costard, blanc-jaune-noir-vert, l’être humain qui se porte à son poste de travail. Qu’importe le travail, qu’importe l’argent : cette qualité du temps transformée en quantité figée, est uniquement le fruit de l’humain salarié que ce temps transforme en argent.

À cette question saugrenue : « Le temps peut-il être quantifié ? » ne vient que la réponse : « Comment cela a-t-il pu bien advenir ? ».

Je n’ai pas eu à le confesser, je suis assez fainéant ; cependant, cette fainéantise a des limites : dès qu’elle me casse les couilles, je m’énerve et je fais n’importe quoi. Il ne peut en être autrement ! Bien sûr, je préfère faire quelque chose qui me passionnera que n’importe quoi, laissez-moi le temps et je vous le montrerai. Quand on est jeune on mange du raisin vert, on comprend vite qu’on ne devient pas vieux en le goûtant mûr. J’aime bien ne pas donner du pain à manger aux cygnes, car quand ils passent devant moi, je peux les regarder sans qu’ils me quémandent quelque chose ; un cygne qui passe, c’est joli, c’est gracieux, c’est élégant et chacun a sa manière : le mâle, la femelle, le cygnon. Bon, je ne dis pas que ces animaux manquent d’élégance quand ils mangent du pain, mais dans ce cas, ils ne passent pas devant moi et je n’ai pas cette occasion de m’émerveiller de ce qu’ils sont. Et puis, je suis peinard : si vous commencez à les nourrir, vous n’en avez pas fini ! On ne nourrit pas les animaux sauvages, on ne cherche pas à les humaniser : chacun sa place, dans ce cadre et chacun en jouit.

Éviter de sentir le temps passer est aussi une attitude caractérielle, au sens de Wilhelm Reich : chaque caractère a sa manière de vivre le temps, d’une manière rigide qui lui est propre et reluisante. Et à chacun, cette société patriarcale pourvoit une possibilité d’en trouver une en bonne adéquation avec le contour de cette pièce de son grand puzzle, dans la panoplie de comportements qu’il propose. Ça crisse un peu, parfois, parfois ça rouille, mais on ne sort pas des gongs et c’est ce qui nous satisfait le plus : ne pas en sortir. On évoquera le plus facile : les maniaco-dépressifs, mais tous, chacun a sa manière propre et dûment répertoriée de passer le temps. Cette personne a un vécu, auto-prédétermininé, une sorte de sauvegarde contre la noyade du temps qui passe, sentir trop dans ses tripes de devoir passer le temps sans avoir de compas de crainte de s’égarer là où il y aurait, de toutes façons, un pire. Si le cinéma marche si fort, c’est parce qu’il propose des sortes de solutions sur les problèmes que peut poser la rencontre d’un caractériel (il bande encore un peu pour sa femme) et d’un psychotique (il ne bande que sous conditions et c’est difficile). Même dans les « Transformers », encore que le héros se range du côté psychotique léger et qu’on se demande ce que cette jolie jeune fille fait avec ce mec, sinon qu’un amour commun pour le minéral dont on extrait des paroles, des caractères, des bons et des méchants. Le psychotique, à de très très rares exceptions près, est le méchant et il meurt à la fin… c’est déjà ça. Encore que les facéties sexuelles d’’un James Bond sont de la pure rhétorique. Je n’ai pas visionné la fin de Transformers, le dernier, mais je ne puis que m’incliner sur les caractères qui vont donner leurs sous à de telles entreprises de satisfaction. Quelle satisfaction ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Il est au moins protégé le pacte respectant le fait que le minéral est dépourvu de sexualité, bien que chacun des caractères soit précisément la description d’un anéantissement d’icelle. On ne voit pas la jeune fille flirter avec une mécanique, encore qu’il aurait sans doute un effet masturbateur à exploiter ; ni les mécaniques forniquer les unes les autres. Le minéral n’a donc pas de sexuation : comment peut-il éprouver des émotions ? Quelle est sa notion du temps qui passe ? Cette sensation trouve-t-elle parfois des moyens de s’augmenter, de vaquer dans des paradis artificiels et pourquoi la vie n’arrive-t-elle pas à combler un tel ennui ? à combler le vide du temps qui passe sans amitié profonde, simple, égale ? Le minéral éprouve-t-il l’ennui ? De toutes ces questions, si elles transparaissent comme en filigrane, ne fondent pas, ou de loin, le pesant de la trame qui se mêle à une chaîne d’idiotie pour ce tissu de cauchemar. Le truc de ces machins, c’est de vous faire penser à ce que vous n’avez pas pensé car cela ne présente pas de toute matière à penser. Mais, comme tout ce qui est humain contient une part d’histoire, qu’on ressassera de-ci de-là, même de pure bêtise, elles occuperont votre temps, sans que vous vous en aperceviez. Et cet espace assez exiguë, finalement, de la pensée consciente, orientée et volontaire, n’a plus de place à laisser à d’autres questions, plus concernées vis-à-vis du temps que vous vivez, immédiatement. On vous apprend, durant deux heures, « à attendre la suite », comme disait Debord du spectateur, immobile, dans le noir et les bruits, entourés de voisins dans la même situation que vous : les yeux sur un écran où passent des idées-images se succédant les unes aux autres, dans une logique telle que cette bouillie est ce que votre cerveau attend pour s’en nourrir. Loin d’être un oubli dans l’imaginaire, c’est un imaginaire de l’oubli du temps… que vous avez à payer, bien sûr. La jeune jolie jeune fille nous montre ce qu’est que ce donner à une cause soulevée par l’amour. Le mec est plutôt dans une sorte de solidarité parce qu’il a compris de quoi il retourne. Les militaires (ici, je le souligne, plutôt une bande de briguants déguisés en milice, quoi que, comme tous militaires, recevant des ordres d’en haut-lieu, à la manière de nos flics qui progressent dans leur encanaillerie de s’autonomiser de toute loi pouvant restreindre l’ampleur de leur mouvement répressif) toujours à côté de la plaque, je ne saisis pas les bons et les méchants dans les mécaniques et je n’en déplore pas l’ignorance. La jeune fille (j’ai été 10 mn avant la fin) restera une potiche, pseudo-maternante, une sorte de Sainte Vierge à qui on a non seulement pas octroyé d’éprouver le frottement de la copulation, mais aussi d’être grosse sans plaisir.

Le temps qui passe est un temps qui respire librement ; le temps du salariat, selon la respiration de la pointeuse. Il faut y penser.